| La seconde mort d'Émile Masson |
Texte paru dans Yvonne GUCHARD-CLAUDIC, Philippe LACOMBE, Christian PAPINOT (dir.), De Bretagne et d'ailleurs, Mélanges offerts à Anne Guillou, Brest, UBO, 2004, pp. 149-153 Émile Masson, décédé
dans la nuit du 8 au 9 février 1923 à l'âge de cinquante-quatre ans, sombra
rapidement dans l'oubli. Pourquoi n'en eût-il pas été ainsi, d'ailleurs, puisque
tel est le lot des humains ? C'est que, pour certaines exceptions,
« la mort est le commencement de l'immortalité », selon le mot de
Robespierre[1].
Certes, Masson ne fut ni un héros tragique, ni un grand artiste, ni l'auteur
d'une œuvre immense. L'immortalité eût donc été un manteau un peu large pour ses
frêles épaules. Néanmoins, l'amnésie quasi-totale qui l'entoure encore à présent
constitue une seconde mort injuste, presque aussi cruelle que la première, pour
cet humaniste chaleureux qui mourut fou… Pour quelle raison
devrions-nous donc nous souvenir de cet obscur professeur d'anglais du lycée de
Pontivy ? Il faudrait un livre entier pour l'expliquer et je préfère
inviter le lecteur curieux à se pencher sur les rares ouvrages disponibles[2].
Disons simplement que méditer les idées et les actes d'Émile Masson en ce début
de xxie siècle sanglant
me paraît de la plus grande utilité. Son œuvre est tout
entière axée sur la libération de l'homme et sur les conditions qui peuvent,
selon lui, permettre de l'opérer. Il accorde une place essentielle à
l'éducation, se pose des questions audacieuses sur le rôle de l'autorité et
souligne que les hommes ne peuvent se libérer pleinement que si leur singularité
est reconnue. La société à laquelle il aspire est à la fois cosmopolite et
écologique. Son éthique de l'action, fondée sur la pédagogie, la tolérance et la
non-violence, rappelle celle de Gandhi. Toute sa vie, malgré une
faiblesse attendrissante, il s'efforce de mettre ses actes en accord avec sa
pensée. Il est un père exceptionnel ; sans doute à l'époque le seul père de
la région à changer les couches de son bébé. Il est un enseignant hors norme,
pratiquant – à une époque où les établissements scolaires évoquent des casernes
– une pédagogie non autoritaire, trilingue (breton, anglais, français) et fondée
sur des relations de réciprocité avec ses élèves. Il s'efforce d'être un
« professeur de liberté », crée, pour ce faire, une revue bilingue,
Brug, destinée à semer des
idées libertaires dans les campagnes bretonnes. Il fait preuve de la plus grande
tolérance tout au long de sa vie. Il est dreyfusard puis pacifiste en pleine
Première Guerre mondiale. Alors, pourquoi un homme aussi exceptionnel, qui fut
l'ami de Kropotkine, de Louise Michel, Jean Grave, Élisée Reclus, Charles Péguy
ou Romain Rolland n'a-t-il pas laissé plus de traces ? Pourquoi cette
seconde mort ? Les raisons qui sont
généralement avancées à ce sujet sont circonstancielles. Masson aurait été
oublié parce qu'il n'avait pas fondé une organisation, un groupe de disciples ou
un courant idéologique susceptible de diffuser ses idées après sa mort.
Libertaire et non-violent, son message aurait été brouillé par l'épopée
sanglante des anarchistes illégalistes de la bande à Bonnot. En outre, le
développement d'un socialisme autoritaire aurait conduit à placer une chape de
plomb sur les penseurs socialistes originaux, en particulier les libertaires.
Enfin, la pudeur de son fils Michel, maire de Pontivy, aurait nui à la diffusion
de sa légende. Certes, tous ces arguments paraissent très valables. Néanmoins,
ils semblent insuffisants pour comprendre l'amnésie qui a frappé à la fois le
milieu enseignant (Émile Masson a écrit des ouvrages de valeur sur la
pédagogie), le monde des idées (il fut un intellectuel original), le mouvement
anarchiste (dont il était l'un des membres actifs), le mouvement pacifiste (il
fut l'une des rares voix pacifistes en pleine Première Guerre mondiale), la
gauche bretonne (dont il fut l'un des théoriciens), le mouvement breton (auquel
il a plus ou moins appartenu) et les Bretons en général (auxquels il a consacré
des centaines de pages émouvantes et intelligentes). En fait, il n'a pas
seulement été « oublié » mais refoulé de la mémoire collective des uns
et des autres, parce que ses idées dérangeaient : elles constituaient un
grain de sable dans la machine à vulgate. En effet, sa pensée était complexe
alors que la pensée politique – de gauche comme de droite – est duale :
pour rassembler les troupes ou les suffrages des électeurs, il faut en effet
mobiliser sur des clivages simples qui permettent de désigner un adversaire et
de communier autour d'une même identité. À cet égard, toutes les dichotomies
sont les bienvenues, même fondées sur les stéréotypes les plus
éculés. Pourquoi Masson a-t-il
été oublié de la gauche bretonne ? Sans doute parce qu'il ne s'inscrivait
pas complètement dans les clivages essentiels de la vie politique de
l'époque : cléricaux/anticléricaux et rouges/blancs. D'une part, c'était un
athée tolérant et ouvert aux interrogations spirituelles, qui s'exclamait :
« Comme vous êtes bien tous les mêmes, vous autres, hommes de partis !
que vous soyez curés ou bouffe-curés[3] ! »
D'autre part, c'était un homme de gauche qui aimait d'une amitié sincère et
travaillait volontiers avec des hommes de droite comme de gauche. Pourquoi
a-t-il été oublié des anarchistes ? Probablement parce qu'il ne se
conformait pas aux contrastes fondateurs de l'anarchie :
anarchiste/autoritaire, nationaliste/antinationaliste. Profondément anarchiste
et hostile à toute autorité imposée, il croyait pourtant au rôle de l'autorité
morale pour parvenir à la libération de l'homme. Il pensait qu'il fallait que
des « individus audacieux, qui ont de leur humanité un orgueil sublime[4] »
montrent la voie aux autres ; des « héros » qui « créent de
la beauté[5] » ;
des « professeurs de liberté[6] »
qui « éveillent les consciences ». D'autre part, bien qu'opposé à la
création d'un État breton, il se disait parfois « nationaliste », au
sens où il considérait que la Bretagne constituait une nation qui méritait
d'être reconnue. Il pensait (comme Gandhi à propos de l'Inde) qu'un tel
nationalisme était la voie de l'internationalisme et de l'amour de l'humanité.
Pourquoi a-t-il été oublié du mouvement breton ? Vraisemblablement parce
qu'il n'analysait pas la société en termes d'antagonisme Bretagne/France, qu'il
n'opposait pas le nationalisme breton au nationalisme français et qu'il était
défavorable à la création d'un État breton. Ce n'est pas tout.
Masson ne dérangeait pas seulement par la complexité de sa pensée mais aussi
parce qu'il était un intellectuel breton. Il aurait certes pu, comme tant
d'autres, être un intellectuel originaire de Bretagne. Mais, un
« Bas-Breton » vivant à Pontivy et tentant d'incorporer la question
bretonne à l'humanisme le plus universel pouvait difficilement être crédible
dans les milieux intellectuels parisiens (en dehors des quelques personnes qui
le connaissaient directement). On était soit intellectuel, soit breton ; il
avait d'ailleurs parfaitement analysé ce mécanisme de discrimination
inconsciente qui rendait dérisoire toute évocation de la bretonnité. D'ailleurs,
l'emploi du passé est-il de mise ? La question bretonne n'est-elle pas
toujours aussi dérisoire aujourd'hui ? « Est dérisoire aux yeux de
l'Autre, c'est-à-dire futile et sans conséquence, cela même qu'il a contribué à
futiliser mais dont il sent que la menace ne pèse pas encore sur lui »,
écrit Édouard Glissant[7]. Enfin, la pensée de
Masson – si tant est qu'ils l'eussent connue – était dérangeante à l'époque pour
l'immense majorité des Bretons, engagés dans un long processus d'effacement de
leur spécificité, motivé par une honte d'eux-mêmes que Masson a très bien
décrite. Les ouvriers, écrivait-il, « manifestent pour leur langue un
mépris de civilisés[8] »
et les intellectuels bretons, « nourris aux lettres françaises et latines,
considèrent qu'un honnête homme (un bon Français) commence par cesser d'être
breton[9]. » Masson a donc été
oublié. À juste titre, semble-t-il, puisqu'il ennuyait manifestement tout le
monde ! Aujourd'hui, cependant, est-il toujours pertinent de le refouler de
nos mémoires ? ou ne serait-il pas fécond de le redécouvrir et de
l'étudier ? Face aux importantes mutations que connaît notre monde, à la
crise de confiance des citoyens dans le régime représentatif et à la misère
idéologique ambiante, est-il opportun de mobiliser la population sur les vieux
réflexes stato-nationaux français ? C'est ce que semble faire une partie de
la gauche aujourd'hui, qui ranime les clivages du xixe siècle, choisit la voie
du laïcisme contre la laïcité ouverte, ne propose ni solution démocratique
nouvelle à la question de l'altérité ni projet de société émancipateur, mais
diabolise « la mondialisation », l'Europe et la décentralisation…
Pourtant, au lieu de recomposer des clivages binaires, ne serait-il pas fécond
de développer une pensée complexe, à la hauteur de la complexité des enjeux
contemporains ? Émile Masson peut nous y aider. [1] À la Convention
nationale, discours du 8 thermidor an ii. [2] Trois ouvrages sont
actuellement disponibles en librairie sur Émile
Masson : ·
J. Didier et Marielle
Giraud, Émile Masson professeur de liberté, Chamalières, Éditions
Canope, 1991, que je recommande de lire en premier. ·
Émile Masson, Les
Bretons et le socialisme, présentation et notes par Jean-Yves
Guiomar, Paris, Maspéro,
1972. ·
Fañch Broudig, Eun
dra bennag a zo da jeñch er bed. Emile Masson ha "Brug"
1913-1914, Brest, Brud nevez,
2003. On peut également
télécharger l'un des livres d'Émile Masson, Utopie des îles
bienheureuses, sur le site de la
bibliothèque nationale :
http://visualiseur.bnf.fr/Visualiseur?Destination=Gallica&O=NUMM-101797. Je
signale, enfin, quelques sites internet qui évoquent la figure d'Émile
Masson : ·
Mon propre site :
www.breizh.net/identity/galleg/masson_emile.htm ·
Le site « Recherche
sur l'anarchisme » de Ronald Creagh :
http://melior.univ-montp3.fr/ra_forum/fr/individus/masson_emile/masson.e_f_index.html ·
Le site de Fañch
Broudic : http://perso.wanadoo.fr/fanch.broudic/ ·
Le site « Brest
rive droite » des élèves du lycée Javouhey-Kerbonne de Brest :
http://perso.wanadoo.fr/jk-brest/rivedr/masson.htm ·
Le site de Yann-Fañch
Kemener : http://www.kemener.com/emile-masson.htm ·
« Temps
noir », le site d'un mouvement libertaire breton :
http://www.tempsnoirs.lautre.net/UntitledFrameset-1.htm ·
Le site de SAT,
l'Association Mondiale Anationale (en espéranto) :
http://www.marktplatz-deutschland.de/rsabg/pic2/sat-kulturo/portretoj/portretoj.html [3] Lettre à Louis et
Gabrielle Bouët, 4 août 1917. [4] Émile Masson
(alias Brenn),
« Démocrates ou aristocrates », in La Guerre
sociale
n° 7, première année, 30 janvier/5 février
1907. [5] Émile Masson
(alias Ewan Gwesnou),
Antée, les Bretons et le socialisme, in Guiomar 1972,
p. 217. [6] Lettre à Jean Grave du
29 août 1908. [7] Edouard Glissant, Le
Discours antillais, Paris, Éditions du
Seuil, 1981, p. 55. [8] Masson,
Antée, in Guiomar 1972,
p. 207. [9] Émile Masson
(alias Rèr-Houarn),
« Alcooliques et bretons… toujours ! », Brug, janvier 1914. |
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