L'identité bretonne, retour à la tribu ?

     Du génocide rwandais aux horreurs de la "purification ethnique" en ex-Yougoslavie en passant par les massacres entrepris au nom du fondamentalisme musulman, la planète entière semble parcourue de convulsions identitaires morbides. L'identité, qu'elle soit ethnique, religieuse, ou d'une autre dimension, est parfois le lieu du refus d'autrui et de l'intransigeance sanglante.

     Ma thèse est consacrée à une région du monde, la Bretagne, qui est heureusement préservée de toutes ces boucheries mais où l'appel identitaire est vivement ressenti par la population. L'affirmation de l'identité régionale y est-elle, comme ailleurs, "le programme de tous les fachos du monde", qui revendiquent "le fumier local pour mieux haïr le lisier du voisin" ? Ou bien l'attrait pour les questions identitaires renverrait-il à des questions un peu plus complexes, qui ne peuvent être schématisées aussi facilement ?

     Au fond, le propos identitaire est-il raciste par nature, voire fascisant ? Est-il motivé aujourd'hui par la crainte de l'Europe en gestation ? Et conduit-il au repli frileux des communautés ethniques sur elles-mêmes, dans une Europe en voie de balkanisation ? Telles sont les trois questions auxquelles je tenterai d'apporter des réponses, à propos de la Bretagne, dans le présent article.

Le propos identitaire est-il raciste par nature ?

     On sait que le Front National recourt volontiers au mot "identité" et que le programme culturel de la mairie de Vitrolles met l'accent sur l'affirmation de l'identité régionale. Est-ce néanmoins suffisant pour affirmer que tout groupe ou individu qui parle d'identité est proche de l'extrême-droite ? En réalité, il est clair que c'est par artifice que les dirigeants du FN emploient le terme d'identité : il leur sert de substitut au mot race. Et le goût affiché du parti d'extrême-droite pour les identités régionales relève simplement de la tactique. Si l'on examine le sondage qui a été consacré en avril 1997 par le Télégramme de Brest et France 3 Bretagne à la langue bretonne, on s'aperçoit que de toutes les familles politiques, ce sont les électeurs du Front National qui sont les moins favorables à l'enseignement du breton. En fait, le FN veut simplement récupérer à son profit un mouvement de fond qui est répandu dans l'ensemble de la société et n'a guère pour l'instant d'expression politique. Il souhaite aussi s'implanter dans une région qui reste pour lui terre de mission : quand, au premier tour des élections législatives de 1997, 14,94 % des Français glissaient un bulletin Front national dans l'urne, les Bretons n'étaient que 8,51 % à en faire autant.

     Mais que dire de ces Bretons qui mettent en avant leur identité ? Leur "sentiment breton" est-il porteur de racisme ? ou, au contraire, anti-raciste ? Il n'existe pas de données chiffrées sur cette question. Certains des Bretons que j'ai interviewés pour ma thèse ont exprimé des propos racistes au cours de l'entretien qu'ils m'ont accordé, et d'autres pas. J'ai comparé ces propos avec l'intensité du sentiment breton qu'ils avaient manifesté et constaté que les racistes et les non racistes se répartissaient équiproportionnellement entre les deux catégories des Bretons "motivés" et des Bretons "indifférents". En revanche, diverses variables sociologiques se sont montrées corrélées au racisme (l'âge, le sexe, le vote, le niveau de revenus et de diplômes, etc.) Il semble donc, pour autant que je puisse en juger, qu'il n'y a aucun lien - ni positif, ni négatif - entre sentiment breton et racisme.

     Le racisme consiste essentiellement à hiérarchiser les groupes selon des critères génétiques ou le sang. Mais il prend aussi une nouvelle forme dans notre société : l'horreur du métissage. Rencontre-t-on une telle phobie dans les milieux activement bretons ? Il est courant d'admettre que la singularité bretonne est fondée sur une tradition immémoriale qui se reproduirait sans mélange de génération en génération. Mais si l'on prend l'exemple de la musique, force est de constater que la tradition populaire a constamment adapté et transformé les thèmes qu'elle retenait, qu'elle a toujours emprunté à son temps, et qu'elle s'est régulièrement approprié des instruments de musique qui lui venaient d'ailleurs. Quant aux musiciens bretons d'aujourd'hui, non seulement ils ne le craignent pas, mais ils paraissent même passionnés par le métissage, qui prend essentiellement trois formes dans leurs œuvres : le panceltisme, avec des emprunts à l'Écosse et à l'Irlande ; une adaptation aux instruments et aux styles musicaux contemporains tels que le rock, le jazz ou des mouvements musicaux plus récents (rap, techno, dance, etc) ; et enfin le rapprochement avec les musiques de divers peuples du monde avec lesquels les musiciens bretons se sentent des affinités. Qu'il s'agisse des Berbères, des Amérindiens, des Basques ou des Tziganes, ce sont généralement des peuples que l'histoire n'a pas ménagés. Et la solidarité par la musique permet de véritables échanges entre les peuples qui vont parfois bien plus loin que l'universalisme abstrait.

     Le goût pour ces musiques dites "ethniques", cependant, ne relèverait-il pas de la recherche de racines par des populations que la construction européenne effraie ?

L'ardeur identitaire découle-t-elle de la crainte de l'Europe ?

     Les personnes que j'ai interviewées pour ma thèse ne m'ont pas donné l'impression que leur cœur palpitait d'affection pour l'Europe. Au contraire. Ceux et celles pour qui l'Europe représente aujourd'hui quelque chose de concret - les agriculteurs et les marins-pêcheurs - critiquent vertement sa politique. Tous paraissent cependant convaincus que l'Europe va continuer à se construire ; que, globalement, c'est une bonne chose ; et que, pour eux en particulier, en tant que professionnels comme en tant que Bretons, il vaut mieux participer à sa construction que se replier craintivement. Et si, le 20 septembre 1992, les Français se sont prononcés sans conviction pour la ratification du traité de Maastricht (ils lui ont accordé 51,01 % de "oui" contre 48,98 % de "non"), la Bretagne entière (à cinq départements) s'est au contraire illustrée par une véritable fougue européenne : elle a choisi le "oui" par 59,85 % des suffrages. Ainsi, les Bretons ne sont certainement pas ceux que l'Europe effraie le plus, bien au contraire : ils ont contribué à faire basculer la France dans le camp du "oui". On peut même aller plus loin et constater que, selon les enquêtes de l'OIP, le "régionalisme" en général prédispose à la confiance dans l'Europe. En fait, régionalisme et sentiment européen semblent se conjuguer en une même défiance envers l'État. Mais jusqu'où cette dernière peut-elle conduire ?

Allons-nous vers un repli frileux des communautés ethniques sur elles-mêmes ?

     La Bretagne ne constitue pas, et n'a jamais constitué, une communauté ethnique ou culturelle. Elle est, au contraire, fondamentalement bi-ethnique : seule sa partie occidentale est de langue bretonne et présente certaines spécificités culturelles dont on a fait le type breton. Sa partie orientale est de culture latine. Et pourtant, elle forme un tout, dont le ciment n'est constitué ni par le sang ni par la langue, mais par la terre, l'histoire et la volonté. Les Bretons ne fondent pas leur identité sur le "particularisme culturel" de leur "communauté" mais sur la volonté de partager un destin commun sur une terre qu'ils aiment.

     Il est vrai que la Bretagne a une tradition de résistance. Sa culture originale joue un rôle d'étendard qui permet à tout Breton d'être distingué, reconnu, à l'extérieur de la Bretagne. Elle présente également un aspect économique : plus la culture bretonne est forte et repérable, plus elle rend les produits bretons aisément identifiables et, donc, permet de les vendre. Enfin, cette culture propre des Bretons garantit leur qualité de vie. La Bretagne n'est pas, comme d'autres régions, totalement aimantée par Paris. Habiter en Bretagne n'est pas ressenti comme une tare, c'est vivre dans un lieu distinct, qui - outre la beauté de ses paysages - a sa propre richesse et ses propres pôles. Tout cela soude la population et contribue à éviter les déchirements du tissu social qui font le jeu du populisme.
     Mais cette Bretagne soudée n'est pas pour autant hermétique à l'étranger. Loin de là. Toutes les personnes qui m'ont parlé de l'appartenance à la Bretagne - intellectuels, agriculteurs, marins-pêcheurs, etc. -, partagent la même représentation : la bretonnité n'est pas une chasse gardée ; elle est ouverte à tout nouvel arrivant qui partage avec les indigènes l'amour du pays et qui désire s'initier à la culture locale. On peut devenir breton.

     L'identité bretonne n'est ni raciste ni xénophobe. Elle embarrasse davantage le Front national que l'universalisme abstrait qui, sur le territoire sacré de l'"une et indivisible", nie la diversité des groupes humains. Et elle pose, en termes modérés et démocratiques, une question incontournable à l'État et à la classe politique : le droit des minorités et son expression institutionnelle.


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© Ronan LE COADIC - Tous droits réservés.
Article paru (avec de légères modifications) dans Le Monde de l'Éducation,
en juillet-août 1998, sous le titre "Si tous les clochers du monde".