| Où l'on reparle des nationalistes bretons |
Entretien accordé à Bretagneverte, le journal des élus verts bretons au Conseil régional, en juin 2000. Qu’entend-on par nationalisme et peut-on dire que la Bretagne est une nation ?Le nationalisme est, selon Ernest Gellner, "un principe politique, qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes." En d’autres termes, il consiste à souhaiter qu’une collectivité humaine — dont on proclame qu’elle est une "nation" — soit dotée d’un État souverain. Quant à savoir si la Bretagne est ou n’est pas une nation, tout dépend de la définition que l’on donne de ce terme. On affirme souvent qu’il existe deux approches de la nation. L’une, allemande, serait fondée sur des critères ethniques : la langue, la culture, etc. L’autre, française, reposerait essentiellement sur la volonté de partager un destin commun. Cependant, une lecture attentive de Fichte et de Renan montre clairement que les conceptions de ces deux auteurs étaient mixtes : elles combinaient, l’une comme l’autre — certes, dans des proportions différentes —, la volonté populaire, d’une part, et un sous-bassement culturel et historique, d’autre part. De fait, la réalité de la nation est extrêmement complexe et il est difficile de la couler dans le moule d’une définition rigide. À cet égard, l’inconvénient de l’approche française est qu’elle tend quelque peu à confondre État et nation, ce qui est réducteur. La Bretagne a-t-elle, dans le passé, été dotée d’un État indépendant ?Oui. Aux xive et xve siècles, elle a été dotée d’un État indépendant moderne, caractérisé, notamment, par l’affirmation du pouvoir ducal, le refus du duc de prêter l’hommage lige au roi de France, la constitution d’une administration fiscale efficace et un effort historiographique destiné à affirmer la noble origine des Bretons ! Tout cela a été magistralement étudié par Jean Kerhervé dans sa thèse d’État. Pensez-vous que la Bretagne, aujourd’hui, puisse encore être considérée comme une nation ? La question se pose uniquement si l’on ne considère pas que seuls
les peuples dotés d’un État constituent des nations ! Et
la réponse relève moins de l’accumulation de critères
supposés objectifs que d’un critère subjectif fondamental :
la volonté populaire. Que pensent les Bretons aujourd’hui ? Il me
semble qu’ils partagent dans leur grande majorité ce que l’on pourrait
appeler un sentiment "patriotique" breton, mais que ce dernier relève
du registre de l’émotion et non pas de l’analyse politique.
Quelle est l’orientation politique des nationalistes bretons ?La mouvance nationaliste bretonne comprend probablement des individus de toute tendance, cependant il me semble que, depuis les années 1960, elle se situe majoritairement à gauche, voire à l’extrême gauche. Et qu’entend-on par autonomisme ? C’est très différent du nationalisme. Ou, du moins, cela
peut l’être : d’aucuns pensent, en effet, que l’autonomisme breton
relèverait d’une stratégie crypto-nationaliste. Ce serait
alors une bien mauvaise stratégie, dans la mesure où l’opinion
publique n’établit pas de différences entre autonomie, indépendance
et autarcie ! Cependant, au-delà des problèmes tactiques,
la question de l’autonomie régionale est fondamentale aujourd’hui.
On ne fera pas l’économie d’un débat sur ce sujet.
Il existe aujourd’hui un élan en faveur de l’identité et de la culture bretonnes pour lequel on s’aperçoit que les partis politiques n’ont pas de réponse. Cet élan dont vous parlez relève d’un phénomène
profond. Les Bretons, ridiculisés et humiliés par le passé,
ont eu honte d’eux-mêmes. Aujourd’hui encore, des comportements d’autodestruction
persistent de façon importante en Bretagne (alcoolisme et suicide),
qui ont peut-être partie liée avec cette auto-dépréciation.
Néanmoins, depuis quelques décennies, les Bretons, dans leur
grande majorité, réévaluent l’image qu’ils se font
d’eux-mêmes.
Comment envisagez-vous l’avenir de la Bretagne à moyen terme, c’est-à-dire dans les vingt-cinq ans à venir ? Je suis assez optimiste. À court terme, pour sortir de l’impasse
et des tensions actuelles, ces questions de société doivent,
d’abord, être débattues ; or, je crois que les Bretons — qui,
je l’ai déjà dit, sont dans l’ensemble modérés
— y sont prêts. Et sur le moyen terme, il me semble que nous nous
acheminons vers une très large régionalisation. Je suis persuadé
que l’État français, poussé à la fois par l’exemple
des autres pays européens et par la dynamique régionale,
en viendra tôt ou tard à reconnaître l’altérité
bretonne. Et il n’est pas impossible que dans vingt-cinq ans la Bretagne
soit autonome, au sein — qui sait ? — d’un État européen.
Cette évolution possible doit être placée dans une
perspective mondiale : la plupart des problèmes auxquels nous sommes
confrontés aujourd’hui (qu’ils soient économiques, sociaux,
technologiques, écologiques…) ont, en effet, une dimension planétaire.
Il convient donc de construire des institutions démocratiques de
plus en plus vastes, un jour mondiales ; et dans un tel cadre supranational,
l’altérité de chaque collectivité humaine devra —
et pourra sans doute plus facilement que dans un État-nation — être
pleinement reconnue.
Propos recueillis par Catherine Debroise |