| Les Bretons, minorité laminée ? |
Article publié, après quelques modifications, par Magazine Diplomatie n° 2, mars-avril 2003, pages 55 à 57. La Bretagne constitue-t-elle « une région à forte identité », comme l’affirment volontiers les médias, sans que l’on sache vraiment, au-delà des stéréotypes, en quoi consistent cette identité et sa force supposée ? Prenant le contre-pied du lieu commun, Michel Wieviorka, dans un ouvrage remarquable sur La Différence, fait, au contraire, de la Bretagne l’exemple type de la « minorité laminée », c’est-à-dire d’une minorité dont « la différence culturelle “première” » aurait été détruite par l’action combinée de la centralisation politique et du marché capitaliste, même si ses élites ne s’y résolvent pas toujours. Dans quelle mesure peut-on effectivement parler de laminage à propos de la Bretagne ? Quelles en sont les limites ? Et quelles sont les perspectives susceptibles de se dessiner dans les années à venir ? Telles sont quelques-unes des questions que nous examinerons dans le présent article. Le laminageDisparition des spécificitésLes conditions matérielles de la vie en Bretagne se sont profondément transformées au cours de la seconde moitié du xxe siècle : les campagnes se sont vidées ; le peuplement s’est polarisé autour de quelques villes et du littoral ; le mode de vie s’est standardisé ; la part des activités économiques anciennes (agriculture, marine marchande ou pêche) dans l’emploi s’est effondrée au profit du secteur tertiaire ; les paysages ruraux ont été déstructurés par le remembrement massif, etc. D’autre part, alors que, jusqu’à la guerre, la religion catholique structurait les représentations du monde et le mode de vie de la plupart des Bretons, son influence sociale s’est considérablement amoindrie : la pratique dominicale n’est plus que résiduelle, les vocations ont pratiquement disparu, les croyances se sont muées en un syncrétisme flou et la culture religieuse est presque totalement méconnue des jeunes générations, qui n’éprouvent plus pour elle qu’indifférence. Enfin, les langues de la péninsule sont en voie de disparition. Le breton, qui était employé par 75 % de la population de Basse-Bretagne en 1902 ne l’est plus désormais, selon l’Insee, que par 257 000 locuteurs adultes (soit 12 % des habitants de la région Bretagne), dont une très forte proportion de personnes âgées : trois bretonnants sur quatre ont plus de 50 ans, et un sur deux a plus de 65 ans. Quant au gallo, toujours selon l’Insee, il ne compterait plus que 28 300 locuteurs adultes. À cette disparition des spécificités s’ajoute une perte de vitalité de la Bretagne. Perte de vitalitéOn pense, en premier lieu, à la crise du « modèle breton », caractérisé, d’une part, par un investissement massif dans les études et, d’autre part, par un effort ardent de rationalisation de l’agriculture. La première voie de ce « modèle » permit à des générations de Bretons de se hisser dans la hiérarchie sociale en devenant fonctionnaires, techniciens ou ingénieurs. La seconde voie permit d’intensifier énergiquement la productivité agricole et, partant, de dynamiser l’ensemble du secteur agroalimentaire breton et de maintenir un tissu social dense à la campagne. Aujourd’hui, la voie scolaire débouche, d’un côté, sur une « fuite des cerveaux » hors de la péninsule et, de l’autre, sur une vive incertitude quant à l’emploi des jeunes diplômés ; la crise des télécommunications, qui frappe durement la région de Lannion, en est emblématique. Quant à l’agriculture intensive, elle aboutit à un péril écologique — les agriculteurs bretons sont accusés de polluer les nappes phréatiques — doublé d’une grave crise économique, conduisant le nombre des exploitations agricoles bretonnes à chuter de 92 500 en 1988 à 51 200 en 2000. Enfin, la Bretagne est la région dont le taux de suicide est le plus élevé, supérieur de 60 % à la moyenne française. Les auteurs d’un rapport récent sur La Sursuicidité en Bretagne attribuent ce fléau à une perte de repères culturels : « L’intensité particulièrement forte en Bretagne des déterminants liés aux repères culturels, la brutalité et la rapidité avec laquelle leur perte est intervenue en Bretagne, appliquées à une population au profil psychopathologique fragilisé (par une faible estime de soi, une prégnance du sentiment de honte, une fragilité narcissique…), génère un nombre plus important de passages à l’acte » que dans le reste de la France. Déficience de la penséeLes spécificités bretonnes, supposées ou réelles, et les traumatismes liés à la perte de repères culturels ne conduisent pas les Bretons à se penser en tant que tels. D’un côté, la thématique nationaliste du mouvement politique breton ne rencontre aucun succès auprès de la population, comme l’indiquent ses très faibles résultats électoraux. Mais, d’un autre côté, nulle autre analyse étoffée de la singularité bretonne ne semble rencontrer d’écho. Tout se passe comme si les Bretons ne disposaient d’aucune boite à outils conceptuels pour se penser en tant que groupe social particulier en ce début du xxie siècle. En outre, les Bretons, dans leur grande majorité, ne souhaitent pas se distinguer institutionnellement du reste de la France ; toutes les enquêtes successives sur la question le confirment. Ils associent les velléités autonomistes bretonnes à une recherche d’autarcie et à la violence corse ou basque mais pas aux autres exemples européens environnants, où l’autonomie s’exerce paisiblement et semble plutôt favoriser le développement économique régional. Enfin, si la crise du « modèle breton » — du moins dans sa dimension agricole — est connue de tous, elle n’amène pas encore aujourd’hui à l’apparition d’un nouveau modèle de développement susceptible de rallier les enthousiasmes. Autant les années soixante furent marquées par le volontarisme des forces politiques, économiques et syndicales de la péninsule, autant les années deux mille ne font pas apparaître pour l’instant de nouveau dessein, laissant ainsi les acteurs locaux en proie au doute. Néanmoins, ces faiblesses bretonnes ne doivent pas être surestimées. Ses limitesRenouvellement des spécificitésLe laminage des spécificités bretonnes n’équivaut pas à un anéantissement. Si, par exemple, la seconde moitié du siècle a vu la pratique du breton s’effondrer à un rythme rapide, c’est également au cours de cette période que les efforts entrepris en faveur du breton ont été les plus importants. Ainsi l’enseignement du breton à l’école s’est-il développé à un rythme soutenu à partir du milieu des années soixante-dix, le nombre d’élèves bilingues passant d’une dizaine en 1976 à plus de huit mille à la rentrée 2002 ; les cours du soir ont connu un véritable engouement au cours des années 1990 ; la langue a fait une entrée progressive, même si elle reste encore modeste, dans les médias ; enfin, le bilinguisme routier s’est développé de façon très visible, en particulier dans l’ouest de la Bretagne. D’autre part, si l’histoire de Bretagne n’est guère connue de la masse de la population, sans doute parce qu’elle n’est pas enseignée à l’école — sauf initiative personnelle des enseignants —, elle fait l’objet, depuis des années, d’un enseignement universitaire de qualité, de recherches et d’une production éditoriale abondantes. Enfin, la Bretagne a connu un vif dynamisme musical et festif au cours des années 1970 puis, à nouveau, au cours des années 1990. La musique bretonne, combinaison de mélodies et d’instruments anciens ou contemporains, d’origine bretonne ou extérieure à la péninsule, a bénéficié d’un vif succès public. Corrélativement, les festoù-noz (fêtes de nuit) et festivals ont drainé un public considérable. De plus, la Bretagne conserve une indéniable vitalité économique et sociale. Persistance des tissus vitauxMalgré la crise du « modèle breton », l’agriculture bretonne demeure encore la première de France. De plus, la Bretagne peut compter sur un tissu économique solide, constitué d’un réseau dense de PME et en particulier de petites entreprises : en effet, sur 13 000 établissements que comprend l’industrie régionale, 82 % comptent moins de dix salariés. En outre, la Bretagne dispose de tout un ensemble d’atouts de nature à lui permettre de faire face au renouvellement du contexte économique mondial : son système de formation performant, la volonté de développement des acteurs locaux, la croissance de ses activités de recherche, un cadre de vie attrayant et une culture de solidarité. Quant à la brutale perte de repères de laquelle les spécialistes font découler la surmortalité par suicide en Bretagne, elle ne doit pas faire oublier qu’un lien social fort se maintient toujours dans la péninsule. On constate, en effet, une densité de la famille bretonne un peu plus forte que celle de la famille française moyenne, une vitalité du terreau associatif breton et un rôle actif des coopératives et du mutualisme qui, tous ensemble, procurent une sensation de cohésion sociale. Il n’est pas jusqu’au renouveau des festoù-noz qui ne puisse être interprété en termes de lien social, dans la mesure où ces « fêtes de nuit » ont pour caractéristiques de mélanger les générations, de faire danser en chaîne et de susciter un certain sentiment de fusion communautaire. Qu’en est-il, enfin, de la capacité collective des Bretons à se penser ? Dispositions de penséeIl est difficile pour un groupe humain, quel qu’il soit, de construire un projet d’avenir réfléchi, combinant mémoire et projet. Pour le sociologue Manuel Castells, c’est même probablement un luxe réservé aux intellectuels. Or, les Bretons sont dotés d’un haut niveau d’éducation : l’académie de Rennes a le plus fort pourcentage de France de bacheliers par génération et les résultats des Bretons aux différents examens sont toujours supérieurs à la moyenne nationale. Ils disposent donc des outils nécessaires pour mener une telle réflexion. De plus, ils semblent curieux de comprendre le monde qui les environne. À la télévision, ils plébiscitent les magazines d’information ou d’actualités ainsi que les journaux nationaux de France 2 et France 3 et ils suivent bien plus volontiers que leurs concitoyens les débats à l’assemblée nationale (avec vingt points de pourcentage de plus que la moyenne française !). En outre, les Bretons sont, avec les Alsaciens, les plus gros lecteurs de la presse quotidienne régionale (60 % pour les deux régions contre 40 % ailleurs en France). Enfin, il me semble, même si je ne dispose pas de statistiques sur la question, qu’ils sont particulièrement enclins à aller écouter des conférences publiques sur des sujets d’actualité. Quelles perspectives tous ces éléments combinés permettent-ils d’envisager ? Les perspectivesDes spécificités choisiesL’idée d’une disparition des spécificités bretonnes n’est pas nouvelle. Déjà en 1835 Émile Souvestre publiait un ouvrage intitulé Les Derniers Bretons… Pour un sociologue, cependant, une telle crainte n’a guère de sens dans la mesure où les spécificités collectives se renouvellent sans cesse en se transformant : les générations qui se succèdent ne se contentent jamais de reproduire une « tradition » à l’identique ; elles produisent de la différence au moins autant qu’elles en reproduisent. En revanche, il est vraisemblable qu’on pourra bientôt parler des derniers bretonnants de langue maternelle. Compte tenu de leur âge élevé, en effet, et de la faiblesse du taux de transmission de la langue bretonne dans les familles, on peut s’attendre à ce que ces bretonnants de langue maternelle ne soient plus que soixante mille, environ, dans trente ans et qu’ils aient presque disparu dans soixante ans. Cependant, même dans ces conditions, il est très probable que la langue bretonne se maintiendra comme langue apprise et retransmise par une minorité de plusieurs milliers de personnes motivées. En fait, les singularités bretonnes dans leur ensemble relèvent peu, dorénavant, de l’héritage et de plus en plus du choix. Jadis, l’originalité (linguistique, vestimentaire ou autre) des Bretons était la conséquence de leur appartenance à un milieu et à un terroir : la communauté rurale. Cette originalité était souvent vécue comme un stigmate infamant. À présent, elle relève du libre choix d’individus autonomes au sein d’une société de plus en plus urbaine. Une population volontaireL’essor économique de la Bretagne, des années soixante aux années quatre-vingt-dix, fut essentiellement fondé sur le volontarisme. Un volontarisme des pouvoirs publics, certes, mais surtout de la population bretonne dans son ensemble qui, refusant d’admettre l’exode et la pauvreté, fit preuve d’un remarquable courage et de beaucoup d’allant. Ce sont cette volonté et ce dynamisme de sa population qui constituent sans doute, aujourd’hui encore, le principal atout de la Bretagne. Or, paradoxalement, ces mêmes Bretons semblent individuellement fragiles. C’est du moins ce qu’affirme le rapport sur La Sursuicidité en Bretagne, selon lequel le niveau très élevé du suicide dans la région pourrait être lié à des « fragilités narcissiques » particulièrement vives dans la péninsule. Les Bretons seraient ainsi à la fois fragiles individuellement et forts collectivement. À titre d’hypothèse, on peut imaginer que la religion catholique n’est pas étrangère à cet apparent paradoxe : en leur assénant qu’ils étaient des pécheurs, elle a pu fragiliser le narcissisme d’individus dont elle soudait la communauté sous l’emprise de son clergé omniprésent. En tout cas, cette religion a joué un rôle considérable dans la vigueur du lien social en Bretagne ainsi que dans l’essor de l’agriculture bretonne, largement stimulé par l’action de la JAC, Jeunesse agricole chrétienne, dans les années soixante. À présent que la société bretonne s’est sécularisée, tout le problème est de savoir quel lien social inventer à l’avenir pour éviter le désespoir qui conduit au suicide et pour mobiliser la population autour d’un projet. Un projet à imaginerTout au long du xxe siècle, la Bretagne a bénéficié d’un curieux effet de mode cyclique, revenant épisodiquement tous les vingt ans. Entre les deux dernières vagues bretonnes, celle des années soixante-dix et celle des années quatre-vingt-dix, un effort important a été effectué pour améliorer la qualité de la production musicale bretonne et nul ne doute que cet effort ait favorisé l’élan musical des années quatre-vingt-dix. Ne pourrait-on pas penser que le creux de la vague qui semble se dessiner maintenant offre l’opportunité d’un autre travail de fond, d’une nature plus prospective ? Ne pourrait-on pas imaginer, en effet, que, dans le contexte de prise de conscience de la mondialisation qui est le nôtre actuellement, les Bretons, ou du moins une partie d’entre eux, mènent une réflexion approfondie sur ce que signifie être breton aujourd’hui et sur la façon dont ils veulent l’être ? bref, sur ce que pourrait être un projet breton dans un monde global ? Compte tenu de la réticence que les Bretons manifestent pour toute mesure susceptible de les distinguer institutionnellement du reste de la France, un projet breton pourrait peut-être, au lieu d’être tourné vers une forme de résistance communautaire, s’orienter vers une transformation de la structure sociale d’ensemble ? C’est une hypothèse ConclusionQuel sens y aurait-il à se dire breton demain si l’expression de la différence bretonne passait par un refus de l’autre, voire par le recours à une violence meurtrière ? Qu’est-ce que cela apporterait au monde et aux Bretons eux-mêmes ? La recherche de la singularité bretonne ne pourrait-elle pas, au contraire, s’orienter vers un approfondissement de la dimension bretonne de l’humanisme ? On constate, par exemple, en Bretagne que le capitalisme est tempéré par un mutualisme et une vie associative très développés, que la population se montre très sensible aux souffrances du Tiers-monde et à la pauvreté, que les femmes semblent disposer d’une place particulière dans la société, etc. Tout cela ne mériterait-il pas d’être vérifié, mieux connu, interprété et valorisé ? N’y aurait-il pas là la voie d’une autre différence bretonne, par-delà le laminage passé ?
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