| L'identité bretonne : une question universelle |
ConclusionCe n'est pas seulement par son histoire, même très contemporaine, que la question bretonne est universelle : elle s'inscrit dans un contexte mondial de crise de la modernité fondée sur la Raison universelle, et de réflexion sur l'avenir. La France, un des pays du monde à être allé le plus loin dans la négation des traditions et des minorités, constate aujourd'hui que son modèle d'intégration républicain est dans une impasse : "Le modèle républicain", écrit Alain Touraine, "ne pousse plus les pays vers un avenir choisi par tous au nom des valeurs de liberté, d'égalité et de solidarité ; il défend les intérêts acquis et surtout le pouvoir exorbitant des gestionnaires administratifs et parfois syndicaux qui défendent, au nom des règles générales, les catégories les plus centrales..." Or, il est intéressant d'observer qu'en Bretagne, malgré l'acculturation forcée que ce modèle d'intégration a produit pendant des siècles, une originalité persiste toujours. D'une part, la langue bretonne est encore parlée par plusieurs centaines de milliers de personnes, même si son empreinte s'estompe rapidement. D'autre part, une minorité active non négligeable produit une culture (linguistique, musicale, chorégraphique, etc.) rénovée et adaptée à la vie contemporaine. Et surtout, la majorité des Bretons sont désormais fiers de leur différence, même si cette dernière relève à présent davantage de l'image mentale ou d'une création constante que de la tradition immémoriale. Enfin, l'originalité bretonne s'exprime de façon pacifique, sans trace de haine ou de volonté de rupture : les Bretons ne sont pas crispés sur leur identité. Il en va autrement d'une partie de l'intelligentsia
française qui supporte mal que sa culture ne Et, plutôt que chacun défende bec et ongles son "identité", ne serait-il pas préférable de plaider pour le respect de l'altérité ? Ce n'est pas simplement un changement de mot : l'identité n'est qu'une fiction, nous l'avons vu ; or, toute société fondée sur une fiction recourt au mensonge. C'est, du reste, ce qu'écrit Renan : "L'oubli, et je dirais même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes." L'altérité, en revanche, n'est pas une fiction. Au contraire, comme l'écrit Paul Ricoeur, elle est "inhérente à l'idée même de pluralité humaine". L'altérité, est "ce qui est autre que soi. [...] En ce sens, l'altérité est davantage un rapport ou une relation qu'un concept proprement dit." On sait bien que les luttes de libération nationale qui sont fondées sur le principe d'identité ne sont, hélas, libératrices que jusqu'à ce qu'elles aboutissent. Ensuite, conformément au principe qui les anime (défendre l'identité, c'est promouvoir le Même), elles deviennent oppressives envers l'Autre intérieur. Il n'est bien sûr pas dit qu'un combat mené au nom de l'altérité n'aboutirait pas à de tels phénomènes de domination. Néanmoins, cette dernière entrerait en contradiction avec le principe d'altérité. Agir et raisonner en termes d'altérité implique cependant des solutions politiques autres qu'étatiques. Or, n'est-ce pas, précisément, ce qu'exige le contexte contemporain ? Edgar Morin montre dans Terre-Patrie que, partout dans le monde, il existe aujourd'hui une véritable prise de conscience de la communauté de destin terrestre. On ne peut que s'en féliciter.
Les Bretons, qui ne se disent pas même autonomistes, ne semblent certes pas constituer un péril pour l'État français aujourd'hui. Mais ils attendent plus de considération pour leur singularité culturelle et davantage de prérogatives économiques. Or, écrit Ismaïl Kadaré, "les peuples n'attendent jamais en vain, comme attendent ceux qui restent à rêver sur le pas de leur porte. Quand un peuple attend quelque chose, il est en train de pétrir ce qu'il attend." |
![]() |
Accueil |
![]() |
© Ronan LE COADIC - Tous droits réservés.