Quel est le sens de l’élan de revalorisation identitaire que connaît la Bretagne depuis les années 1990 ? Vers quoi ce mouvement d’opinion tend-il et quelles sont les valeurs que ses acteurs lui associent, dans un monde marqué par la globalité ? Pour le savoir, l’auteur a procédé à des entretiens approfondis auprès d’un échantillon varié de Bretons. Il leur a demandé d’imaginer la Bretagne dans vingt ans. Le résultat qui en ressort est complexe : la société bretonne, loin d’être homogène, est traversée de courants contradictoires, qui s’opposent sur la plupart des grandes questions contemporaines.
Le territoire constitue un enjeu primordial. En premier lieu, si nul ne croit plus au « modèle agricole breton », productiviste et polluant, les uns mettent l’accent sur le respect de la nature et la promotion du tourisme, tandis que les autres continuent à donner la priorité à l’agriculture et à l’agroalimentaire. En second lieu, les équilibres futurs du territoire constituent un sérieux sujet de préoccupation : selon le mode de développement choisi, les déséquilibres actuels de la péninsule — entre l’est et l’ouest, le littoral et l’intérieur, etc. — pourraient se creuser à l’excès. Enfin, la mémoire du territoire est sollicitée par la question du rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne, objet de vives tensions.
L’avenir de l’autorité est également en débat. La question d’une éventuelle crise de l’autorité familiale partage les enquêtés. Le rapport à l’État et à la classe politique est marqué par un désabusement assez général, tandis que des aspirations nouvelles se font jour qui, là encore, divisent les personnes rencontrées. Une tendance majoritaire semble néanmoins se dessiner en faveur d’une démocratie plus directe, de davantage de décentralisation et d’un « emboîtement d’échelles des sensibilités », de la Bretagne à l’Europe et au monde.
Enfin, le rapport à l’altérité intérieure (les immigrés, les homosexuels) ou extérieure (le Tiers-Monde, les États-Unis) varie selon les catégories de personnes rencontrées : les unes redoutent cette altérité et les autres en sont friandes. De plus, les représentations de la mondialisation sont très variables selon les milieux : pour plus d’un quart des interviewés, il s’agit d’une question incompréhensible ; pour près d’un cinquième d’entre eux, c’est une opportunité humaniste (une occasion de connaître les autres et de leur manifester de la solidarité) ; enfin, de façon plus classique, pour un peu plus de la moitié d’entre eux, c’est un phénomène marchand, qui menace les hommes et leur environnement.
Les tendances qui partagent l’échantillon peuvent être regroupées en cinq courants d’opinion, liés à l’origine sociale des personnes interrogées : la tradition, qui valorise l’autorité à tous les niveaux, de la famille à l’État ; la résistance, qui s’arc-boute face à l’autorité de l’État, qu’elle conteste systématiquement ; la stabilité, qui absorbe les tensions tout en les atténuant ; la stimulation, qui introduit des éléments extérieurs au jeu de tensions et un cinquième courant, composé de personnes qui contestent la tradition mais avec modération et poussent au changement mais de façon douce. Ce courant évoque ce que Manuel Castells appelle « l’identité-projet » car il vise à une transformation de l’ensemble de la structure sociale…
TABLE DES MATIÈRES
- I. Territoire
- A. Un lieu de vie
- 1. La contradiction cruciale
- 2. Des touristes ou des cochons ?
- 3. D’autres perspectives de développement
- B. Un lieu d’équilibres
- 1. La croissance urbaine
- 2. Le dépeuplement des campagnes
- 3. Quel espace breton ?
- C. Un lieu de mémoire : la Loire-Atlantique
- 1. Un sujet délicat
- 2. La mémoire courte
- 3. Question de démocratie
- II. Autorité
- A. Peurs sociales et autorité familiale
- 1. Insécurité et délinquance
- 2. Crise de l’autorité familiale ?
- 3. Chômage et pauvreté
- B. Désabusement politique et autorité de l’État
- 1. L’autorité de l’État
- 2. La classe politique
- 3. L’Europe
- C. Des aspirations politiques sans illusions
- 1. La société française
- 2. Une marge de manœuvre pour la Bretagne
- 3. Un « emboîtement d’échelles des sensibilités »
- III. Altérités
- A. « Nous »
- 1. Le breton et le gallo
- 2. La culture
- 3. L’identité
- B. « Les autres »
- 1. Les autres intérieurs
- 2. Les autres extérieurs
- C. Le monde
- 1. La mondialisation floue
- 2. La mondialisation marchande
- 3. La mondialisation humaniste
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