Interview à la revue Le Liaun

     Le Liaun : A propos de votre livre L'Identité bretonne, pourquoi ne pas faire pas figurer d'intellectuels Gallos?

     Ronan Le Coadic (RLC) : C'est une bonne question, d'autant plus qu'il s'agit d'un " impensé " et non pas du tout d'un choix. Je tiens à préciser, toutefois, que L'Identité bretonne n'est pas fondé sur des interviews d'intellectuels mais sur des entretiens avec des paysans, des marins-pêcheurs et des chefs d'entreprise que j'ai rencontrés dans les mêmes proportions en Haute et en Basse-Bretagne. Quant aux quelques intellectuels qui m'ont reçus, je les ai sollicités pour des " entretiens exploratoires ". Certains étaient bretons, tels Glenmor ou Yann-Fañch Kemener ; d'autres pas, tels Alain Touraine ou Edgar Morin. Le fait qu'il n'y ait pas eu d'intellectuel haut-breton parmi eux est fortuit.

     Le Liaun : Dans le passage sur la langue et la soumission que les gens peuvent avoir notamment à la connaissance? Vous parlez même de double soumission pour les gallésants. Pourquoi?

     RLC : Je ne me souviens pas d'avoir employé l'expression " double soumission ", néanmoins il est vrai qu'une image dévalorisante du Breton a été diffusée, surtout à partir du XIXe siècle, et que les Bretons se sont, globalement, soumis à cette image. Or, la situation pour les Hauts-Bretons était encore plus délicate dans la mesure où ils se sentaient, en quelque sorte, " entre le marteau et l'enclume ", entre deux images : celle de la France, d'un côté, celle de la Basse-Bretagne, de l'autre. Aujourd'hui, si la langue bretonne est l'un des symboles forts de la Bretagne, le gallo - que les personnes que j'ai rencontrées appellent le " patois " - est ressenti par les Hauts-Bretons comme du " français déformé ". Cela prouve qu'il y a un important travail de revalorisation à effectuer qui, s'il est commencé, n'a pas encore porté ses fruits dans la population de Haute-Bretagne.

     Le Liaun : Vous avez remarqué qu'il y a une forte identification par rapport au breton, comment l'expliquez-vous?

     RLC : En effet, j'ai été frappé qu'il y ait la même proportion de Hauts-Bretons et de Bas-Bretons à vouloir apprendre le breton. La logique voudrait qu'il y en ait plus en Basse-Bretagne. Cela s'explique sans doute par le côté médiatique et très politique du breton. Tout le monde a conscience que si la langue bretonne meurt ce sera une perte pour l'ensemble de la Bretagne, en raison de son rôle symbolique.

     Le Liaun : Est-ce qu'il y a eu de la part des Bas-Bretons et des bretonnants des remarques sur le Pays gallo?

     RLC : Oui, parce que j'ai effectué mes enquêtes juste à la frontière linguistique. J'ai enregistré des remarques de bretonnants par rapport au Pays gallo et vice versa. Elles portaient non pas sur la situation présente ou future mais sur les rapports passés entre les deux populations ; entre enfants bretonnants et enfants gallésants à l'école primaire, notamment.

     Le Liaun : Dans une partie de votre livre, vous faites un parallèle entre l'agriculture et la revalorisation de la culture bretonne. Comment pouvez-vous résumer votre conclusion?

     RLC : L'image négative du Breton est celle du plouc, du paysan arriéré. Or, il y a eu à la fois un effort très important de modernisation de l'agriculture et de revalorisation de la langue bretonne. Dans les deux cas, ces efforts ont porté leurs fruits. Mais dans les deux, ils ont conduit à une crise. Pour l'agriculture, la forte progression de la productivité a abouti à une double crise, économique et écologique. En ce qui concerne de la langue bretonne, la modernisation et la " publicisation " de la langue ont abouti à une sorte de fracture culturelle entre le monde néo-bretonnant et le monde des bretonnants de langue maternelle. Si on ne parvenait pas à construire des passerelles entre ces deux mondes, la situation serait préoccupante.

     Le Liaun : Est-ce que cela est perçu comme une cassure par les néo-bretonnants?

     RLC : Peut-être pas assez, car ils s'intéressent trop peu aux bretonnants de langue maternelle. En revanche, ces derniers, eux, ressentent la fracture. D'une part, ils éprouvent parfois des difficultés à comprendre pourquoi tout le monde s'intéresse subitement à la langue bretonne, qu'eux-mêmes avaient refoulée de leurs consciences. D'autre part, des problèmes d'intercompréhension linguistique se manifestent parfois entre ces deux catégories de locuteurs. Or, je suis convaincu, par expérience, que quand des néo-bretonnants font un effort pour se rapprocher des bretonnants de langue maternelle, il se passe des instants merveilleux. Des instants où, subitement, la communication s'établit et où chacun apprend beaucoup de l'autre. Tout le monde y gagne. Sans rapprochement entre ces deux mondes, la langue bretonne courrait un péril.

     Le Liaun : Ces différences ne viennent-ils pas de l'âge des bretonnants de langue maternelle?

     RLC : Il y a plusieurs aspects à la question. L'âge, en effet, mais également le milieu social d'origine. Il est difficile pour un jeune lettré citadin, qui se destine à devenir cadre ou à exercer une " profession intellectuelle supérieure ", d'établir des relations fluides, naturelles, avec un paysan, qui a des codes sociaux différents des siens, un âge plus élevé, et une relative absence d'instruction. Il faut donc construire des passerelles - même un petit peu artificielles - entre ces mondes, c'est à dire créer des structures permanentes d'échange, pendant qu'il en est encore temps.

     Le Liaun : Est-ce que les néo-bretonnants n'ont pas déjà cette possibilité ? Beaucoup de Rennais, par exemple, sont originaires d'ailleurs, d'un petit bourg rural. N'est ce pas un problème de civilisation ?

     RLC : Théoriquement, vous avez raison. Cependant, j'ai constaté que des citadins originaires de milieu rural souhaitaient parfois effectuer des stages de breton à la campagne, hors de leur famille. Pourquoi ? Parce que changer de langue au sein d'une famille demande un effort considérable. N'oubliez pas que les bretonnants, comme les gallésants, sont encore un peu complexés. Je me demande, d'ailleurs, si, même chez les militants les plus " durs " il ne resterait pas encore des traces de ce complexe, dû à la dépréciation passée de l'identité bretonne. En effet, certaines démarches militantes consistent en quelque sorte à prouver la modernité de la bretonnité, ce qui relève d'un effort de revalorisation ; si cette modernité allait de soi, il serait inutile de la démontrer.

     Le Liaun : Est-ce que la revalorisation des langues bretonnes, ne passe pas par une démarche séparatiste, autonomiste ou indépendantiste?

     RLC : Je ne suis pas favorable à ce que les être humains se " séparent " les uns des autres. En revanche, je m'oppose à toute forme d'oppression. Il y a d'autres solutions à trouver, qui aillent dans le sens de l'unification des humains. Pour moi, il est plus intéressant de construire une Europe démocratique avec des institutions fédérales, qui reconnaissent la diversité des populations européennes, que de se " séparer " de la France. La solution est d'aller vers des ensembles humains plus vastes, aux institutions démocratiques.

     Le Liaun : Est-ce que l'Europe comme elle se dessine actuellement, n'aboutira pas à un enterrement de première classe pour les langues telles que le breton ou le gallo?

     RLC : Je suis inquiet de l'évolution de l'Europe parce qu'au lieu de mener une réflexion de fond sur son avenir, on décide de l'élargir le plus possible, comme si on voulait éviter de construire les institutions démocratiques qui lui permettraient d'atteindre un stade fédéral… Pour répondre plus précisément à votre question, je pense qu'il existe à Bruxelles une véritable conscience de la diversité linguistique et une volonté sincère de développer les langues minoritaires. En ce qui concerne les langues de Bretagne, il y a une situation d'urgence : il faudrait des mesures de grande ampleur tout de suite.

     Le Liaun : Mais les élus en Bretagne, pions de l'État français de par son organisation administrative, jouent avec " trois francs six sous ", peuvent-ils se rendre compte de l'état des langues bretonnes?

     RLC : Toutes les personnes qui sont motivées par un aspect de la question bretonne doivent, certes, continuer à faire pression, mais elles doivent aussi construire par elles-mêmes. Prenons l'exemple de l'agriculture bretonne : les agriculteurs bretons ont modernisé leur outil de production eux-mêmes. S'ils avaient attendu que l'État les aide, l'agriculture bretonne serait beaucoup moins développée aujourd'hui. De même, si la langue bretonne connaît aujourd'hui un regain c'est parce que des militants ont pris l'initiative de construire les écoles Diwan. Enfin, le projet de création prochaine d'une télévision bretonne est de nature à susciter de nouveaux espoirs.

     Le Liaun : Par rapport au gallo, n'y a-t-il pas un travail sur l'histoire à faire?

     RLC : C'est évident, compte tenu de ce fort complexe qu'ont les gallésants. Mais cela ne concerne pas que les Hauts-Bretons ; il faut vulgariser l'histoire de Bretagne au plus large public possible, car la population bretonne, globalement, méconnaît son histoire.

     Le Liaun : Vous dites que tout séparatisme est une forme de racisme?

     RLC : Tout nationalisme contient un germe de racisme qui peut éclore ou non. Le nationalisme est une forme d'amour-propre collectif, une passion qu'il faut canaliser pour qu'elle produise de belles choses et non des horreurs. Mais ce mot nationalisme est très ambigu. D'une certaine façon, j'aurais tendance à établir une différence entre un peuple qui se bat pour se libérer et un peuple qui veut imposer sa culture, sa civilisation, aux autres. Cependant, quand on examine l'histoire des nationalismes, on constate que les anciens pays colonisés, une fois qu'ils se sont débarrassés de leurs colonisateurs, se comportent de la même façon qu'eux à l'intérieur de leurs frontières : ils oppriment leurs minorités. Je pense donc qu'il faut être universaliste. Le problème des Français est qu'ils ont reçu, à l'école, une éducation nationaliste dont ils n'ont pas conscience et qu'ils confondent souvent l'universalisme avec leur culture nationale.

     Le Liaun : Vous dites que " la culture est un enfermement et l'économie est une ouverture? "

     RLC : C'est une citation de Lévi-Strauss. Prenons l'exemple de deux personnes discutant dans une langue x devant une tierce personne. Si cette dernière ne connaît pas la langue x, elle ne les comprendra pas. Par conséquent, elle se sentira exclue. Une culture, soit on est " dedans " soit on est " dehors ". L'économie, en revanche, amène les hommes à négocier, à échanger les uns avec les autres, quelles que soient leurs cultures et leurs langues. Ceci étant, il faut nuancer cette analyse. La culture peut aussi permettre des échanges. La musique d'Éric Marchand en est une illustration : elle établit une connexion entre les musiques roumaine et bretonne.

     Le Liaun : Ne trouvez-vous pas qu'aujourd'hui tout ce qui est " pur " paraît suspect?

     RLC : Dans le domaine musical, je ne l'ai pas constaté. En revanche, j'observe que les revendications bretonnes paraissent suspectes dans certains milieux, comme si elles relevaient, précisément, d'une recherche de " pureté " à tendance raciste ou extrémiste, ce qui n'est absolument pas le cas. Certes, comme je le disais précédemment, tout nationalisme contient un germe de racisme qui peut ou non éclore. Mais ce n'est pas plus vrai du nationalisme breton que du nationalisme français, ou de n'importe quel autre. En fait, pour les " jacobins ", revendiquer sa bretonnité, c'est se distinguer, c'est vouloir former une " communauté " contraire à l'universalisme de la république française. Il y a là un nationalisme profond qui confond - souvent inconsciemment - le concept universel de république et le concept particulier de nation. Je crois qu'en France on n'a pas suffisamment réfléchi à ces questions, contrairement à la Suède ou à l'Australie, où l'on pratique le multiculturalisme.

     Le Liaun : A propos de multiculturalisme, pensez-vous qu'il est possible d'avoir, notamment à la télévision, quelqu'un qui parle avec un fort accent ?

     RLC : Oui, avec un accent du sud de la France, pour présenter la météo. Ou encore un paysan qu'on interviewe dans son champ.

     Le Liaun : Existe-t-il des nationalistes bretons qui considèrent les militants bretons gallésants comme des gêneurs ? Et pourquoi les Bas-Bretons ne parlent-ils pas du gallo?

     RLC : Les militants qui pensent ce genre de choses plaquent exactement à la Bretagne le fonctionnement de l'État français. Ils essaient de reconstruire quelque chose d'équivalent. C'est pourquoi il est dangereux de raisonner en terme d'identité car c'est raisonner en terme d'" identique ", il est préférable de raisonner en terme d'altérité. En ce qui concerne le gallo, la question est d'autant plus problématique pour les Bas-Bretons que le gallo est une langue romane et que - dans une vision mythique de la Bretagne - les Romains sont " les méchants ". Aux yeux des personnes qui raisonnent ainsi, une culture romane en Bretagne, c'est en quelque sorte le germe étranger ! En ce qui concerne la deuxième partie de votre question et le fait que les Bas-Bretons ne parlent pas du gallo, je pense qu'il y a un côté ethnique à cela. À l'origine, le mot gall, d'où dérive gallo, désigne l'étranger, celui qui ne parle pas breton, quel qu'il soit. Je ne sais pas ce que représente le gallo pour les Bas-Bretons mais il n'a pas la même force émotionnelle que le breton pour l'ensemble des Bretons.

     Le Liaun : Pourquoi les gallésants ne sont-ils pas pris plus au sérieux qu'actuellement? Est-ce un problème de " folklorisation " du gallo?

     RLC : La plupart des Hauts-Bretons que j'ai rencontrés m'ont dit que le gallo " c'est rigolo ", ça sert à raconter des histoires drôles… Entre cette dérision et la production d'une littérature d'élite, comme l'a fait Gwalarn pour le breton, il y a un équilibre à trouver.

     Le Liaun : Pensez-vous que la culture bretonne est un rempart contre l'invasion de la culture américaine?

     RLC : Je crois que cette idée est dans beaucoup d'esprits et que certaines des personnes qui apprennent le breton ou les danses bretonnes cherchent à exister dans un monde qui leur paraît se niveler. Pour ma part, je me définirais volontiers comme cosmopolite, c'est-à-dire citoyen du monde. Je pense qu'il faut conjuguer le fait d'être breton à part entière avec une conscience planétaire qui se traduise par une fraternité envers tous les humains et les êtres vivants de la planète. L'un ne va pas sans l'autre.


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