Identités et globalisation

Conférence prononcée à l'université du Tohoku à Sendai (Japon) le 10 février 2004
« Identités et globalisation », Nichifutsu bunka, Revue de collaboration culturelle de la Maison franco-japonaise de Tokyo, numéro d’automne 2004.

L'époque contemporaine est marquée par un double processus apparemment contradictoire : la globalisation économique, technologique, écologique, médiatique et culturelle de la planète, d'un côté ; son apparente fragmentation politique, ethnique, culturelle et religieuse de l'autre.

Dans l'exposé qui va suivre, nous étudierons l'un des aspects de l'apparente fragmentation de la planète : la résurgence de revendications identitaires « régionales » et d'un nationalisme minoritaire[1] en Europe occidentale. Peut-être certains de nos éléments de réflexion pourront-ils également valoir pour d'autres types de poussées identitaires ?

La question des revendications « régionales » et du nationalisme minoritaire présente de nombreuses facettes. Elle est sociologique et psychologique, dans la mesure où elle concerne les modalités de construction de l'identité. Elle est politique, parce qu'elle met en cause l'État-nation et la sacralité de l'État. Elle concerne l'administration, puisqu'elle met en cause la centralisation. Elle est économique et sociale car elle a des retombées sur la division du travail, le mode de vie et la protection sociale. Enfin, elle est philosophique, parce qu'elle amène à réfléchir aux conditions d'épanouissement de la personne humaine, et à opposer l'universalisme abstrait au particularisme.

Ne pouvant pas aborder toutes les dimensions du sujet en une demi-heure, nous concentrerons donc notre réflexion sur trois questions : quel est l'impact du contexte contemporain sur le développement des revendications identitaires et la montée des nationalismes minoritaires ? Quelle est la signification profonde de ces poussées identitaires et nationalistes ? Enfin, comment peut-on envisager qu'elles soient solutionnées ?

I.              Quel contexte ?

Dans quelle mesure le contexte contemporain explique-t-il les revendications identitaires actuelles ? En premier lieu, il convient de souligner qu'il ne les a pas fait naître. En effet, les revendications irlandaise, basque, catalane, corse ou bretonne, pour ne citer qu'elles, sont récurrentes depuis – au moins – le xixe siècle. Cependant, il est vraisemblable que le contexte pèse sur la nature des revendications comme sur la façon dont elles se manifestent.

A.            La fin de la société industrielle

1.             Le post-matérialisme

Selon Ronald Inglehart, qui écrivait à la fin des années soixante-dix[2], notre société serait désormais devenue « post-matérialiste ». C'est-à-dire que les besoins matériels de base étant satisfaits pour l'essentiel de la population des sociétés occidentales, les revendications se déplaceraient à présent vers des thèmes plus qualitatifs, tels que la préservation de l'autonomie des individus ou la qualité de la vie. C'est dans ce cadre qu'apparaissent, selon Alain Touraine et son équipe, de « nouveaux mouvements sociaux »[3], parmi lesquels se trouve ce qu'il appelle le « régionalisme », aux côtés du féminisme ou de l'écologisme.

2.             Les « nouveaux mouvements sociaux »

Les « nouveaux mouvements sociaux » présentent quatre dimensions, selon Touraine. D'une part, ils se défient de la centralisation et répugnent à déléguer le pouvoir à leurs états-majors ; ils préfèrent recourir à des assemblées générales, contrôler leurs dirigeants et garantir l'autonomie de la base. En outre, ils font preuve d'inventivité dans leurs formes de lutte : ils recourent à des sit-in, à des formes ludiques d'action, à des occupations de locaux, des grèves de la faim ; ils savent tirer parti des médias.

D'autre part, leurs valeurs relèvent de la résistance au contrôle social et de l'autonomie. Leurs revendications sont qualitatives et non négociables. Ils affirment des styles de vie ou d'identités.

De plus, leur rapport au politique consiste moins à défier l'État ou à tenter de s'en emparer qu'à s'efforcer de le contourner, de construire contre lui des espaces d'autonomie.

Enfin, les nouveaux mouvements sociaux ne s'auto-définissent pas comme l'expression de classes sociales. Alain Touraine invite cependant à décrypter de nouvelles formes de conflits de classes derrière les nouveaux mouvements sociaux.

3.             Une approche insuffisante

Le caractère de « nouveauté » de ces mouvements sociaux paraît en partie discutable. Les mouvements sociaux antérieurs, en effet, n'avaient-ils pas également mis en avant des revendications qualitatives (la diminution de la durée du travail au début du xxe siècle, notamment) ou recouru à des formes de lutte originales (occupations d'usines dans les années 1930, par exemple) ?

D'autre part, cette analyse semble surtout valoir pour le moment où elle a été élaborée, à savoir les années soixante-dix. Enfin, elle ne s'applique qu'à une partie des mouvements « régionalistes », à savoir les plus modérés d'entre eux. En effet, à côté de mouvements qui recourent à des formes ludiques de lutte ou qui s'efforcent de construire des espaces d'autonomie, d'autres s'inscrivent dans une perspective nationaliste classique, s'opposent de manière frontale à l'État et vont parfois jusqu'à recourir à la violence.

La fin de la société industrielle et le « post-matérialisme » jouent donc certainement un rôle dans le développement des identités régionales mais ils n'expliquent pas tout. Il convient de tenir également compte du contexte de mutation de l'État.

B.            Les mutations de l'État

1.             La déstructuration des États-nations

En Europe, et singulièrement en France, depuis la fin du xviiie siècle, le social, l'institutionnel et le culturel étaient étroitement imbriqués dans l'État-nation. Or, depuis les années soixante, la vie économique et sociale, d'un côté, et la vie culturelle, de l'autre, sont de plus en plus séparées. La nation, la mémoire, la langue, la religion, les traditions et les valeurs se séparent de l'univers globalisé des marchés, des flux financiers et des réseaux d'information mondialisés. Entre ces deux univers, les institutions qui assuraient la socialisation et la mise en relation des individus, de la culture et de la société sont en crise.

Globalement, deux types de réactions apparaissent face à ces dissociations. Les uns acceptent la tendance contemporaine à une dissociation de l'économie et de la culture. Ils souhaitent un affaiblissement du rôle de l'État, soit dans une perspective néo-libérale (au nom du pragmatisme et de l'efficacité), soit dans une perspective libertaire (au nom du refus de l'autorité et du renforcement des libertés locales). Les autres appellent au maintien de ce qui se défait. En France, ils invoquent la « République une et indivisible » et ses grands principes d'égalité, de solidarité et de laïcité ; ils sont hostiles à la reconnaissance de différences culturelles dans l'espace public.

Les transformations des États-nations ont d'importantes conséquences sur les régions.

2.             États-nations et régions

John Loughlin distingue trois étapes dans le rapport des États européens aux régions[4]. La première est celle de l'État-providence. Elle constitue l'apogée du système stato-national et de la bureaucratie centralisée. L'État intervient beaucoup dans l'économie et dans la société. La politique européenne est très limitée et la politique régionale est nationale. Dans ce contexte, les langues et cultures régionales sont considérées comme des obstacles. Elles sont folklorisées et vouées à disparaître.

La deuxième étape est celle de l'État néo-libéral. L'emprise de l'État-nation sur l'économie est mise en cause. Les premières politiques abolies sont les politiques régionales : les apports de l'État diminuent et les régions doivent donc repenser leur développement économique de façon endogène. Donc, elles mobilisent leurs ressources intérieures. C'est une période de revalorisation des cultures et langues régionales où l'on voit s'affirmer le rôle de régions telles que la Catalogne ou l'Écosse.

Enfin, la troisième étape est celle de l'État contemporain, qui combine néo-libéralisme et valeurs sociales. L'État n'est plus éliminé : il joue un rôle de stimulateur. La décentralisation politique renforce la mobilisation régionale. On parle désormais de « gouvernance à niveaux multiples ». Les transformations de l'État-nation amènent les partis nationalistes régionaux – qui visaient à créer un petit État-nation – à repenser leur stratégie en relativisant l'idée de souveraineté nationale.

C.            La globalisation

1.             Le mythe de l'inédit

En France aujourd'hui – j'ignore si c'est également le cas au Japon –, on éprouve, à lire la presse ou à écouter les médias, l'impression que la globalisation constitue une nouveauté absolue, un phénomène inédit dans l'histoire de l'humanité qui aurait surgi brutalement.

En réalité, bien sûr, l'humanité a déjà connu, au cours des millénaires qui nous précèdent, de nombreuses phases de rapprochement entre les peuples, d'influences réciproques et d'échanges économiques, techniques et culturels, favorisés par des processus aussi divers que les civilisations antiques, les empires, les grandes invasions ou les religions.

Quant à la globalisation proprement dite, on peut la faire remonter sans anachronisme au xvie siècle et à la naissance du capitalisme commercial, mettant en relation les économies inégalement dotées des pays d'Europe et du monde. Cependant, il est exact qu'elle connaît depuis quelques années une vive accélération qui frappe les esprits.

2.             La fin du « nationalisme méthodologique »

Anthony Smith parle de « nationalisme méthodologique » à propos de la façon dont, depuis des siècles, on conçoit et on expérimente la société et l'État comme coextensifs[5]. Ainsi parle-t-on de la société « française » ou « américaine » ou « japonaise ». Mais cette architecture de pensée, d'action et de vie – qui est essentiellement une création du contrôle étatique – s'effondre à présent sous l'effet de la globalisation.

En effet, les firmes transnationales ont de plus en plus la possibilité de répartir emplois et impôts sur l'échiquier mondial et de jouer les États-nations les uns contre les autres. De plus, comme l'a montré Arjun Appadurai, l'équation entre État, société et identité est effacée par le monde symbolique des industries culturelles mondiales : l'éventail des vies possibles offert à l'imagination est désormais mondial[6].

Enfin, la globalisation favorise les régionalismes supranationaux et subnationaux, dont l'Union Européenne est un bon exemple. La globalisation encourage le macro-régionalisme, qui, à son tour, encourage le micro-régionalisme.

3.             La légende de l'hydre à deux têtes

Sans doute est-ce pour cela que cette globalisation est souvent perçue en France comme une sorte d'hydre à deux têtes : l'impérialisme américain, à un bout, le « communautarisme », à l'autre.

Dans les pays en développement, la globalisation est généralement associée à l'hégémonie occidentale[7] ; la France y a donc sa part. Cependant, vue de l'hexagone, c'est uniquement l'impérialisme américain que la globalisation évoque. Les Français se placent souvent en position de victimes et – dans un élan où il est difficile de faire la part de l'anticapitalisme et du nationalisme – accueillent favorablement les diverses tentatives de mettre un frein à la suprématie américaine.

Le « communautarisme » représenterait l'autre tête de l'hydre, réputée agir de concert avec la première… Nous reviendrons ultérieurement sur ce concept, très employé mais rarement défini, qui sert essentiellement à stigmatiser les élans identitaires subétatiques, assimilés un peu rapidement par leurs détracteurs au racisme.

II.            Quelle portée ?

A.            Racisme ?

On ne peut nier, en parlant des nationalismes minoritaires, qu'un risque de racisme existe. Cependant, est-il propre aux minoritaires ? Et est-il systématique ?

1.             Le risque de racisme existe

Au xixe siècle, Sabino Arana, établit le nationalisme basque sur la base d'un racisme anti-espagnol et d'un soi-disant type sanguin basque. De même, lors de la Seconde Guerre mondiale, certains nationalistes bretons développent des arguments racistes, calqués sur ceux des nazis. Plus qu'un risque, le racisme des nationalistes minoritaires est donc une réalité historique. Cependant, après la guerre, le nationalisme minoritaire prend partout en Europe une orientation majoritairement progressiste et rejette toute forme de racisme.

Ultérieurement, des travaux savants sont menés sur le « nouveau racisme », selon lesquels la légitimation du racisme ne serait désormais plus fondée sur l'infériorité biologique mais sur la différence culturelle[8]. La tentation est grande, dès lors, pour beaucoup d'observateurs, d'affirmer que le nationalisme minoritaire relève de ce « nouveau racisme ». Il n'aurait fait que changer de discours mais serait toujours resté fondamentalement raciste.

2.             La paille et la poutre

Le reproche adressé aux nationalismes minoritaires mérite d'être rapporté à l'histoire générale du racisme, qui commence en Europe à partir du moment où celle-ci connaît son expansion planétaire (par les grandes découvertes et la colonisation). Le racisme a trois foyers : la France, l'Allemagne et l'Angleterre. Il fait l'objet d'une théorisation « scientifique » qui s'élabore parallèlement aux nationalismes « centraux ». En France, Ernest Renan théorise à la fois la nation française et la supériorité de la race blanche sur les autres.

La modernité triomphante s'accompagne d'un « racisme universaliste », selon l'expression de Michel Wieviorka[9], qui, au nom du « progrès de la civilisation » et de la « nation universelle », justifie la destruction de la résistance des uns et l'exploitation des autres. En France, le grand homme d'État républicain Jules Ferry légitime la colonisation en ces termes : « Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures[10]. »

3.             Éviter de jeter l'anathème

Il est aisé de blâmer autrui pour son nationalisme ou son racisme. Cependant, d'une part, comme l'écrit Benedict Anderson, le nationalisme doit être conçu comme « une manière d'être-au-monde à laquelle nous sommes tous soumis plutôt que, simplement, l'idéologie politique de quelqu'un d'autre »[11]. D'autre part, s'il est vrai que le nationalisme conduit souvent au racisme, notamment parce que tous deux relèvent en partie d'un même ethnocentrisme, on ne peut pas purement et simplement identifier l'un à l'autre.

Comme l'écrit Étienne Balibar, tout nationalisme contient un « germe de racisme » qui peut, ou non, éclore. Ceci est aussi valable pour les nationalismes centraux que pour les nationalismes minoritaires. J'ajoute, pour prendre un exemple que je connais bien, que le racisme et le vote d'extrême droite sont beaucoup moins répandus en Bretagne que dans le reste de la France[12].

B.            Communautarisme ?

1.             Qu'est-ce que le communautarisme ?

La deuxième accusation volontiers proférée en France à l'encontre des « régionalistes » ou des nationalistes minoritaires – je l'évoquais en parlant de la globalisation – est de faire preuve de « communautarisme ». Ce terme, très en vogue depuis une vingtaine d'années, ne figure encore, à ma connaissance, dans aucun dictionnaire français. Il désigne un ethnocentrisme aigu conduisant au « repli » ou à la « fermeture » sur soi, aux dépens de la solidarité sociale et de l'universalisme.

Plus précisément, selon leurs adversaires, les communautaristes voudraient figer l'identité des groupes humains sur la base de critères ethniques ou religieux et imposer à tous les membres de ces groupes de se soumettre aux normes supposées propres auxdits groupes, sans aucun égard pour la liberté individuelle, les droits de l'homme et les valeurs universelles. Le communautarisme conduirait ainsi à transformer chaque espace politique en une juxtaposition de communautés concurrentes.

2.             Qui est communautariste ?

Comme le remarque Pierre-André Taguieff, « il s'agit (…) d'un terme d'usage polémique, nettement péjoratif : nul ne s'affirme naïvement et fièrement “communautariste” (pas plus que “raciste”), et les “dérives communautaristes” sont toujours celles d'un groupe autre que le groupe d'appartenance du dénonciateur. Le “communautariste”, c'est l'autre[13]. » Il est donc permis de s'interroger sur la validité d'un concept qui ne vaut que pour cet Autre qui s'écarte de la norme étatique dominante.

Selon Will Kymlicka, « au sein des démocraties occidentales, la plupart des groupes ethnoculturels ne veulent pas être épargnés par les forces de la modernité dans les sociétés libérales. Bien au contraire, ils veulent être reconnus comme membres à part entière des sociétés libérales modernes[14]. » Il prend notamment l'exemple des minorités nationales[15] d'Europe occidentale qui, quand elles souhaitent faire sécession, ont pour ambition de « créer leur propre société moderne, libérale et démocratique »[16]. Toutes, cependant, ne souhaitent pas faire sécession.

3.             Demande de reconnaissance

Si certains régionalistes et nationalistes minoritaires luttent pour l'indépendance, d'autres revendiquent simplement qu'on leur reconnaisse des droits spécifiques. Or, cette reconnaissance, que Charles Taylor qualifie de « besoin humain fondamental », leur est souvent déniée par des États-nations fondés sur une théorie démocratique selon laquelle l'égalité de tous les citoyens repose sur l'indifférence à la différence.

On assiste donc à une sorte de dialogue de sourds entre majoritaires et minoritaires. Les premiers refusent, au nom de l'universalisme, de l'égalité et de la cohésion sociale, toute reconnaissance de la différence. Les seconds considèrent que l'universalisme dont se réclament les États-nations relève d'un crypto-ethnocentrisme et, loin de chercher la « désunion nationale » (les sécessionnistes mis à part), formulent, au nom de la différence, une demande d'égalité universelle.

Et si, finalement, ce débat autour de la demande de reconnaissance était un nouvel avatar de la modernité ?

C.            Modernisme ?

1.             Modernité ou assimilation ?

Il arrive parfois que des minorités adoptent une attitude de rupture envers la modernité. Mais comment ne pas voir que « pour tous ceux qui sont nés au sein des cultures défaites », comme l'écrit Amin Maalouf, « la modernisation a constamment impliqué l'abandon d'une partie de soi-même. Même quand elle suscitait parfois l'enthousiasme, elle ne se déroulait jamais sans une certaine amertume, sans un sentiment d'humiliation et de reniement. Sans une interrogation poignante sur les périls de l'assimilation. Sans une profonde crise d'identité[17]. »

Derrière l'apparence d'un rejet de la modernité, c'est donc souvent le refus du reniement de soi qui est, en fait, à l'œuvre. « Les gens demandent à ce que leurs différences culturelles soient reconnues, non pas au détriment de la liberté individuelle, mais plutôt comme un moyen et une condition de la liberté[18]. » Liberté individuelle et désir d'être le sujet de sa vie constituent le cœur du problème.

2.             Désir de sujet

Par le passé, beaucoup de minorités acceptèrent de cantonner leur différence à la vie privée parce que c'était le prix de la modernité. La culture d'État était seule légitime, même si l'existence de cultures particulières était tolérée dans l'univers privé de chacun. À présent, dans un contexte de « modernité aiguë »[19], les sociétés stato-nationales séparées les unes des autres sont remplacées par un monde unique où le pouvoir économique et technologique est très concentré et associé à une culture dominante omniprésente.

Dans ce monde unique, où, comme nous l'avons vu, le rôle de l'État est en mutation, c'est à chaque individu de procéder, par lui-même et pour lui-même, à un travail de construction personnelle, s'érigeant ainsi en « sujet »[20]. Chacun, devenu le sujet de sa propre existence, combine librement, par une sorte de « bricolage », son appartenance au monde économique et technique et l'affirmation de sa singularité culturelle, dont il revendique certaines particularités plus que d'autres, en refusant les identités assignées.

3.             Bricolage et projet

C'est dans cette perspective de subjectivation et de « bricolage » qu'il convient, me semble-t-il de situer l'élan identitaire qui a caractérisé la dernière décennie. Cependant, comme l'explique Manuel Castells, cet élan s'inscrit dans un rapport de forces entre trois formes d'identités.

L'identité légitimante relève de « la domination intériorisée et [de] la légitimation d'une identité normalisatrice, niveleuse, imposée d'en haut »[21]. « L'identité-résistance est produite par des acteurs qui se trouvent dans des positions ou des conditions dévalorisées et/ou stigmatisées par la logique dominante : pour résister et survivre, ils se barricadent, sur la base de principes étrangers ou contraires à ceux qui imprègnent les institutions de la société. » et « L'identité-projet apparaît lorsque des acteurs sociaux, sur la base du matériau culturel dont ils disposent, quel qu'il soit, construisent une identité nouvelle qui redéfinit leur position dans la société et, par là même, se proposent de transformer l'ensemble de la structure sociale[22]. »

Tout le problème est de savoir si le « bricolage » identitaire peut, ou non, faire émerger une identité projet. Sur ce plan, Castells est pessimiste. Il pense que, du fait de « la disjonction systémique entre le local et le mondial », « tout projet de vie réfléchi devient (…) impossible, sauf pour l'élite ». Examinons néanmoins, à présent, les différentes possibilités d'aménagement qui pourraient être envisagées pour les identités régionales en Europe.

III.          Quelles solutions ?

On peut, schématiquement, considérer qu'il existe deux types de solutions : des politiques de l'identité et des politiques de la différence.

A.            Les politiques de l'identité

J'appelle « politiques de l'identité » les politiques qui recherchent l'homogénéité d'un groupe national. En la matière, deux perspectives s'opposent radicalement : l'accentuation du nationalisme central ou la sécession.

1.             Le nationalisme central

Une accentuation du nationalisme central pourrait consister à refuser d'admettre la différence culturelle, à renforcer l'autorité de l'État et à retourner aux valeurs traditionnelles sur lesquelles s'appuie l'État-nation. C'est un peu ce à quoi l'on semble assister en France aujourd'hui.

En effet, si l'on prend l'exemple de la langue et de la culture bretonnes, on s'aperçoit qu'après une période de relatif libéralisme de la part des institutions d'État, une série de reculs se succèdent à un rythme de plus en plus rapide[23].

D'autre part, sauf dans le domaine de la vie privée, on observe depuis quelques années un retour des Français aux valeurs traditionnelles d'ordre et d'autorité, confirmé par de nombreux sondages. Enfin, un consensus semble se dessiner en France aujourd'hui en faveur d'un retour à la tradition républicaine et d'un renforcement de la laïcité face aux « périls communautaristes ». On peut se demander si, face à un monde qui leur paraît changer très rapidement et prendre des directions inconnues et menaçantes, le choix des Français ne serait pas de se tourner vers un passé enjolivé.

2.             La sécession

Apparemment opposées au nationalisme central, les poussées sécessionnistes relèvent néanmoins d'une logique intellectuelle voisine dans la mesure où elles recherchent l'homogénéité d'un groupe national et affirment, selon l'expression d'Ernest Gellner, que « l'unité politique et l'unité nationale doivent être congruentes[24]. »

Le sécessionisme est présent chez la plupart des minorités nationales et des régions à « forte identité » d'Europe occidentale. Toutefois, s'il est puissant par endroit (Pays basque, Irlande ou Corse), il l'est moins ailleurs (Catalogne ou Bretagne). Dans le monde entier, c'est un important sujet de débats aujourd'hui : pour qu'une sécession soit légitime, selon Allen Buchanan, le territoire de la minorité doit avoir été occupé par la force et la minorité doit subir des inégalités sociales criantes en raison de ses origines. La préservation d'une culture n'est pas un motif suffisant de sécession, à moins que cette culture ou les bases matérielles qui permettent au groupe d'exister ne soient en péril. Enfin, le territoire de la minorité doit être économiquement viable[25]. Mais, comme il n'y a pas de tribunal compétent pour apprécier la légitimité des demandes de sécession, on ne peut parler que d'une « moralité » de la sécession et non pas d'un « droit » de la sécession[26].

« L'indépendance dans l'Europe », à laquelle, comme nous l'avons vu, font aujourd'hui allusion les nationalistes écossais ou irlandais, est une forme nouvelle de revendication dans la mesure où elle semble désigner une souveraineté relative au sein d'un vaste ensemble lui-même souverain. Si tel est bien le cas, cela se rapprocherait des politiques de la différence.

B.            Les politiques de la différence

Les politiques de la différence constituent l'exact inverse des politiques de l'identité. Elles visent, en effet, à rechercher l'unité nationale et la cohésion sociale non pas dans l'homogénéité mais dans la prise en compte de la diversité.

1.             Multiculturalisme ?

Les politiques multiculturalistes menées, notamment, au Canada, en Australie, en Suède, en Afrique du Sud ou aux États-Unis, constituent une première forme de politique de la différence. Elles visent à lutter contre la discrimination par toute une série de mesures préférentielles regroupées sous l'expression anglo-saxonne d'affirmative action.

Certes, le multiculturalisme n'est sûrement pas une panacée : il peut conduire à réifier les identités, il peut avoir des effets pervers, être inefficace ou injuste. Cependant il a le mérite, en proposant des solutions pratiques, de stimuler la réflexion sur les injustices dont les minorités peuvent être les victimes.

2.             Autonomie ?

L'autonomie est une autre forme de politique de la différence, qui concerne les groupes qui diffèrent de la majorité mais constituent une majorité sur un territoire spécifique. Il ne s'agit pas d'une formule unique mais d'un ensemble de mesures souples et adaptables au cas par cas, consistant à attribuer des pouvoirs législatifs et réglementaires à une région particulière.

Les exemples d'autonomie sont extrêmement nombreux. En Europe, on peut penser, notamment, aux cas de l'Écosse, du Sud Tyrol ou de la Catalogne. L'autonomie est généralement attribuée à des régions à forte identité et non pas à toutes les régions d'un pays. C'est ce qui la distingue du fédéralisme, qui concerne toutes les provinces d'un pays. Ce dernier est le système souple et complexe qui prévaut en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Russie, en Australie, aux États-Unis, au Canada et en Inde, notamment.

Enfin, aux politiques de la différence proprement dites, on peut ajouter quelques suggestions politiques nouvelles ou récemment réinventées. Tels sont les cas de la « multination » et du « nationalisme libéral », que nous allons examiner à présent.

3.             Multination ?

Le concept de multination, qui avait été théorisé dès le xixe siècle par Karl Renner et Otto Bauer notamment, fait l'objet aujourd'hui d'une redécouverte. Il repose essentiellement sur deux idées. D'une part, dissocier la nation de l'État, de façon à garantir la neutralité de ce dernier. D'autre part, refondre le droit à l'autodétermination. Ce dernier est devenu un droit à la sécession ; or, il pourrait aussi consister à choisir de ne pas faire sécession mais de jouir de l'autonomie au sein d'un État multinational. En outre, le point essentiel est que ce droit à l'autodétermination deviendrait individuel : chacun pourrait ainsi choisir sa nation, au même titre qu'il choisit sa religion.

4.             Nationalisme libéral ?

Enfin, divers auteurs (dont Will Kymlicka ou Yaël Tamir) prônent le développement d'un « nationalisme libéral », qui ne chercherait pas à imposer son identité nationale de manière coercitive à ses minorités, autoriserait l'expression de la différence, ne serait pas fondé sur des critères discriminants mais ouvert à tous, serait non agressif, ne viserait pas à démanteler d'autres États et ne chercherait pas l'homogénéité des États-nations mais serait disposé à des combinaisons nouvelles… Cela peut paraître idyllique ou naïf, néanmoins peut-être serait-ce tout de même une voie pour répondre au renouvellement des aspirations centrifuges auquel nous assistons aujourd'hui ?

Conclusion

La question des « identités régionales » ou des « minorités nationales » en Europe – selon la façon dont on les analyse – renvoie à des questions universelles : l'autonomie des acteurs, les mutations de l'État, la modernité, la globalisation, le racisme et l'ethnocentrisme…

La question qui se pose est de savoir « comment vivre ensemble, égaux et différents[27] ? » Mais la réponse ne se situe plus dans le seul cadre de l'État-nation. Du fait de la globalisation, elle prend une dimension planétaire et requiert que nous fassions preuve d'imagination politique.

Car nous avons pris conscience, relativement récemment, que nous faisions partie d'une seule et même planète et que nos destins étaient indissolublement liés. Il convient donc de repenser les questions de minorités ou de nationalisme dans une perspective de fraternité humaine, comme le faisait le mahatma Gandhi dès les années quarante. « Ce que je cherche à travers la libération de l'Inde », écrivait-il en effet, « c'est à conduire tous les hommes à ne plus faire qu'une seule communauté fraternelle. Mon patriotisme ne connaît aucune exclusive. Il est prêt à accueillir le monde entier. […] Il ne me suffit pas de vouloir être le frère de tout homme ou même de ne plus faire qu'un avec l'humanité entière ; je souhaite aussi parvenir à cette même unité avec tout être qui vit, ne serait-ce qu'un ver de terre. […] L'interdépendance est et doit être, tout autant que l'autonomie, l'idéal de l'homme[28]. »

 



[1] Le choix du vocabulaire en ce domaine n'est pas neutre. C'est la raison pour laquelle j'accolerai, tout au long de cette communication, deux termes aux implications très différentes. « Région » vient du latin régio. Étymologiquement, c'est un territoire dont le roi trace souverainement les frontières par un acte religieux, sans se préoccuper de l'histoire, de la culture ou de l'avis des populations concernées. Parler d'« identité régionale », c'est parler de quelque chose de mineur et limité. En revanche, parler de « minorité nationale », c'est donner une portée beaucoup plus sérieuse à la question posée. Ce terme est très usité dans la communauté scientifique. Will Kymlicka, par exemple, désigne ainsi « les groupes qui constituent des sociétés complètes et fonctionnelles situées sur leur terre d'origine avant d'être intégrées (incorporated) à un État plus important. » Il regroupe sous ce vocable « à la fois des nations sans État (à l'instar des Québécois, des Portoricains, des Catalans, des Écossais) et des “peuples autochtones” (à l'instar des Indiens, des Inuits, des Sami, des Maori). » Officiellement, en France (comme dans beaucoup de pays du monde), il n'existe pas de minorité.

[2] Inglehart, Ronald, Silent Revolution : Changing Values and Political Styles Among Western Publics, 1977.

[3] Touraine, Alain, La Voix et le regard, Paris, Seuil, 1978.

[4] Loughlin, John, « Regional Autonomy and State Paradigm Shift in Western Europe », Regional and Federal Studies, 10, 2 (2000), pp. 10-34.

[5] Smith, Anthony D., National Identity, University of Nevada Press, 1991.

[6] Appadurai, Arjun, Après le colonialisme, Paris, Payot, 2001.

[7] Cf. les témoignages d'étudiants du tiers-monde in Nathalie Guilbert, « Mondialistes et individualistes, un tour du monde des étudiants », Le Monde, 25 et 25 juin 2000, p. 9.

[8] En 1981, Martin Barker publie The New Racism. En France, P.-A. Taguieff, dans La force du préjugé (Paris, Gallimard, 1990), insiste sur la constitution à l'extrême droite d'un racisme différencialiste.

[9] Wieviorka, Michel, Le racisme, une introduction, Paris, La Découverte, 1998.

[10] Débats parlementaires, 28 juillet 1885.

[11] Anderson, Benedict, L'imaginaire national, Paris, La Découverte, 1996, p. 9

[12] Sur cent cinquante cinq actions racistes recensées en France de 1995 à 1999, aucune n'a été commise en Bretagne. De plus, la Bretagne est relativement imperméable à l'influence du Front national : lors des dernières élections législatives, ce parti d'extrême droite n'a obtenu que 7,7 % des suffrages exprimés en Bretagne contre une moyenne française de 15 %. En outre, d'après un sondage réalisé à mon initiative en 2003 auprès d'un échantillon représentatif de 1 300 personnes, 67 % des Bretons considèrent qu'« on peut devenir breton si on aime la Bretagne, ses paysages ou ses habitants », ce qui n'est pas un signe de fermeture.

[13] Taguieff, Pierre-André, « Vous avez dit “communautarisme” ? », Le Figaro du 17 juillet 2003.

[14] Kymlicka, Will, « Le droit des minorités et le multiculturalisme : l'évolution du débat anglo-américain », in Kymlicka, Will et Mesure, Sylvie, Comprendre les identités culturelles, Paris, PUF, 2000, p. 144.

[15] Il désigne ainsi « les groupes qui constituent des sociétés complètes et fonctionnelles situées sur leur terre d'origine avant d'être intégrées (incorporated) à un État plus important. »

[16] Kymlicka, Will, op. cit., p. 144.

[17] Maalouf, Amin, Les Identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, p. 84.

[18] Kymlicka, Will, op. cit., p. 148.

[19] Selon l'expression d'Anthony Giddens in Les conséquences de la modernité, Paris, L'Harmattan, 1994.

[20] Cf., entre autres, Touraine, Alain, « La formation du sujet », in Dubet, François et Wieviorka, Michel (dir.), Penser le sujet, Paris, Fayard, 1995, pp. 21-46 et Touraine, Alain, Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, Paris, Fayard, 1997, pp. 95-154.

[21] Castells, Manuel, L'ère de l'information, tome ii : le Pouvoir de l'identité, Paris, Fayard, 1999, p. 19.

[22] Castells (op. cit.), p. 18.

[23] En 1992, un article est ajouté à la constitution française, qui stipule que « la langue de la République est le français ». En 1999, au nom de cet article, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, qui avait été signée mais pas ratifiée par la France, est déclarée inconstitutionnelle. En 2001, l'intégration des écoles associatives de langue bretonne Diwan dans l'enseignement public est suspendue par le Conseil d'État. En 2003, la télévision régionale bilingue tv Breizh, qui émet par satellite, est mise en grave difficulté par le fait qu'elle n'obtient pas l'autorisation d'émettre sur fréquence hertzienne. En 2004, le rectorat d'académie de Rennes décide de fermer de nombreuses classes publiques bilingues…

[24] Gellner, Ernest, Nations et nationalisme, Paris, Payot, 1994, p. 11.

[25] Cf. Buchanan, Allen, « The Morality of Secession », in Will Kymlicka (dir.), The Rights of Minority Cultures, New York, Oxford University Press, pages 350 à 374 et, du même auteur, Secession, Boulder-San Francisco-Oxford, Westview Press, 1991.

[26] Helly, Denise, « Minorités ethniques et nationales : les débats sur le pluralisme culturel », L'Année sociologique, 2002, 52, n° 1, pages 147 à 181.

[27] D'après le titre d'un ouvrage d'Alain Touraine.

[28] Gandhi, Tous les hommes sont frères, Paris, Gallimard, 1969, p. 204.



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