| Le fruit défendu Force de l’identité culturelle bretonne et faiblesse de son expression politique |
Cahiers internationaux de sociologie, volume CXI, "La construction sociale à l'épreuve", Paris, PUF, juillet-décembre 2001, pp. 319-339. En Europe occidentale aujourd’hui, la vitalité culturelle régionale semble aller souvent de pair avec un vif dynamisme économique ; c’est ce que l’on constate, par exemple, en Catalogne ou en Écosse. Surtout, cette vivacité culturelle débouche généralement sur une revendication politique, qui va de l’autonomisme pondéré, comme au Pays de Galles, au nationalisme tranchant, comme au Pays basque. À cet égard, la Bretagne constitue une exception remarquable : si sa culture rayonne et si elle connaît un relatif essor économique, elle est, en revanche, à peu près totalement dépourvue d’expression politique originale. Ainsi, les autonomistes et les nationalistes bretons ne sont-ils jamais parvenus, jusqu’à présent, à obtenir plus de 4 % des suffrages exprimés lors d’élections législatives. “C’est cette disproportion quantitative et qualitative entre un extraordinaire foisonnement culturel très engagé”, note un récent article du Monde, “et une représentation politique encore marginale, voire en régression, qui est une marque et un mystère, en ce début de siècle, du mouvement breton [1].” I. Un tabou...Les Bretons ont longtemps refoulé leur singularité, qu’elle prenne une forme linguistique, culturelle ou — surtout — politique. N’est-ce pas que vivre leur altérité signifiait chuter de la civilisation vers la barbarie, de même que croquer la pomme, symbole d’une jouissance et d’une connaissance interdites, amena Adam et Ève à chuter du paradis terrestre ? Certes, dans le cas de la bretonnité, le serpent tentateur n’était guère séduisant…
Si les Bretons ont longtemps renié leur originalité, c’est qu’elle leur semblait synonyme d’arriération. Lors d’un entretien avec une agricultrice de Plourhan (22), la fille de l’interviewée s’immisça dans notre conversation pour s’indigner : “Je suis allée à Eurodisney il n’y a pas longtemps ; il y a des gens qui me demandent comme ça : “Vous êtes d’où ?” “— Des Côtes-d’Armor.” Et il y en a un qui dit : “Côtes de porc !” Ah oui, super…” Cette connotation porcine de la bretonnité est loin d’être un cas isolé. Passons sur “le temps de cochon” qui caractérise la péninsule bretonne (ce climat exécrable, toujours pluvieux…), ou sur la fameuse “tête de cochon” des Bretons, stéréotype régional le plus répandu en France, 43 % des Français étant persuadés que les Bretons sont entêtés [2]. Le 20 septembre 1992, c’est le président du groupe RPR au Sénat, Charles Pasqua, ancien ministre d’État, qui rappelle publiquement l’affinité des Bretons avec les suidés. Agacé, en effet, de leur vote très européen au référendum en vue de la ratification du traité de Maastricht (59,85 % de “oui” en Bretagne, contre une moyenne française de seulement 51,01 % des suffrages exprimés), il chantonne, le soir des résultats : “Les Bretons, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient con [3].” Sa chansonnette en évoque une autre, que les écoliers de France ont longtemps fredonnée en cour de récréation et dont un passage faisait allusion à une curieuse répartition : “les pommes de terre pour les cochons, les épluchures pour les Bretons”. Cette association est loin d’avoir disparu et quand, aujourd’hui, le journal satirique Charlie Hebdo se moque des Bretons, l’attribut qu’il leur associe généralement est, à nouveau, le cochon.
Car les Bretons, très bien le sçoy
En 1847, à lire Flaubert, cette affinité avec les cochons semble toujours assez évidente. Le paysan breton mange comme un porc : il va “retrouver sa galette de sarrasin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit jours dont il se nourrit toute l’année, à côté des porcs qui rôdent sous la table et de la vache qui rumine là sur son fumier, dans un coin de la même pièce [5]“. En outre, il s’exprime par de tels grognements que, écrit Balzac, Francine reste “comme frappée par la foudre en entendant les sons rauques d’une voix bretonne [6]“. Flaubert parvient, cependant, à distinguer le bas-breton du cri des bêtes : “on entendait sonner les rauques syllabes celtiques mêlées au grognement des animaux et au claquement des charrettes” [7]. La grossièreté bretonne agace Victor Hugo : “Le fait est que les Bretons ne comprennent rien à la Bretagne. Quelle perle et quels pourceaux [8] !” Surtout, ces Bretons sont sales comme des porcs : toujours selon Victor Hugo, les maisons de Fougères sont d’”affreux bouges où les cochons vivent pêle-mêle avec les Bretons… il faut avouer que les cochons sont bien sales” [9]. Mais l’écrivain, lui, ne supporte pas cette crasse : “Depuis que je suis en Bretagne, je suis dans l’ordure. Pour se laver de la Bretagne, il faut bien l’océan. Cette grande cuvette n’est qu’à la mesure de cette grande saleté [10].”
Et lorsque, en 1939, un film de Pierre Caron retrace les aventures de Bécassine, la bonne à tout faire bretonne “nigaude mais si dévouée” [14], l’affiche du film représente l’héroïne dansant avec un goret. Quel autre galant la bretonne typique aurait-elle pu avoir qu’un cochon ? Tout se passe comme si le Breton était la bête (le cochon luxurieux) que l’homme civilisé, Français de l’Ouest, doit tuer en lui. C’est encore plus vrai sur le plan politique, où la revendication d’une spécificité bretonne évoque l’autre dimension symbolique de la pomme : celle de la connaissance interdite.
Plusieurs enquêtes montrent que les Bretons connaissent très mal l’histoire de la Bretagne [15]. Peut-être est-ce parce que, selon Ernest Renan, “l’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation” [16]. Mais, précisément, en quoi consiste une “nation” ? Selon la célèbre formule du même auteur, il s’agit d’un “plébiscite de tous les jours”. Partant de ce principe et de la théorie du contrat social, la nation française, républicaine, combat toutes les formes de “particularisme”, susceptibles de porter atteinte à l’égalité entre citoyens. Cependant, le principe essentiel de tout contrat est l’accord de volontés entre les parties ; sans quoi le contrat est nul. Or, quand elle n’est pas victime de “l’oubli, et je dirai même l’erreur historique”, selon la phrase de Renan, la connaissance de l’histoire fait apparaître que ce n’est pas par un accord de volontés que la Bretagne a été rattachée à la France, mais par la défaite militaire de Saint-Aubin-du-Cormier, le 28 juillet 1488, où 5 000 Bretons furent tués. À la suite de quoi, explique l’historien américain Eugen Weber :
Peut-être est-ce pour cela que l’histoire de Bretagne n’a pas été enseignée dans les écoles ? Seuls les épisodes susceptibles d’inférer un accord de volontés ont été — et sont toujours — enseignés aux enfants bretons, comme à leurs condisciples de toute la France. “À l’enseignement historique incombe le devoir de faire aimer et de faire comprendre la patrie”, écrivait Lavisse. “Le patriotisme a besoin d’être cultivé” [18]. En revanche, mettre crûment en lumière la vérité historique ne reviendrait-il pas à tirer sur le fil d’une pelote de laine ? Après l’histoire, c’est la philosophie qui défilerait, puis la politique, et toute la pelote risquerait de se défaire… Car si le contrat social théorique ne reconnaît que des individus abstraits, les êtres humains véritables sont sexués, ils sont issus de milieux sociaux divers (et parfois antagonistes), d’histoires différentes, ils s’expriment en des langues variées. Selon Bruno Étienne, en ne reconnaissant pas cette pluralité de la condition humaine, et en imposant uniquement sa langue, sa culture et ses valeurs, “le génie de la bourgeoisie française est d’avoir fait croire au monde entier que ses valeurs étaient universelles [19]“. Il ne faudrait donc surtout pas éventer cet éblouissant tour de passe-passe qui, d’après Jean-Marc Ferry, a permis, au nom de l’égalité, d’imposer une relation inégalitaire qui ne relève pas du contrat social mais d’un contrat national (voire nationaliste) :
Ce serait donc la connaissance de cette “subreption” qui serait taboue : le prétendu universalisme français relèverait, en fait, du nationalisme. Un nationalisme à deux faces, à l’instar du dieu Janus. La première d’entre elles est la tradition nationaliste de gauche, animée d’ambitions messianiques glissant parfois vers le racisme universaliste, comme chez Jules Ferry, qui célèbre et justifie une politique d’impérialisme conquérant par l’inégalité des races et la mission civilisatrice des races supérieures : “Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. [...] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures [21].” Cette tradition nationaliste de gauche — en particulier dans son aspect colonialiste — explique peut-être en partie ce qu’Albert Memmi a appelé “l’un des chapitres les plus curieux de l’histoire de la gauche contemporaine (si on avait osé l’écrire) et qu’on pourrait intituler le nationalisme et la gauche”. Selon lui, en effet, “il existe un incontestable malaise de la gauche européenne en face du nationalisme [22]“ et “l’homme de gauche n’aperçoit pas toujours avec une évidence suffisante le contenu social prochain de la lutte des colonisés nationalistes [23].”
Les Bretons n’ont pas été envoûtés par le charme magnétique d’un serpent tentateur. Au contraire, l’Emsav,ou “mouvement breton” est un serpent tentateur d’un genre un peu particulier… Loin d’enjôler les Bretons afin de les pousser à la tentation, il se laisse fasciner par son “ennemi” français, lequel paraît lui inspirer l’image d’une Bretagne onirique, qui le fait négliger les Bretons réels. Par ailleurs, de même que toute organisation ou mouvance minoritaire, le Mouvement breton doit parfois “percer le mur du silence”. Pour ce faire, il recourt régulièrement, depuis les années 1930 à des actes de violence symbolique (plastiquages ou incendies d’édifices qui représentent, généralement, l’État). Mais en procédant de la sorte dans un pays profondément catholique et modéré comme la Bretagne, qui vise-t-il réellement ? La population bretonne, comme il l’affirme, afin de “développer et consolider la conscience nationale” [32] ? Ou plutôt l’État, dont il veut être pris au sérieux ? Et, là encore, ne s’agit-il pas, à nouveau, d’un problème de reconnaissance ? Quand cette reconnaissance ne vient pas et que le rêve devient “fou” [33], la relation à l’État français peut se muer en haine sans mesure. Et c’est ce qui se passe au cours de la Seconde Guerre mondiale, quand les plus extrémistes des nationalistes adaptent à la Bretagne la formule irlandaise English difficulty, Irish opportunity et s’allient aux nazis au prétexte que “les ennemis de nos ennemis sont nos amis” et parce qu’ils croient que l’Allemagne leur donnera l’indépendance. Ils créent alors une milice d’environ soixante-dix hommes, la Bezen Perrot, qui combat la France et ses alliés, y compris les résistants bretonnants de Haute-Cornouaille. Cette fois, la reconnaissance recherchée n’est plus celle de l’État français, mais celle de son vainqueur… Le recours à la violence symbolique, ou, comme ci-dessus, à des actes de guerre, est extrêmement minoritaire. Néanmoins, il est symptomatique de la démarche générale du Mouvement breton, qui consiste à toujours faire passer les manifestations d’opposition à l’État français avant les entreprises de séduction de la population bretonne. L’Emsav ne recourt jamais à des “stratégies participatives”, c’est-à-dire à des stratégies destinées à associer à son action un public plus large que les militants déjà acquis. Il ne recourt pas davantage à des “stratégies séduisantes” : quand ses militants les plus radicaux veulent montrer leur détermination, ils ne voient que la violence comme mode d’expression. Or, d’une part, la violence irrite les Bretons (et les autres) et peut, même involontairement, causer des drames humains irréparables [34] ; d’autre part, de nombreuses autres méthodes seraient envisageables, qui mettraient les rieurs du côté des militants bretons. Pourquoi ces derniers n’ont-ils jamais eu recours à la tarte à la crème plutôt qu’au pain de plastic, par exemple ? Ces insuffisances stratégiques sont peut-être liées à un manque d’autocritique. Tout se passe, en effet, comme si le Mouvement breton préférait refouler ses erreurs passées plutôt que de les analyser avec lucidité, les assumer et en tenir compte pour l’avenir. Sur ce point, le comportement adopté par rapport à la période tragique de la Seconde Guerre mondiale est flagrant. L’Emsav a jusqu’à présent préféré taire ce qui s’était passé pendant la guerre, et prêter ainsi le flanc à une critique qui paraît souvent excessive, que de tout “mettre à plat” avec impartialité, de reconnaître sa part d’erreur — tout en la situant dans le contexte de l’époque — et d’en tirer des conclusions. Ce comportement ressemble à un aveu de faiblesse. Et ne retrouverait-on pas un aveu de faiblesse dans la difficulté qu’éprouve le Mouvement politique breton à affirmer clairement des buts et à s’y tenir ? Il arrive, en effet, qu’une même organisation oscille entre des buts contradictoires. Par exemple, à la fin des années 1970, le F.L.B. [35] proclame, à quelques mois d’intervalle, des intentions révolutionnaires irréalistes et des objectifs réformistes modérés : d’un côté, il prétend “attaquer les structures de l’État occupant afin de les détruire [36]“ et d’instaurer “le socialisme autogestionnaire” et, de l’autre, il demande le rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne [37]... De même, l’U.D.B.[38] semble parfois, toujours dans les années 1970, utiliser l’étiquette “autonomiste” pour dissimuler un penchant nationaliste et, surtout, elle soutient constamment la gauche quand celle-ci est dans l’opposition mais refuse de faire le pas quand, en 1981, elle conquiert le pouvoir. Un tel manque de clarté dans les objectifs poursuivis a des conséquences défavorables sur l’opinion. D’autant plus que les médias emploient souvent les termes “autonomiste”, “nationaliste” et parfois même “terroriste” comme des synonymes, ce qui ne favorise guère le sens de la nuance. Aujourd’hui, pour la majorité des Bretons, le mot “autonomiste” renvoie à l’extrémisme, à la violence, et surtout à l’enfermement sur soi, à l’autarcie [39]. Cela confirme, en premier lieu, que le recours à la violence blesse la sensibilité bretonne. Cela montre, en second lieu, que l’opinion bretonne n’a aucune culture politique sur ces questions puisque, parallèlement, 23 % des Bretons, selon un sondage récent, se disent favorables à la voie plus radicale de l’indépendance [40]... Enfin, les connotations négatives que les Bretons associent au mot “autonomiste” indiquent sans doute qu’ils ne savent pas ce que veut le Mouvement breton : quel sens profond celui-ci donne-t-il à son action ? S’agit-il essentiellement d’un combat nationaliste ou d’un combat pour la démocratie ? En d’autres termes, est-ce que la création d’un État breton est la condition nécessaire et suffisante au bonheur des Bretons, parce que le caractère national est un élément fondamental de la personnalité humaine et que “l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes [41]“ ? Ou bien, est-ce que, au contraire, la recherche forcenée de cette “congruence” ayant causé beaucoup de malheurs dans le monde par le passé et étant susceptible d’en causer encore sans cesse, il ne vaudrait pas mieux trouver de nouvelles solutions démocratiques, qui garantissent les droits des peuples au sein d’unités politiques plus vastes que les États-nations ? Un idéal clair, une stratégie adaptée aux réalités bretonnes et un effort pédagogique conséquent permettraient peut-être au Mouvement breton de jouer son rôle d’incitateur, car le tabou semble à présent susceptible d’être levé. II. ... sur le point d’être levéLe dynamisme culturel breton est vif à l’heure actuelle, en particulier sur les plans linguistique et musical. Il a étendu l’affirmation de l’identité à la presque totalité de la population, même si cette affirmation relève pour l’instant d’une dimension purement symbolique et affective. Mais l’affaissement du modèle de la modernité française — fondé sur l’universalisme abstrait et l’autorité de l’État — pourrait contribuer à libérer les Bretons de leurs inhibitions, dans la mesure où l’image du Breton “arriéré et sauvage” n’est en fait que le négatif de celle du Français, moderne et civilisé. De nouvelles perspectives politiques pourraient alors s’ouvrir en Bretagne, que nous allons à présent évoquer dans un périlleux exercice de prospective.
Pourquoi penser que les Bretons s’apprêtent à manger le fruit défendu ? Parce que l’évolution culturelle bretonne actuelle a la force et l’ampleur d’un véritable glissement de terrain, que la tentation est humaine et que le contexte international pousse les Bretons à prolonger leur élan. On peut envisager diverses causes objectives à cet apparent “conflit de générations”, liées au traumatisme du changement de langue. Néanmoins, c’est l’explication subjective qui paraît la plus éclairante : les représentations de l’altérité se sont transformées. En effet, la crise de l’autorité (étatique, religieuse, familiale, scolaire, etc.), l’ouverture des frontières, le développement des échanges interculturels et le progrès des technologies font que, plus une personne est jeune, aujourd’hui, plus son horizon culturel est composite et ouvert sur le monde, alors que plus elle est âgée, plus il est moniste et limité à la France. On peut donc penser que les jeunes Bretons, moins touchés par le discours français typique de l’uniformité culturelle “républicaine”, disposent — si l’on peut dire — d’une “panoplie identitaire” plus fournie que leurs aînés et qu’ils souhaitent pouvoir disposer de la langue et de la culture bretonnes comme d’un outil identitaire et d’une source de plaisir parmi d’autres. Cette démarche de “subjectivation” devrait être durable non seulement parce qu’elle est liée à la jeunesse, mais aussi parce qu’elle concerne des segments de population susceptibles d’exercer une influence sur l’opinion. Ainsi, plus le niveau d’études s’élève, plus la probabilité d’être favorable à l’enseignement du breton augmente, passant, suivant une courbe régulière, de 64,2 % chez les non-diplômés à 88 % des diplômés de l’enseignement supérieur. De plus, les catégories socioprofessionnelles les plus favorables à l’enseignement du breton sont les étudiants (94 %) et les cadres, professions intellectuelles supérieures et chefs d’entreprise (89,7 %), alors que les moins favorables sont les retraités (69,6 %) et les agriculteurs (76,5 %). Enfin — outre, évidemment les régionalistes (100 %) — les électorats les plus favorables à l’enseignement du breton sont les écologistes (96,7 %) et les socialistes (92 %), tandis que les plus défavorables sont les électeurs du Front national (61,4 %) et du parti communiste (64 %). Or, on sait que la population bretonne est politiquement modérée. La deuxième raison de penser que les Bretons s’apprêtent à “manger le fruit défendu”, c’est que la tentation est humaine. Or, nous rappelle opportunément Flaubert, les Bretons sont humains : “Quoique ne parlant pas français et décorant leurs intérieurs de cette façon, on vit donc là tout de même, on y dort, on y boit, on y fait l’amour et on y meurt tout comme chez nous ; ce sont aussi des êtres humains que ces êtres-là [42].” Il n’est pas exclus que “ces êtres-là” succombent à la tentation... Qu’est-ce qui pourrait, en effet, dissuader les Bretons, même les moins chauvins, de comparer leur situation à celle de leurs voisins européens et de se laisser un jour tenter par la perspective d’une région aux compétences et aux ressources plus étendues [43] ? Car le contexte international est le troisième facteur qui fait supposer que les Bretons pourraient donner une dimension politique à leur essor culturel. En effet, partout dans le monde, des hommes et des femmes réclament d’être reconnus pour ce qu’ils sont vraiment et non pas seulement considérés comme des abstractions. Ils veulent, en pleine liberté, être les sujets de leur vie et ne plus être obligés de repousser leur identité vers une sphère privée où elle serait condamnée à étouffer. “À l’image utopique de la société idéale, rationnelle”, explique Alain Touraine, “se substitue l’image pragmatique de l’individu et de la collectivité luttant pour construire et défendre leur individuation contre, d’un côté, la logique impersonnelle du marché et, de l’autre, le pouvoir personnalisé de la communauté ; la technocratie et l’intégrisme, deux dangers opposés mais aussi mortels pour le Sujet qui tente de constituer sa liberté et de gérer sa vie comme une expérience personnelle [44].” En outre, l’environnement institutionnel européen renforce encore la pression du contexte mondial. Ainsi, qu’il s’agisse de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, de l’Espagne ou de l’Italie, la majorité des partenaires de la France assurent à leurs régions une véritable autonomie, allant parfois jusqu’au fédéralisme. La France fait donc figure d’exception. La plupart de ses hommes politiques et de ses intellectuels — de gauche comme de droite — restent hostiles à toute forme de reconnaissance des “particularismes” ou d’évolution vers une organisation fédérale. En d’autres termes, explique Michel Wieviorka, “replacée dans une perspective internationale et comparative, l’expérience française n’est pas seulement celle d’un pays connaissant la même mutation que d’autres et où, toutes proportions gardées, la poussée des identités particulières demeure un phénomène encore limité. C’est aussi celle d’un pays qu’effraie l’idée même d’une telle poussée, et qui, de façon plus générale, se sent menacé pour sa place culturelle dans le monde” [45]. Donc, l’éveil culturel actuel, le contexte international et, tout simplement, la tentation peuvent constituer un faisceau de causes de nature amener les Bretons à “manger le fruit défendu”, c’est-à-dire à donner une dimension politique à leur identité. Il faut néanmoins être plus précis : en quoi pourrait consister cette “dimension politique” ? Peut-on s’attendre à une impulsion nationaliste en Bretagne ? Rappelons d’abord que “le nationalisme est un type très particulier de patriotisme” [46] et que “pour toutes les sociétés sans État, le problème du nationalisme ne se pose pas”[47]. Ceci dit, les tendances actuelles en Bretagne évoquent moins l’éclosion d’un mouvement nationaliste qu’une sorte d’élan libertaire, qu’on pourrait ramener, en forçant assurément le trait, aux slogans soixante-huitards : “Jouissons sans entraves !” et “Ni Dieu ni maître !” “Jouissons sans entraves !”, voilà ce que les Bretons semblent souhaiter vivre en matière culturelle. Concrètement, cela signifie qu’ils doivent d’abord finir d’éliminer le tabou et les traces de honte ou de ridicule dont l’identité bretonne est encore entachée. Les témoignages que j’ai recueillis attestent que nous n’en sommes pas encore là. Néanmoins, la forte corrélation statistique négative entre l’âge et l’attachement à la langue bretonne peut être interprétée comme le signe que plus on est jeune, moins on est complexé par son identité. Si nous nous référons constamment à la langue dans cette étude, c’est qu’elle seule a fait l’objet de nombreuses enquêtes d’opinion ; cependant, la modernisation économique de la Bretagne, d’une part, et son rayonnement musical, d’autre part, jouent un rôle essentiel dans le regard de plus en plus aimable qui est porté, vu de l’extérieur, sur la Bretagne [48] et, partant, dans l’image positive que les Bretons se forgent dorénavant d’eux-mêmes. La honte de soi n’est, cependant, pas la seule entrave potentielle au bien-être culturel. Le consensus qui règne aujourd’hui en Bretagne à propos de la langue et de la culture bretonnes signifie également que les Bretons n’acceptent pas les obstacles institutionnels empêchant les personnes qui le souhaitent de vivre pleinement leur langue et leur culture et de la transmettre à leurs enfants. À l’inverse, ils n’acceptent pas d’avantage qu’on leur impose de se comporter en Bretons typiques : ce n’est pas parce qu’on est breton qu’on doit parler breton, écouter de la musique bretonne ou fréquenter les festoù-noz [49]... “Ni Dieu…” On sait que pour Émile Durkheim “dieu et la société ne font qu’un” [50] et que “plus la communauté religieuse est fortement intégrée, plus aussi elle a de vertu préservatrice” [51] à l’égard de l’ensemble de la société civile. L’effondrement de la religion dans une région aussi profondément imprégnée de catholicisme que la Bretagne, pourrait donc avoir pour conséquence une perte de repères et un effilochage du lien social. Cependant, le fait que la religion catholique ait été l’un des ciments culturels unifiant la France, d’une part, l’exemple des régions européennes qui ont commencé à se déchristianiser beaucoup plus tôt que la Bretagne (telles que l’Émilie Romagne, la Catalogne et le Pays Basque), d’autre part, m’ont amené, ailleurs [52], à émettre l’hypothèse que l’actuel élan identitaire breton pourrait bien être le point de départ d’une sorte de patriotisme susceptible de remplacer l’idéologie religieuse dans son rôle de lien culturel soudant la société bretonne. “… ni maître !” Il ne m’est arrivé qu’une seule fois, au cours de mes entretiens, d’entendre une personne (un marin pêcheur) émettre le vœu que la Bretagne soit indépendante. Toutefois, même alors, il semble que l’objectif n’était pas la création d’un État mais l’obtention des conditions d’un épanouissement économique et social de la Bretagne. S’il est une voie bretonne en matière politique, elle se situe vraisemblablement à équidistance entre les deux dangers de la technocratie et de l’intégrisme. Et le fait que les résultats électoraux des nationalistes et des autonomistes bretons aient toujours été dérisoires peut certainement être interprété comme de la défiance envers des acteurs politiques perçus comme autoritaires. C’est, du reste, ce qui ressort des entretiens auxquels j’ai procédé. Pour Aline (agricultrice née en 1961), “les autonomistes [53] basques ou corses ou bretons, c’est pareil. Ils font… Ils veulent, à partir d’un mode de vie, ils veulent l’imposer à tout le monde. Je ne suis pas trop d’accord ; ce n’est plus de la liberté. C’est de la dictature, finalement.” Leurs conditions d’émergence ayant été mises en lumière, les scénarios de passage à l’acte peuvent à présent être appréciés.
Les scénarios éventuels seront envisagés (à l’horizon d’une dizaine d’années, environ) au vu d’un éventail de perspectives politiques, parfois hautement improbables, mettant aux prises des acteurs divers : la population bretonne, l’État et les forces politiques en présence. Les cinq perspectives politiques que nous considèrerons sont les suivantes. La réaction républicaine consisterait, de la part de l’État, à étouffer l’élan culturel actuel afin d’éviter tout risque de contamination politique. Le statu quo consisterait, comme son nom l’indique, à ne rien changer à la situation actuelle. La régionalisation conduirait à accroître les compétences et les moyens du conseil régional. L’autonomie amènerait à la création d’une assemblée législative et d’un gouvernement régional dans le cadre de la république française. Enfin, l’indépendance ferait de la Bretagne un État souverain. Nous l’avons dit, certaines de ces perspectives sont hautement improbables. Notre but est d’analyser les scénarios selon lesquels les Bretons pourraient donner une expression politique à leur identité et non pas les perspectives dans lesquelles ils pourraient s’inscrire. Trois types de scénarios seront examinés : l’étouffement du serpent dans l’œuf, le recours à la violence et la modification du jardin d’Eden... Étouffer le serpent dans l’œuf, ce serait empêcher — ou tenter d’empêcher — le passage des Bretons au politique. Deux cas peuvent théoriquement se présenter : la réaction républicaine ou le statu quo. La première pourrait peut-être bénéficier du soutien des souverainistes et des nationalistes autoritaires. Elle viserait à faire régresser la place de l’identité bretonne dans la société et en particulier, au nom de la laïcité, chercherait à renvoyer complètement la langue bretonne dans la sphère privée. Elle irait contre l’évolution européenne, contre les transformations que connaît la Corse et s’attirerait l’hostilité des partis modérés. Surtout, elle pourrait aller contre son objectif car le fait de s’opposer à la dynamique culturelle qui rassemble toute la société bretonne serait perçu comme une régression démocratique. Loin de dissuader les Bretons de donner une dimension politique à leur identité, cela pourrait conduire à la constitution d’un mouvement nationaliste. Bref, cette perspective paraît invraisemblable. L’autre hypothèse, celle du statu quo, paraît en revanche bien plus plausible. Elle bénéficierait du soutien de tous les nationalistes français, de quelque bord qu’ils soient, de toutes les personnes qui sont partisanes d’un État centralisé ainsi que des forces d’inertie de la société. En revanche, elle irait contre les forces de changement, contre la tendance européenne et contre l’évolution qui semble se dessiner en Corse. La méthode pourrait consister, de la part des principaux partis politiques, à récupérer le discours et les symboles de l’identité bretonne, tout en les vidant de leur sens. L’identité bretonne fait vendre, disent les sondages, pourquoi ne ferait-elle pas voter ? Une telle démarche, qui relève en fait du marketing, est assez fréquente en politique ; sa probabilité paraît donc plutôt forte. Dans ce cas, les Bretons effectueraient un passage à l’acte politique minimum, qui consisterait à légitimer le statu quo en allant voter pour les partis classiques. Le deuxième type de scénario serait le recours à la violence, dans une perspective indépendantiste. Un petit groupe de partisans de la rupture avec l’État français pourrait recourir à des actes spectaculaires, destinés à faire connaître ses desseins. Seul contre tous, ce groupe pourrait s’abîmer dans ses paralogismes nationalistes. Un tel scénario n’est nullement invraisemblable. En effet, depuis environ deux ans, on constate que les plasticages se multiplient en Bretagne (sans atteindre, cependant — loin de là —, les proportions corses). De plus, pour la première fois, une personne a été tuée en avril 2000 par un attentat attribué par la police à l’ARB, Armée Révolutionnaire Bretonne. Si le recours à la violence devait se prolonger, voire s’affirmer, la sensibilité de la population bretonne — très mesurée et profondément marquée par des valeurs issues du catholicisme — en serait vivement heurtée. Selon toute vraisemblance, la seule action politique qu’elle serait alors susceptible de pratiquer consisterait à repousser de toutes ses forces la voie du particularisme. D’un côté, donc, par leur détermination, les activistes inciteraient l’État à envisager une évolution institutionnelle de la Bretagne ; mais de l’autre, ils rechargeraient, si l’on peut dire, le tabou breton en énergie négative, c’est-à-dire qu’ils ré-enracineraient une forme de honte dans l’esprit des Bretons, brisant ainsi l’élan actuel plus sûrement que ne pourrait le faire la répression la plus vigoureuse. Car, en Bretagne comme ailleurs, la violence politique est prise dans une contradiction sans issue. Elle est employée comme “arme du pauvre” par les partisans d’une cause trop radicale pour avoir droit de cité ; or, si elle fait effectivement connaître cette cause, elle lui donne également un aspect plus extrémiste et la rend, donc, plus impopulaire. C’est ce que note Philippe Braud, de façon générale, à propos de l’extrémisme : “Les extrémistes sont affrontés à un redoutable dilemme. Ils ne sont véritablement eux-mêmes que par la radicalité de leur langage et de leurs pratiques politiques, ce qui les conduit à supporter difficilement les logiques lénifiantes de la démocratie politique. Mais s’ils veulent progresser vers le pouvoir, qui ne se conquiert légitimement que par les urnes, il leur faut accepter de se plier, au moins partiellement, à ces règles du jeu. Un pluralisme démocratique bien enraciné les piège dans cette contradiction [54].” Examinons à présent, dans le cadre de ce pluralisme démocratique, un scénario qui accorde d’avantage de place à la population. Tout au long de cet article, nous avons filé la métaphore du fruit défendu, dont la consommation apporte la jouissance et la connaissance mais se traduit également par la chute du jardin d’Éden. Or, ne serait-il pas possible d’envisager également de modifier le jardin d’Eden ? Tel est le dernier scénario qui sera envisagé ici, à travers deux modalités distinctes mais complémentaires. Aujourd’hui, avons-nous dit, le débat démocratique relatif aux questions d’identité et d’autonomie régionale est extrêmement limité. Mis à part un bref moment d’effervescence à la fin de l’été 2000, lié aux perspectives d’évolution institutionnelle de la Corse, il semble même être délibérément assourdi, voire étouffé, afin d’éviter que l’émotion nationaliste des uns et des autres ne vienne susciter des tensions internes au sein de partis politiques qui sont parfois déjà en crise. Sur ce plan, cependant, ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera peut-être pas demain. Un à un, depuis quelques mois, des élus de forte stature régionale en viennent à prendre des positions audacieuses en matière d’identité bretonne. Peut-être est-ce un indice ? La vie politique est faite de pragmatisme et il n’est pas totalement exclus que la configuration partisane — en Bretagne et même dans l’ensemble de la France — se recompose sur de telles questions de fond. La polarisation, aujourd’hui sous-jacente, entre “démocrates”, ouverts à des solutions multiculturalistes et favorables à une régionalisation, et “républicains”, attachés aux principes traditionnels de la république, deviendrait alors manifeste. Cela aurait, certes, l’inconvénient de perturber les habitudes partisanes mais cela pourrait aussi, peut-être, contribuer, grâce aux vertus du débat démocratique, à atténuer la crise actuelle de la représentation politique. Dans une telle perspective, l’engagement politique de la population bretonne s’exprimerait à nouveau par la voie des urnes. Les résultats du référendum de Maastricht, les sondages, les entretiens auxquels j’ai procédé, tout laisse penser que les Bretons se prononceraient massivement en faveur de la voie “démocrate”. Une deuxième modalité de ce même scénario serait envisageable si les partis politiques classiques restaient cramponnés à leur configuration actuelle et continuaient à éviter le débat relatif aux questions d’autonomie régionale. Les autonomistes (qu’on ne confondra pas avec les indépendantistes) pourraient tenter de s’appuyer sur le dynamisme culturel breton, sur le contexte européen et sur les évolutions voilées en cours dans les partis politiques classiques, pour lancer eux-mêmes le débat et en retirer les dividendes. Sur le fond, leur démarche consisterait à encourager l’évolution de l’Europe vers une organisation fédérale, au sein de laquelle la Bretagne puisse obtenir un statut autonome comparable à celui de la Catalogne ou de l’Écosse. Tout le problème, cependant, serait celui de la forme choisie, c’est-à-dire des méthodes politiques employées. Aujourd’hui, en effet, les autonomistes sont handicapés : leur image est négative parce que l’opinion les associe au nationalisme, à l’autoritarisme et à un repli sur soi autarcique. De plus, leurs moyens humains, financiers et matériels semblent être limités. Et enfin, ils ne peuvent compter sur aucun soutien de la part des partis politiques classiques car, au sein de chaque parti, les partisans d’un État unitaire sont leurs adversaires et les régionalistes sont leurs concurrents. Toute alliance qu’ils seraient susceptibles de nouer risquerait donc de se faire à leurs dépens. Leur seule solution consisterait donc à faire ce que le mouvement breton n’a jamais fait : axer toute leur action sur une stratégie de séduction de la population. Soit, de façon directe, en s’organisant en réseaux implantés localement ; soit, de façon indirecte, en recourant à des stratégies spectaculaires non violentes — et peut-être même, humoristiques — que les médias relaieraient. B. ConclusionLa densité des émotions liées à l’identité bretonne et le caractère sacré de la tradition républicaine française dont elle paraissait être l’antithèse, nous ont fait parler d’un tabou breton. Celui-ci semble à présent susceptible d’être levé et nous avons envisagé trois scénarios selon lesquels les Bretons pourraient croquer le fruit défendu. Aucun d’entre eux, et de ses variantes, ne paraît aller de soi. Cependant, l’essor culturel actuel ne plaide pas en faveur du statu quo mais plutôt du changement. Tout ce que l’on peut souhaiter, c’est que celui-ci fasse, sereinement, progresser la démocratie.
[1] Dupont, Gaëlle, Grosrichard, François et Valo, Martine, “Une forte identité culturelle sous-représentée politiquement”, Le Monde du vendredi 21 avril 2000, p. 6. |
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