FAUT-IL JETER L’IDENTITE AUX ORTIES ?

Article paru dans Le Coadic Ronan (dir.), Identités et société de Plougastel à Okinawa, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, pages 41 à 66.

FAUT-IL JETER L’IDENTITE AUX ORTIES ?

par Ronan Le Coadic

    Faut-il renoncer à l’emploi du concept d’identité[1] ? C’est une éventualité assez fréquemment évoquée aujourd’hui dans divers cercles intellectuels français. On ne connaît pourtant guère d’exemples de renoncement collectif de la communauté des sciences sociales à l’usage d’un concept et il faut donc que celui-ci ait singulièrement démérité pour qu’on envisage de le jeter aux orties après l’avoir porté aux nues au cours des décennies qui précèdent.

Il arrive, certes, parfois que le spécialiste d’un concept finisse, après de longues années de recherche, par honnir l’objet de ses efforts. Cependant, il est plus courant que les concepts de sciences sociales tombent d’eux-mêmes dans l’oubli que sous l’effet d’un renoncement concerté. L’exception qui confirme la règle est le rejet du concept de race auquel il fut unanimement procédé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La communauté scientifique, après l’avoir abondamment utilisé au xixe et au début du xxe siècle, abandonna ce concept au lendemain de la guerre, pour deux raisons majeures corrélées : d’une part, l’abus criminel qui en avait été fait par les nazis dans les conditions d’horreur que l’on sait ; d’autre part, la démonstration effectuée par les plus grands biologistes que la notion de race n’avait aucune réalité chez l’homme, qui constitue une seule espèce. Peut-être peut-on déduire de ce cas exceptionnel de renoncement collectif que, pour que la communauté des sciences sociales décide d’un commun accord d’abandonner un concept, celui-ci doit faire l’objet d’un même double mouvement de rejet : politique et moral, d’une part, scientifique, d’autre part. Est-ce le cas en ce qui concerne l’identité ? Si oui, un tel double mouvement de rejet est-il justifié ? Nous examinerons successivement les éléments du débat politique et moral relatif à l’identité puis du débat scientifique, avant de tenter d’en tirer quelque enseignement.

Le débat politique et moral

Le recours à la notion d’identité fournit-il, comme ce fut le cas pour le concept de race, une justification à des comportements d’une nature si grave et préjudiciable pour l’humanité que ce serait un progrès d’y renoncer ?

L’écœurement

Le premier reproche qui est adressé au concept d’identité est mineur mais non dépourvu de signification, c’est l’emploi excessivement répandu qui en serait fait. Beaucoup d’observateurs parlent, en effet, d’overdose ou de « nausée » au sujet du mot « identité », qui serait devenu bien trop fréquemment utilisé de nos jours. S’agit-il, néanmoins, d’une impression infondée ou d’une réalité avérée ? Pour tenter d’esquisser une réponse à cette question, j’ai dénombré, de 1950 à 2005, les notices de la Bibliothèque nationale de France consacrées aux livres dont le titre contient le mot « identité ». Il en ressort que la quantité de livres consacrés à l’identité a progressé de façon exponentielle, passant d’un ouvrage par an en 1950 à soixante-quinze ouvrages par an en 2005, soit une croissance moyenne de 8,01 % par an sur l’ensemble de la période… L’extension très forte du recours au mot identité semble donc bien être une réalité. Pour le vérifier, j’ai, en outre, dénombré, de 1987 à 2005, les articles du Monde dont le titre contient le mot « identité »[2]. Ils connaissent une progression très comparable à celle que nous venons de constater pour les livres, passant de quarante-sept articles en 1987 à cent sept en 2005, ce qui confirme nos précédents résultats et l’impression selon laquelle l’usage du mot « identité » se répand à vive allure. Sans s’étendre sur le commentaire des courbes, on remarquera deux points. D’une part, c’est en 1976 que la croissance du nombre de livres comportant le mot « identité » en titre commence à s’accélérer : on passe de six ouvrages publiés en 1975 à seize en 1976. D’autre part, sur la période récente, les deux courbes des livres et des articles présentent quelques similitudes remarquables : après une vive croissance jusqu’au tournant du siècle[3], elles s’affaissent toutes deux pendant plusieurs années[4], puis reprennent nettement leur croissance en 2005.

Figure 1 : Livres publiés en France et articles du Monde dont le titre contient le mot « identité »

Nous ne disposons pas d’un recul suffisant pour savoir si ces courbes vont continuer à croître ou si le pic de 2005 ne correspond qu’à une sorte de chant du cygne, bientôt suivi d’une décroissance ; je serais néanmoins enclin à opter pour cette seconde hypothèse[5]. Quoi qu’il en soit, force est de constater que l’extension généralisée de l’usage du terme « identité » est une réalité, dont on comprend qu’elle puisse susciter la suspicion ou l’écœurement, surtout si elle est interprétée en termes de repli.

La hantise du repli

La propagation du mot « identité » va de pair avec l’expansion d’un phénomène identitaire, auquel la plupart des observateurs semblent accorder une importance majeure. Citons-en quelques-uns. Jean-Marie Benoist écrit qu’« une hantise traverse notre temps, saturé de communication, celle du repli de chacun sur son territoire, sur ce qui fait sa différence, c’est-à-dire son identité séparée, propre »[6]. Pour Jean-François Bayart, « le monde moderne est hanté par le spectre d’un effacement des différences. Il redoute l’uniformisation et, de ce fait, connaît une “anxiété générale portant sur les identités”… »[7]. Selon Manuel Castells, « deux forces contraires sont en lutte pour remodeler notre monde et nos vies : la mondialisation et l’identité »[8]. D’après François Laplantine, « notre époque, dont on dit tant de mal, constitue un défi extrêmement stimulant pour l’imaginaire. Elle nous incite à penser l’évanescent, l’aléatoire, le précaire, le turbulent[9]… », or « l’illusion de cohérence identitaire » donne « l’impression de saisir quelque chose de “vrai de vrai”, de la matière, de la chair, du solide, du compact »[10]. Michel Wieviorka pose l’hypothèse que « la modernité contemporaine ne doit être pensée ni comme le contraire, ni comme la suite, ni comme l’entrée en décomposition des identités particulières, mais comme une ère où celles-ci se développent »[11]. Enfin, Éric Dupin considère qu’« en ce début de iiie millénaire […] l’obsession de l’égalité semble avoir laissé la place à celle de l’identité »[12]. On remarque que les auteurs cités associent l’identité à « notre temps », au « monde moderne », à « notre monde et nos vies », à « notre époque », à « la modernité contemporaine » et à « ce début de iiie millénaire ». Ils montrent ainsi qu’ils considèrent que l’identité est aujourd’hui une question centrale, d’importance historique.

En outre, la plupart de ces auteurs laissent percer leur crainte par rapport à l’identité. Jean-Marie Benoist et Jean-François Bayart parlent même tous deux, en termes symétriques, d’une « hantise » qui traverserait notre époque[13]. L’inquiétude de ces observateurs porte sur le risque que chacun se recroqueville sur ce qui fait sa différence, se coupe des autres et pousse ainsi à une fragmentation du monde. Jean-Marie Benoist évoque à ce sujet un « rêve de réenracinement dans l’espace insulaire d’une séparation »[14], tandis que François Laplantine, sous le titre « La logique de la soustraction : rester entre soi », écrit que « la thématique identitaire est celle de la séparation et de la conservation »[15].

L’expression qui résume le mieux ces inquiétudes est celle de « repli identitaire », présente sous la plume de Jean-Marie Benoist dès 1977. Elle s’est propagée dans la société française au cours des dernières années mais ni aussi massivement ni aussi rapidement que le mot « identité » lui-même. Ainsi, si l’on reprend nos précédents indicateurs, on constate qu’aucun ouvrage répertorié par la Bibliothèque nationale de France ne contient cette formule dans son titre et que seuls trois articles du Monde la mentionnent explicitement en titre. En revanche, à l’intérieur des articles du Monde, sa présence se fait de plus en plus insistante. À partir des années 1990, elle se répand même à un rythme soutenu, souvent inversement proportionnel à celui du seul mot « identité » dans les titres[16].

Figure 2 : Articles du Monde faisant état d’un « repli identitaire »

L’expression « repli identitaire » est dépréciative : nul, en effet, ne proclame fièrement « se replier » sur son identité. Dans les travaux savants, l’expression désigne ces autres que l’altérité rebuterait mais jamais le savant lui-même, réputé d’esprit ouvert. « L’anthropologue n’est nullement concentré sur son identité », écrit en effet François Laplantine, « mais tourné vers le dehors, attiré par le grand air, le grand large »[17]. Il en va de même dans la presse : ceux qui se replient, ce sont les autres. Du moins est-ce ce qui ressort, en première analyse[18], des articles contenant l’expression « repli identitaire » parus dans le Figaro et dans Libération de la fin des années 1990 aux années 2000.

Figure 3 : À qui l’expression « repli identitaire » est-elle associée dans le Figaro et Libération ?

À qui l’expression « repli identitaire »
est-elle associée ?

Dans le Figaro

Dans Libération

Le Figaro
+ Libération

 

Citations

Pourcentage

Citations

Pourcentage

 

Les croyants

 

 

 

 

31,58 %

Les catholiques

1

1,79 %

4

6,90 %

Les juifs

3

5,36 %

4

6,90 %

Les musulmans

10

17,86 %

7

12,07 %

Les protestants

1

1,79 %

0

0,00 %

Les religions, sans précision

4

7,14 %

2

3,45 %

Les étrangers

 

 

 

 

16,67 %

Les Alpins (de la Suisse à l’Autriche)

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Belges

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Bosniaques

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Caribéens

1

1,79 %

0

0,00 %

Les habitants du Darfour

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Ivoiriens

0

0,00 %

2

3,45 %

Les Japonais

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Kenyans

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Maliens

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Néerlandais

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Palestiniens

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Russes

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Slovaques

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Turcs

0

0,00 %

4

6,90 %

Le monde entier

0

0,00 %

1

1,72 %

Les immigrés

 

 

 

 

4,39 %

Les Algériens de France

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Beurs

0

0,00 %

1

1,72 %

Les communautés issues de l’immigration

3

5,36 %

0

0,00 %

Les provinciaux

 

 

 

 

12,28 %

Les Alsaciens

0

0,00 %

2

3,45 %

Les Basques, Bretons, Corses, Occitans

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Bretons

4

7,14 %

2

3,45 %

Les Corses

3

5,36 %

1

1,72 %

La Flandre ou les Länder

0

0,00 %

1

1,72 %

 

Les minorités

 

 

 

 

8,77 %

Les homosexuels

3

5,36 %

0

0,00 %

Les minorités ou communautés, sans précision

3

5,36 %

1

1,72 %

Les populations noires

0

0,00 %

3

5,17 %

Les partis politiques

 

 

 

 

15,79 %

Démocratie libérale

0

0,00 %

1

1,72 %

Le PCF

2

3,57 %

5

8,62 %

Le PS

1

1,79 %

1

1,72 %

Le RPR

0

0,00 %

1

1,72 %

Les partis

0

0,00 %

1

1,72 %

Les souverainistes

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Verts

1

1,79 %

1

1,72 %

L’extrême droite (française ou européenne)

2

3,57 %

1

1,72 %

Les Français

 

 

 

 

5,26 %

Les jeunes Français

0

0,00 %

2

3,45 %

Les Français

3

5,36 %

1

1,72 %

Autres

 

 

 

 

5,26 %

Le football

1

1,79 %

1

1,72 %

Les écoles

2

3,57 %

0

0,00 %

Les militaires

0

0,00 %

1

1,72 %

 

56

100,00 %

58

100,00 %

100,00 %

Dans la France laïque et sécularisée des années 1990-2000, ce sont les croyants – et tout particulièrement les musulmans – qui sont perçus par la presse comme étant les plus enclins au « repli identitaire », suivis des étrangers de toute origine. Ensemble, les croyants, les étrangers, les immigrés, les provinciaux et les minoritaires de toute sorte (noirs et homosexuels, notamment) constituent 73,69 % des populations auxquelles l’expression « repli identitaire » est associée dans les articles de Libération et du Figaro. Suivent le parti communiste, l’extrême droite et quelques autres partis politiques. Quant aux Français non minoritaires, ils ne semblent atteints qu’à 5,26 % par le « repli identitaire » et encore jamais lorsqu’ils défendent la langue française ou l’exception culturelle française[19]. En définitive, pour avoir l’esprit large, mieux vaut n’être ni musulman, ni juif, ni étranger, ni breton, ni corse, ni homosexuel, ni communiste, ni noir, ni même jeune…

Cela prête évidemment à sourire. Mais admettons que ce soit vrai. Admettons, l’espace d’un instant, qu’il soit préférable d’être français, blanc, parisien, hétérosexuel, vieux et athée pour faire preuve d’ouverture d’esprit. D’où viendrait une si étrange alchimie ? N’aurions-nous pas affaire aux catégories dominantes, ou du moins centrales, de notre société ? Et ne serait-il pas plus facile à ceux dont les valeurs et la culture l’emportent dans une société de se prétendre – ou de se sentir – au-dessus de la mêlée ?

Quant aux minoritaires (ou à ceux qui se sentent tels), que peuvent-ils faire ? Comment peuvent-ils concilier leur différence relative avec la culture et les valeurs de la société qui les englobe ? Ainsi que l’a montré Manuel Castells, ils peuvent légitimer le modèle dominant et mettre leur différence sous le boisseau, ou se barricader sur leur identité et résister à la société et à ses valeurs, ou encore, tenter de se construire une identité nouvelle qui redéfinisse leur position sociale et conduise à transformer l’ensemble de la société. Ils ont donc trois options : l’identité légitimante, l’identité-résistance (qui correspond à ce que nous avons appelé le « repli identitaire ») ou l’identité-projet. Lorsque les minoritaires s’efforcent de bâtir une identité-projet, c’est-à-dire lorsque, selon les termes de Castells, ils « construisent une identité nouvelle qui redéfinit leur position dans la société et, par là même, se proposent de transformer l’ensemble de la structure sociale »[20], comment sont-ils perçus par les Français-blancs-parisiens-hétérosexuels-vieux-et-athées ? Ne risquent-ils pas d’être rejetés sans autre forme de procès dans l’obscurité du « repli identitaire » ? Mais, dans ce cas-là, où se situent, justement, le « repli identitaire », la résistance ou l’étroitesse d’esprit ?

On le voit, il ne paraît pas juste d’associer automatiquement et sans distinction identité et « repli identitaire ». D’abord, en raison de l’argument que nous venons d’évoquer à l’instant : parce que ceux qui posent la question de l’identité ne le font pas toujours en termes de « repli », mais aussi, parfois, en termes de projet de société. Ensuite, parce que ceux à qui la question de l’identité est posée ne peuvent se contenter de la balayer d’un revers de la main, pour au moins deux raisons.

En premier lieu, les personnes qui posent la question de leur identité sont généralement des dominés, d’anciens dominés – par exemple, en France, des personnes issues des ex-colonies françaises – ou des personnes qui se sentent stigmatisées en raison de leur différence ; il serait tout à fait injuste de négliger leur souffrance dans l’examen politique et moral de la question qu’ils posent, comme d’en décliner absolument toute forme de responsabilité.

En second lieu, au nom de quoi peut-on reprocher à autrui d’agir aujourd’hui conformément à ce que l’on a fait soi-même hier ? « Les conflits qui font l’actualité », nous explique en effet Jean-François Bayart, « tirent leur force meurtrière de la supposition qu’à une prétendue “identité culturelle” correspond une “identité politique”, en réalité tout aussi illusoire. Dans les faits, chacune de ces identités est une construction, souvent récente[21]. » Or, n’est-ce pas le propre du processus de construction nationale – auquel ont procédé tous les États-nations contemporains, dont la France – que de vouloir associer identité culturelle et identité politique ? Rappelons, à ce propos, la définition qu’Ernest Gellner a donnée du nationalisme : « Le nationalisme est essentiellement un principe politique, qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes[22]. » N’est-ce pas exactement ce que décrit Jean-François Bayart ? Quant au caractère « illusoire » ou « imaginaire » des fondements culturels de l’identité politique, n’est-ce pas précisément ce qui caractérise la nation, cette « communauté imaginée », selon – notamment – les travaux fameux de Benedict Anderson[23] ? Certes, on ne peut pas continuer indéfiniment à morceler la planète en micro-États dans le but de parvenir à une totale congruence entre « identité culturelle » et « identité politique » ; mais on ne peut pas, non plus, laisser les problèmes identitaires en l’état. D’autant plus que, selon un rapport récent du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), près d’un milliard de personnes – soit environ une personne sur sept dans le monde – appartiennent à des groupes victimes d’une forme ou d’une autre d’exclusion ethnique, religieuse ou, plus généralement, « culturelle »[24]. Il serait donc sans doute souhaitable, pour éviter la multiplication des conflits et la fragmentation du monde, d’inventer de nouvelles solutions, plus souples que par le passé.

En conclusion sur ce point, si le « repli » sur soi est aujourd’hui l’une des façons de vivre son identité, il ne paraît juste ni de caricaturer l’identité en la réduisant à ce repli, ni de faire la sourde oreille aux questions qu’elle pose à notre société. Mais comment faire, face au risque de communautarisme ?

Le péril communautariste

Le mot « communautarisme » a fait une entrée tardive dans notre société, avant de connaître un vif succès. Totalement absent des articles du Monde en 1987 et 1988, il y apparaît pour la première fois en 1989 dans un article de Maxime Rodinson intitulé « De la peste communautaire »[25]

Figure 4 : Articles du Monde faisant état de « communautarisme »

Après avoir stagné jusqu’en 1991, l’usage du mot « communautarisme » dans les articles du Monde connaît une progression spectaculaire. L’emploi de ce terme croît en effet au taux moyen de 40,97 % par an jusqu’en 2001 (cinq fois le taux de progression du mot « identité ») et double même subitement en 2002 – sans doute sous l’effet des attentats du 11 septembre 2001 – avant de redescendre quelque peu dans les années 2004-2005, tout en restant néanmoins à un niveau fort élevé. Cette progression foudroyante de l’usage du mot « communautarisme » dans les articles du Monde est également perceptible dans le langage courant, même si elle est difficile à mesurer. Le philosophe Alain Renaut la déplore.

Pour moi, l’un des éléments regrettables du débat actuel sur la laïcité est la pénétration du langage courant, dans des conditions d’imprécision effarantes, par le terme même de « communautarisme », qui était inconnu il y a à peine plus de cinq ans en France au-delà du cercle des spécialistes de sociologie des cultures et de philosophie politique. Désormais, chaque fois que quelqu’un fait référence à une identité culturelle distincte et revendiquant une forme de visibilité sociale, on lui dit que c’est du communautarisme[26].

Il est vrai, comme l’écrit Alain Renaut, que le mot « communautarisme » est souvent employé « dans des conditions d’imprécision effarantes ». Il reste d’ailleurs longtemps absent des dictionnaires et n’entre dans le Petit Robert qu’en 2005, avec la définition suivante :

Système qui développe la formation de communautés (ethniques, religieuses, culturelles, sociales…), pouvant diviser la nation au détriment de l’intégration. « “Marre des tribus !” Une déclaration contre le communautarisme et pour le métissage » (Le Nouvel Observateur, 2003). Contraire : Individualisme ; universalisme.

Cette définition un peu floue omet de préciser que le terme est d’un usage exclusivement péjoratif, ainsi que le souligne Pierre-André Taguieff.

Il s’agit donc d’un terme d’usage polémique, nettement péjoratif : nul ne s’affirme naïvement et fièrement « communautariste » (pas plus que « raciste »), et les « dérives communautaristes » dénoncées sont toujours celles d’un groupe autre que le groupe d’appartenance du dénonciateur. Le « communautariste », c’est l’autre[27].

Il m’a semblé constater, au fil de mes lectures, que le terme « communautarisme » désignait – pour ceux qui y recourent – tout ou partie des trois actions suivantes : la réification des identités collectives sur la base de critères ethniques, religieux ou autres ; la fermeture de certaines « communautés » sur elles-mêmes, aux dépens de la solidarité nationale ; et la soumission de tous les membres de ces communautés aux normes supposées propres à ces dernières, au mépris de la liberté individuelle et des droits de l’homme. Toutefois, la validité du concept de communautarisme est sévèrement mise en cause : divers auteurs lui reprochent, en effet, d’être un outil polémique qui, apparu dans un contexte d’affrontement idéologique, présenterait de sérieuses lacunes et servirait à piéger le débat.

En premier lieu, Éric Fassin souligne que le mot est apparu à une date particulière : « le tournant, c’est 1989 », dit-il, « à la fois le bicentenaire de la Révolution Française et la chute du mur de Berlin, mais aussi le débat sur le foulard islamique »[28]. Or, ajoute Louis-Georges Tin, le bicentenaire de la Révolution s’accompagne d’un « éloge de la patrie et du modèle républicain [qui] rassemble dans un même accord la droite et la gauche », la première affaire de « foulard islamique » transforme le modèle républicain français en « seul rempart » face à l’islamisme, et la chute du mur de Berlin fait que « la France peut désormais se présenter comme l’autre modèle, LE modèle alternatif »[29].

Philippe Mangeot, en second lieu, considère que l’ensemble de la littérature anti-communautariste pèche au moins sur trois points :

           le niveau de généralité où elle situe l’analyse, d’abord, qui lui fait mettre toutes les minorités sur le même plan ; ce qui lui permet par exemple de discréditer le « communautarisme gai et lesbien » en agitant le chiffon du « péril islamiste » ;

           la confusion, ensuite, qui consiste à considérer que « communauté » et « identité » sont strictement équivalentes ;

           l’abstraction, enfin, qui pour ne reconnaître que l’égalité en droit s’aveugle aux discriminations réelles, au risque de confondre l’universel avec le majoritaire et la démocratie avec les majorités numériques ou idéologiques[30].

En troisième lieu, enfin, Louis-Georges Tin met vivement en cause la dichotomie universalisme/communautarisme, qui piège, à ses yeux, le débat.

Il faut remarquer que la prétention à l’universalisme est en fait une spécificité française. Encore tous les Français ne se soucient-ils pas d’universalisme. En effet, plus on descend dans la hiérarchie sociale, plus la propension à se réclamer de l’universalisme diminue. Bref, l’universalisme n’est même pas une spécificité française, c’est une spécificité des élites françaises. […] Au fond, il faut revenir à la question de départ : qu’est-ce donc que l’universalisme ? J’ignore ce qu’il devrait être en théorie, mais dans la pratique, c’est en fait le travail très particulier par lequel un groupe social dominant tend à constituer son ethos en éthique. […] L’universalisme est dans le débat public l’illusion de perspective que produisent (et que subissent) ceux qui, étant placés au centre du dispositif social de facto, prétendent de jure demeurer au centre de ce dispositif, objectivement ajusté à leurs dispositions. […] Je refuse pour ma part de me laisser piéger. En effet, dans le débat français, il n’y a pas débat. On est forcé de se dire universaliste. Car personne n’est communautariste : le communautariste, c’est toujours l’autre. On est donc prisonnier d’une fausse alternative idéologique dont les effets sociaux contribuent objectivement à disqualifier par avance toute politique visant à réduire les inégalités sociales, qu’elles soient fondées sur l’origine ethnique, le sexe, l’orientation sexuelle, etc.[31]

Il s’ensuit que la mise en cause de l’identité au nom du péril communautariste laisse perplexe. On a plus l’impression d’assister à un affrontement idéologique non exempt de coloration nationaliste qu’à la mise à jour d’une utilisation de l’identité réellement dangereuse pour l’humanité. D’ailleurs, le concept de communautarisme ne peut-il pas être retourné contre ses auteurs ? C’est ce qui semble ressortir d’un débat sur la laïcité tenu par Alain Touraine et Alain Renaut et publié en 2005. Alain Renaut revient sur l’épisode de la Charte européenne des langues minoritaires et régionales :

Quand on a modifié la Constitution, en 1992, pour dire que la langue de la République est le français, quand on a refusé un amendement qui eût consisté simplement à reconnaître qu’il y avait par ailleurs des langues minoritaires et régionales, je me demande si cela ne cachait pas à vrai dire une forme de communautarisme, parce que ici il s’agissait moins de projeter un avenir fondé sur des principes établis en commun que de protéger un héritage linguistique et culturel déjà produit par une histoire très particulière[32].

Puis il ajoute :

Aujourd’hui, ce républicanisme a […] évolué et tend vers une représentation de la communauté politique qui requiert un certain quantum d’homogénéité culturelle. Pour préserver ce quantum d’homogénéité que nos républicains considèrent comme essentiel à la cohésion de l’espace public, on décide de faire abstraction des identités particulières : ce qui nous reconduit vers le geste qui s’est incarné dans la loi de 2004 sur le voile, laquelle, de ce point de vue, va de toute évidence dans le mauvais sens. D’où ma question : est-ce qu’il n’y a pas dans les infléchissements contemporains du républicanisme français une propension à un communautarisme d’un certain type qui chercherait à faire prévaloir en France la représentation d’une communauté culturellement et linguistiquement homogénéisée, donc débarrassée de sa diversité[33] ?

Ce à quoi Alain Touraine – pourtant favorable à la loi de mars 2004 – répond :

Il est vrai que le républicanisme intégriste devient un communautarisme, en faisant primer le droit du collectif sur le droit de l’individu[34]

Il n’empêche. Le risque existe indubitablement que des phénomènes communautaires – ou nationaux – portent atteinte aux libertés. Le problème, par rapport à notre objet, est cependant que rien ne permet d’établir une relation d’équivalence entre identité et communautarisme : « c’est sombrer dans l’hubris[35] », écrit en effet Pierre-André Taguieff, « que de confondre les processus de renaissance ou de réveil, voire d’invention ou de réinvention des “communautés” avec des manifestations de “communautarisme” (au sens fortement péjoratif de fermeture sur soi du groupe doublée d’intégrisme culturel et d’exclusivisme, voire de racisme ou de national-racisme séparatiste)[36]. » Donc, par-delà les anathèmes ou les affrontements idéologiques, où commence véritablement le péril ? Pour le cerner de façon précise et nuancée, Gil Delannoi suggère de soumettre tout phénomène national ou communautaire dans le détail à plusieurs tests qu’il synthétise en quatre indices.

1. indice d’emprise (forte ou faible) : mesure le fait qu’un individu a une possibilité ou une nécessité d’appartenance communautaire et que cette communauté d’appartenance a des droits sur lui, perçus ou non comme devoirs par lui, et dans tout ou partie des aspects de la vie.

2. indice de hiérarchie (forte ou faible) en tant que cette hiérarchisation est plus ou moins éloignée d’une pluralité égalitaire dans les appartenances : mesure le fait qu’une des appartenances communautaires l’emporte en hiérarchie sur les autres appartenances réelles ou potentielles.

3. indice de solidité (forte ou faible) : mesure le fait de pouvoir entrer et sortir d’une communauté d’appartenance, de pouvoir en changer avec facilité ou, au contraire, de subir une interdiction, de s’exposer à une accusation de trahison.

4. indice de visibilité (forte ou faible) : mesure le fait que cette appartenance puisse être identifiée de l’extérieur, par affichage ou simple transparence, ce qui représente aussi, à l’opposé, son degré d’opacité[37].

Une telle batterie de tests fournirait sûrement des résultats très riches et féconds. En attendant, la critique de l’identité au nom du « péril communautariste » paraît surtout relever, pour l’instant, de l’idéologie. Exiger ou souhaiter un renoncement collectif au concept d’identité parce qu’il servirait à justifier des « replis identitaires » ou des démarches « communautaristes », c’est donc se placer dans une position d’engagement militant qui, pour être respectable, ne donne nullement lieu à un consensus comparable à celui qui s’est noué au lendemain de la guerre à l’encontre de la notion de race. On commet sûrement des horreurs au nom de l’identité, comme on en commet au nom de la liberté, de l’amour ou des grandes idées… Mais, de même qu’on ne renonce ni à la liberté, ni à l’amour, ni aux grandes idées, rien de ce que nous venons d’examiner n’incite pour l’instant à renoncer à l’identité. Reste à examiner à présent la validité scientifique du concept.

le débat scientifique

Des fondations friables

La notion d’identité relève, au départ, de l’ontologie. Dans La métaphysique, Aristote distingue plusieurs formes d’identité. « Le Même », écrit-il en effet, « a différents sens ; en un premier sens, nous le désignons parfois par l’expression identité numérique ; en un second sens, c’est quand il y a unité, à la fois en définition et en nombre : par exemple, tu es un avec toi-même par la forme et la matière ; enfin, s’il y a unité de la définition de la substance première »[38]. Plus loin, Aristote appelle l’identité : « unité par essence »[39]. L’auteur de La métaphysique écrit également que « l’identité est une unité d’être, ou unité d’une multiplicité d’êtres, ou, enfin, unité d’un seul, traité comme multiple […] »[40]. Toutefois, cette notion métaphysique de l’unité d’être ou de l’unité d’une multiplicité d’êtres se rencontre-t-elle concrètement dans les sociétés humaines ?

En premier lieu, un être peut-il demeurer semblable à lui-même dans un monde en perpétuel changement ? Héraclite répond par la négative : « Tout coule et on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». L’histoire du bateau de Thésée, rapportée par Plutarque, prolonge la réflexion : les Athéniens l’auraient conservé pendant des siècles, en retirant les planches usées et les remplaçant à l’identique ; toutefois, ce bateau dont les planches avaient été renouvelées, était-il toujours le bateau de Thésée ou un autre ? Et si on avait gardé les planches originelles pour construire un nouveau bateau, lequel des deux aurait finalement été le bateau de Thésée ?

En second lieu, la notion d’identité collective n’est-elle pas totalement paradoxale ? N’est-elle pas, en effet, par définition, « à la fois ce qui rend semblable et différent, unique et pareil aux autres », selon une formule d’Edmond Marc Lipiansky[41] ? Un concept qui repose sur tant de paradoxes ne risque-t-il pas d’être illusoire ?

Certains des paradoxes de l’identité semblent néanmoins pouvoir être levés. En premier lieu, souligne Paul Ricœur, le débat sur l’identité a souvent été faussé par confusion de deux usages distincts du concept : l’identité comme mêmeté et l’identité comme ipséité, ce qui fait qu’un être est lui-même et non un autre[42]. En second lieu, le paradoxe de l’identité collective, qui « rend semblable et différent », est simple à résoudre : vis-à-vis de l’extérieur du groupe, la construction d’une identité collective implique un mouvement de différenciation, tandis qu’à l’intérieur, elle provoque, au contraire, un effet de fusion[43]. Néanmoins, tous les paradoxes de l’identité ne peuvent vraisemblablement pas être levés et la position radicale de David Hume peut paraître légitime. Il considère, en effet, qu’entre l’unité et le nombre, il n’existe pas d’intermédiaire et qu’un objet ou un être ne peut, en outre, pas être identique à lui-même, dans la mesure où il se transforme sans cesse ; par conséquent, « c’est à l’imagination qu’est attribuée la faculté de […] transformer la diversité en identité. C’est la croyance qui sert ensuite de relais »[44].

Les fondements philosophiques de l’identité semblent donc pour le moins fragiles : comment ce concept issu de la métaphysique pourrait-il convenir à l’étude des sociétés contemporaines tant il paraît abstrait et paradoxal ? Ne ressortit-il pas, finalement, comme le pense David Hume, de l’imagination et de la croyance ? Ce n’est pas tout ; on lui reproche, en outre, divers excès.

Des excès

Selon un argument répandu, employer le concept d’identité conduirait à réifier les phénomènes culturels. Or, la diversité culturelle ne résulte pas seulement de l’héritage ou de la reproduction culturels mais aussi d’un processus permanent d’invention, de différenciation, de transformation, de « bricolage »… Analyser ce processus complexe en terme d’identité, ce serait nier sa part de fluidité pour n’y voir que continuité et stabilité. Cette critique peut être judicieuse : employer sans précaution le concept d’identité dans un sens proche de son origine étymologique de « mêmeté » reviendrait, en effet, à surestimer la part de stabilité de la diversité culturelle, aux dépens de sa part de renouvellement ; ce serait donc une erreur scientifique, contre laquelle le chercheur doit se prémunir en expliquant clairement le sens qu’il donne au concept et la façon dont il l’utilise.

Selon d’autres critiques, recourir au concept d’identité reviendrait à s’inscrire dans une logique substantialiste et essentialiste.

En premier lieu, étudier l’identité collective d’un groupe humain équivaudrait, en quelque sorte, à rechercher « une substance qui réponde à un substantif »[45], comme s’il existait une substance commune à toutes les personnes qui répondent à l’appellation de « noir », « femme », « breton » ou « juif », pour ne citer que ces exemples. On risquerait donc, à recourir au concept d’identité, d’en arriver à transformer les groupes humains réels – complexes et impermanents – en des entités irréelles (que Juvénal Quillet appelle joliment dans ce volume des « êtres théologico-métaphysiques »[46]), à maltraiter l’histoire en postulant que l’identité du groupe est éternelle et à produire toutes sortes de mythes et de légendes, destinés à justifier les prétentions du groupe à l’unité, à l’éternité, voire à la supériorité sur ses voisins… La critique est juste mais quelque peu abrupte. Qu’un groupe croie en son unicité, son unité et sa permanence – caractéristiques théoriques de l’identité[47] – et qu’il produise de grands récits qui viennent conforter ses croyances ne signifie pas pour autant que le chercheur qui étudie « l’identité » du groupe partage ses croyances et donne foi à ses récits mythiques.

En second lieu, le recours au concept d’identité relèverait de l’essentialisme. Toute évocation d’une identité collective équivaudrait à considérer que la supposée substance commune à tous les membres d’un groupe et à eux seuls s’expliquerait par la nature ou l’essence du groupe, donc par la naissance, et non pas par des facteurs de situation. Toute personne issue de tel ou tel groupe, partageant une « identité » commune avec les membres de ce groupe, posséderait, par nature, les attributs propres à son milieu d’origine et en adopterait les comportements distinctifs. Il est incontestable, en effet, que les thuriféraires de l’identité sombrent parfois dans l’essentialisme ; mais on ne peut pour autant en déduire brutalement que tous les chercheurs qui recourent au concept tombent dans ce travers… Le mot « identité » n’est pas plus univoque que les autres concepts de sciences sociales et tout dépendra donc du sens précis que le chercheur attribue explicitement au concept qu’il utilise.

Les excès que nous venons d’évoquer sont donc potentiels : un abus du concept d’identité peut, certes, conduire à la réification de la culture, au substantialisme et à l’essentialisme. Toutefois, contrairement au concept de race que nous évoquions en introduction, ce n’est pas tant le concept qui est en cause que l’emploi qui en est fait ; un emploi qui n’est peut-être pas toujours exempt d’insuffisances.

Des insuffisances

Une première insuffisance de la réflexion menée en termes d’identité pourrait être, selon les critiques, son incapacité à prendre en compte l’altérité et les relations pour se focaliser exclusivement sur les supposés invariants identitaires. Ce serait, de fait, une conséquence du substantialisme évoqué ci-dessus. Certes, on ne peut nier que le terme d’identité soit parfois manié de la sorte, mais il s’agit là d’un profond « mésusage », comme l’écrit Juvénal Quillet[48] ; car tous les travaux sérieux sur l’identité – à commencer par ceux d’Erik Erikson[49], qui a introduit le concept dans les sciences sociales – montrent, au contraire, que l’identité serait inséparable de l’altérité et de la relation : ce sont elles qui lui donnent son sens. Faire de l’identité une monade, comme cela peut parfois arriver, est une absurdité qui ne tient nul compte des apports des sciences sociales sur la question.

À l’inverse, l’autre pôle de la critique consiste à reprocher à l’identité de ne pas être suffisamment substantielle : la recherche sur l’identité accorderait une place démesurée à la subjectivité des acteurs et à l’étude des représentations et négligerait les fondements objectifs de la différence. Tel semble être, notamment, le sentiment de Pierre-Jean Simon dans le présent volume, quand il écrit :

Parler d’identité, cela permet souvent, en fait, de se situer seulement sur le plan des représentations, des opinions, des sentiments, des subjectivités, en faisant l’économie des interrogations plus avant sur ce qui, éventuellement, fonde ces représentations, sur ce qui est au fondement de cette identité et qui la justifie. L’identité culturelle ou régionale, ainsi l’identité bretonne, ce serait l’image de soi et de la collectivité à laquelle on appartient. L’image de soi comme différent des autres et semblable à certains autres. Image rassurante de différence partagée. Mais cette différence, quelle est-elle ? Une collectivité, ce n’est pas seulement un sentiment d’appartenance et d’identification. Ce n’est pas uniquement une affaire de subjectivité[50].

L’identité est selon lui « une notion assez floue et à géométrie variable. Ce qui, d’une certaine manière, est bien commode, car on peut y mettre à peu près tout ce que l’on veut »[51] ; il suggère de lui préférer le concept d’ethnicité qui, seul à ses yeux, permettrait de combiner subjectivité et objectivité… Or, en sciences sociales, ce ne sont peut-être pas tant les concepts qui sont flous que leurs utilisateurs qui manquent parfois de rigueur en les utilisant à leur guise, sans tenir compte des apports de leurs prédécesseurs[52]. Le terme d’ethnicité n’y échappe pas : il est « très utile parce que personne ne sait exactement ce qu’il signifie réellement », explique Irving Howe, cité par Marco Martiniello, lequel parle même de « chaos théorique » à propos de l’ethnicité[53]. Quant à l’articulation de la subjectivité et de l’objectivité, c’est en effet une importante difficulté à résoudre mais qui dépend moins, semble-t-il, des termes employés que des chercheurs qui en usent. On connaît, en effet, des travaux relatifs à l’identité, à l’ethnicité, à la nation ou au genre qui penchent du côté du substantialisme, d’autres du côté du subjectivisme et d’autres encore qui s’efforcent d’articuler construction subjective et substrat « objectif ». Le poids des mots peut, certes, être important mais ce sont les choix épistémologiques du chercheur qui priment.

Une troisième insuffisance parfois reprochée à la recherche sur l’identité est de surestimer la dimension individuelle des appartenances et de négliger leur dimension collective ; l’identité relèverait ainsi de « stratégies plus ou moins utilitaires »[54]. Cette critique pertinente mérite néanmoins d’être nuancée. Il est probable, en effet, que le succès du concept d’identité culturelle à partir des années 1980 corresponde, d’une part, à la volonté d’appréhender la question des minorités en termes individuels et non plus collectifs et, d’autre part, en termes exclusivement culturels et non plus globaux[55]. Cependant, il paraît peu contestable que notre époque de « modernité tardive » est marquée par l’intensité de la réflexivité et de la subjectivisation… Si les phénomènes minoritaires relèvent, certes, largement de l’appartenance collective, ce sont aussi, pour une part importante, des processus individuels subjectifs. L’expression de « stratégie identitaire », utilisée par beaucoup de chercheurs, peut, il est vrai, paraître excessivement utilitariste. Néanmoins, dans un monde où les institutions sont en crise et où l’introspection individuelle s’est étendue à tous les domaines de la vie, le degré d’identification des acteurs à l’ethnicité, à la religion, au genre ou à toute autre facette de leur identité, relève largement du projet de vie individuel et de l’autonomie du sujet.

Enfin, une quatrième faiblesse du concept d’identité concernerait l’autonomie des acteurs individuels et collectifs : l’identité serait une donnée imposée une fois pour toutes et il n’y aurait « aucun moyen dans la doctrine des identités de déclarer que chaque identité est auto-création, auto-institution, absolument contingente »[56]. Cette critique paraît à la fois excessive et en décalage par rapport aux réalités contemporaines. En premier lieu, l’idée que l’identité ne permettrait pas d’auto-création n’entre-t-elle pas en contradiction avec le reproche qui est fait aux zélateurs des identités collectives de conduire les groupes à produire des légendes autojustificatives ? Certes, ces légendes ont été, historiquement, imposées d’« en haut ». Les identités de toute sorte (politique, sociale, religieuse, familiale, etc.) ont longtemps été prescrites par les pouvoirs sociaux. Le succès même du mot « identité » ne vient-il pas de la volonté de l’État de contrôler systématiquement ses ressortissants en se servant de « papiers d’identité »[57] ? Toutefois, en second lieu, l’une des particularités de la période de « modernité tardive » en laquelle nous vivons est, précisément, que les citoyens ne se contentent plus de ces identités prescrites et qu’ils veulent déterminer eux-mêmes leur identité. L’effervescence identitaire à laquelle nous assistons depuis une vingtaine d’années un peu partout dans le monde n’est donc pas une légitimation mais une mise en cause des identités prescrites.

En conclusion de cette seconde partie, il est clair que le concept d’identité ne devrait pas être employé sans précaution. D’une part, ses fondements philosophiques sont fragiles et n’en font sûrement pas un outil aisé. D’autre part, l’emploi savant qui en est fait est soumis aujourd’hui au feu de la critique. Il est certes essentiel de critiquer la notion d’identité avant de l’utiliser, comme le soulignait Levi-Strauss en 1977 : « l’identité se réduit moins à la postuler ou à l’affirmer qu’à la refaire, la reconstruire, et […] toute utilisation de la notion d’identité commence par une critique de cette notion »[58]. On constate néanmoins que les critiques actuelles, que nous avons examinées dans cette deuxième partie, sont à la fois vives et contradictoires. Les uns reprochent à l’identité d’être trop substantialiste, les autres pas assez. Les uns lui reprochent de faire trop appel à l’imagination, les autres pas assez… Ne serait-ce pas, finalement, la réalité particulière que ce concept est destiné à étudier qui est délicate et sensible et les choix épistémologiques des chercheurs qui ne sont quelquefois pas les meilleurs ? Toujours est-il que l’examen du débat scientifique relatif à l’identité ne permet pas d’apporter de conclusions tranchées, suffisamment irréfutables pour justifier un rejet du concept. Nous lui laisserons donc, pour l’instant, le bénéfice du doute.

Conclusion

En conclusion, l’examen critique des reproches formulés à l’encontre du concept d’identité sur les plans politique et moral, d’une part, et scientifique, d’autre part, ne fait pas apparaître un consensus accablant d’une nature comparable à celui qui a conduit à l’abandon de la notion de race. En revanche, l’identité ne sort pas indemne de l’étude. Dans les faits, elle peut être parfois associée à des comportements graves ou inquiétants : séparatismes non démocratiques, intégrismes, extrémismes, etc. Sur le plan intellectuel, elle semble en son sens premier de « mêmeté » presque absurde tant elle est paradoxale ; en outre, elle peut être parfois employée dans un esprit de réification de la culture, de substantialisme, voire d’essentialisme. Quels enseignements tirer de ce bilan ?

En premier lieu, il convient de ne pas surestimer l’importance du signifiant « identité ». La réification de la culture, le substantialisme ou l’essentialisme ne sont pas liés en tant que tels au mot « identité ». Il est vrai que, dans le langage courant, l’identité est souvent associée à « l’idée selon laquelle, ce qui distingue un individu de tous les autres, c’est son être profond »[59], comme l’écrit Erving Goffman ; mais la croyance en cet « être profond » des individus ou des peuples ne découle pas de l’emploi ou non du mot identité. Quand bien même on renoncerait au mot, la croyance perdurerait et s’appuierait sur d’autres mots. Il en va de même des intégrismes, des séparatismes ou des extrémismes, qui abusent quelquefois de l’identité, comme ils peuvent abuser également de la nation, de la liberté, de la volonté divine, ou de n’importe quel autre concept… Ne serait-il pas naïf de croire qu’en supprimant le mot « identité » du vocabulaire on pourrait se débarrasser des erreurs et abus qui sont commis en son nom ou des acteurs sociaux qui les commettent ?

En second lieu, sur le plan scientifique, il semble préférable – même si c’est imprudent et malgré l’agacement qu’on peut ressentir à son sujet – de ne pas abandonner le concept d’identité. Car, d’une part, ce serait laisser libre-cours à l’usage commun qui en est fait, avec ses risques d’errements essentialistes, au lieu de tenter de le cerner théoriquement, de chercher les raisons qui en font le succès, de les analyser et d’en tirer des conséquences[60]. Ce serait, d’autre part, se priver des apports successifs des sciences sociales sur la question au lieu de les faire fructifier. Je rejoins donc sur ce point les réflexions de Jean-Claude Kaufmann.

De nombreux chercheurs ont à un moment ou à un autre signalé l’agacement provoqué par ce concept. Irrésistiblement attirant, il se révélait (à un certain degré de développement des recherches) créateur de flou, donc contre-productif. Au point que se pose la question de son rejet et de son remplacement, par des termes renvoyant à des réalités mieux définies. […] Je me suis personnellement posé cette même question. « Identité » est une notion du sens commun, souvent affublée d’une connotation essentialiste. Dans le domaine scientifique, c’est un terme définissant des réalités très diverses et imprécises. Le risque est donc considérable, en le reprenant dans le cadre d’une proposition théorique, de ne pas parvenir à le détacher du magma de significations hétéroclites lui collant à la peau. Il y aurait donc beaucoup d’avantages à inventer un terme tout nouveau et bien propret. Mais un inconvénient majeur : laisser libre cours aux conceptions dominantes de l’identité, aussi fausses qu’elles sont vagues et multiples. […] Je suis convaincu en effet qu’il faut inlassablement sauvegarder la mémoire collective des sciences humaines, mener le combat de l’intérieur, éviter comme la peste la fuite et l’enfermement confortable dans son petit univers. Ne pas aggraver encore la féodalisation mortifère. Concernant l’identité par ailleurs, les enjeux ne sont pas seulement scientifiques. Derrière le concept attrape-tout se profile en effet un problème de société aux dimensions considérables. L’identité […] est sans doute la forme que tend à prendre désormais la question sociale. Inventer un nouveau petit concept reviendrait donc aussi à abandonner lâchement ce terrain. Au contraire, il faut faire front, avec tous les dangers que cela présuppose[61].

Pour ma part, j’ai beaucoup appris à la lecture des auteurs qui ont travaillé sur l’identité et qui apportent chacun un éclairage complémentaire et enrichissant sur la question. Par exemple David Hume, qui, rappelons-le, pense que « c’est à l’imagination qu’est attribuée la faculté de […] transformer la diversité en identité [et que] c’est la croyance qui sert ensuite de relais »[62]. Erik Erikson, qui introduit non seulement le concept d’identité dans les sciences sociales mais aussi la notion, essentielle, d’identité négative[63] –, qui souligne que « la discussion sur l’identité ne peut séparer la croissance personnelle des changements sociaux »[64] et qui se montre partisan d’une recherche interdisciplinaire. Erving Goffman, qui distingue l’identité sociale de l’identité personnelle, les oppose toutes deux à l’identité « pour soi », ou identité « sentie »[65], et met en évidence le lien entre identité et stigmates sociaux. Paul Ricœur, qui plaide pour une interprétation narrative de l’identité ; car, explique-t-il, raconter se situe entre décrire et prescrire et la notion d’unité narrative de la vie est « un mixte instable entre fabulation et expérience vive. C’est précisément en raison du caractère évasif de la vie réelle que nous avons besoin du secours de la fiction pour organiser cette dernière rétrospectivement dans l’après-coup »[66].

Je retire de ces lectures et de beaucoup d’autres (Michel Wieviorka, Claude Dubar, Edmond Marc Lipiansky, François de Singly, etc.) l’idée que l’identité n’est pas une panacée mais qu’elle peut être un concept utile à la recherche si elle est prise dans les rets de la raison. J’ai écrit, ci-dessus, que, pour se prémunir de l’erreur scientifique, le chercheur devait expliquer clairement le sens qu’il donne au concept et la façon dont il l’utilise. Pour ma part, je l’emploie dans mes travaux de la façon suivante :

1.       L’identité est fondée sur des éléments concrets et objectifs, qui, comme l’écrit Goffman, sont autant de « “signes patents”, qui jouent le rôle de “porte-identité” » (tels une langue, une histoire, un territoire, des coutumes, dans le cas d’une identité collective de type ethnique). Mais ce qui importe, c’est le sens et la valeur que l’on attribue à ces éléments concrets, le récit que l’on construit autour d’eux. C’est pourquoi…

2.       Je m’inscris volontiers dans la perspective de Paul Ricœur quand il dit de l’identité qu’elle est une « fiction narrative » et même dans celle de David Hume quand il présente l’identité comme une illusion, fruit de l’imagination et de la croyance. L’identité, selon moi, est une construction de l’esprit qui crée une cohésion et une continuité humaines (unicité, unité, permanence) à partir d’éléments concrets qui ne prennent leur sens que grâce à cette construction de l’esprit.

3.       L’identité s’inscrit dans un contexte socio-historique, elle se construit dans la relation à l’Autre, est empreinte de rapports de domination et de stigmatisation et n’est jamais achevée ou définitive.

4.       J’ajoute que l’identité d’une personne est, selon moi, unique (et non pas « multiple », comme on le lit souvent) mais composite. Outre qu’elle comprend, selon les termes de Goffman, son identité sociale, son identité personnelle et son identité sentie, elle combine plusieurs facettes : genre, ethnicité, religion, origines sociales et familiales, handicap, expériences stigmatisantes, etc. À notre époque de réflexivité, chacun s’efforce de gérer au mieux les différentes facettes de son identité. Lorsque certaines d’entre elles sont ressenties comme trop contradictoires, cela peut créer un conflit intérieur ; et lorsque l’une des facettes est surévaluée par l’individu, cela peut l’amener à l’extrémisme.

5.       Enfin, si j’ai jusqu’à présent surtout (mais pas toujours) étudié l’identité à travers l’analyse de représentations sociales collectées par des entretiens semi-directifs, je ne crois pas, pour autant, qu’il faille cantonner l’identité aux seuls « aspects subjectifs de l’ethnicité », comme le souhaite Pierre-Jean Simon, ni que les entretiens semi-directifs soient la seule ou la meilleure des méthodes. L’article de Jean-Pierre Kervella dans ce volume montre bien, par exemple, à quel point l’observation participante peut s’avérer féconde pour approcher une identité collective.

On pourrait évidemment choisir malgré tout d’abandonner complètement ce concept, compte tenu de ses insuffisances et de ses usages douteux. Mais il ne faudrait pas, pour autant, négliger les phénomènes majeurs que l’effervescence identitaire décrit : une crise du pouvoir normatif des institutions (État, Église, parti, famille, etc.), un rejet de l’hétéronomie autoritaire qui prescrivait traditionnellement les identités et une volonté d’autonomie des acteurs sociaux…

La pluralité culturelle est objet de malaise en France, tant dans les instances politiques que dans le milieu des sciences sociales, qui ne s’est guère penché qu’assez tardivement et avec réticence sur cette question. Ceci tient sans doute tant à l’importance d’une conception abstraite de l’universalisme dans la culture française (qui, pendant longtemps, s’est fort bien accommodée du colonialisme), qu’à l’histoire très centralisée du pays. Il serait regrettable, cependant, de jeter le bébé avec l’eau du bain – ou le signifié identitaire avec le signifiant – car les revendications identitaires expriment des besoins profonds et des évolutions capitales, qui peuvent être analysés en termes de lutte pour la reconnaissance et de demande de droits culturels.

La non-reconnaissance, explique Axel Honneth, est vécue par ceux qui en souffrent comme une forme de mépris et joue « relativement à l’intégrité psychique de l’individu le même rôle négatif que les maladies organiques pour la reproduction de son corps »[67] ; elle est susceptible de provoquer des luttes intenses, motivées par « certaines réactions émotionnelles négatives, telles que la honte, la colère ou l’indignation ressentie face à l’injure ou au mépris »[68]

Quant aux droits culturels, ils sont devenus le « nouveau paradigme » de notre temps, selon Alain Touraine.

Aujourd’hui, à l’heure de l’économie globale et de l’individualisme triomphant, la mondialisation a fait voler en éclats ces anciens modèles de sociétés. Chacun de nous, pris dans la production et la culture de masse, s’efforce de leur échapper et de se construire comme le sujet de sa propre vie. Le nouveau paradigme dans lequel nous rendons compte de ces préoccupations nouvelles est culturel. En témoignent les grandes interrogations de notre époque : quelle place faut-il faire aux minorités ? La sexualité doit-elle être placée au centre de tout ? Assistons-nous au retour des religions[69] ?

Mais ni la revendication de droits culturels, ni la diversité culturelle ne sont des fins en soi et toutes les pratiques culturelles ne méritent pas nécessairement de bénéficier d’une politique de reconnaissance, car certaines d’entre elles peuvent porter atteinte aux droits de l’homme. Le principe démocratique sur lequel la question de l’identité devrait – ou pourrait – déboucher me semble être celui de la liberté culturelle, tel qu’il est théorisé par Amartya Sen[70] dans le premier chapitre du Rapport mondial sur le développement humain 2004. « La liberté culturelle », est-il expliqué dans ce rapport, « est la faculté donnée aux individus de vivre et d’être ce qu’ils choisissent, en ayant réellement la possibilité de considérer d’autres options »[71]. Ce concept me semble être la meilleure piste théorique à explorer aujourd’hui pour éviter de succomber aux périls que nous avons examinés précédemment et prendre justement en compte – tant sur le plan scientifique que politique – la question de l’identité.

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Wittgenstein Ludwig (1965), Le Cahier bleu et le cahier brun, Paris, Gallimard.

 



[1] Je remercie Juvénal Quillet et Pierre-Jean Simon pour leur relecture amicale et stimulante de cet article.

[2] Les archives du Monde sont disponibles en ligne à partir de l’année 1987. Plusieurs milliers d’articles contiennent le mot « identité » et mille six cent soixante-neuf articles incluent le mot « identité » dans leur titre.

[3] Jusqu’en 1998 pour les articles du Monde, 1999 pour les livres.

[4] Jusqu’en 2003 pour les articles du Monde, 2004 pour les livres.

[5] Pour trois raisons : d’une part, le feu nourri des critiques portées contre l’identité dans certains milieux intellectuels pourrait inciter les jeunes chercheurs désireux de réussir leur carrière à faire preuve de la plus grande circonspection à l’égard d’un concept suspect ; d’autre part, le retour en grâce de l’État, de la centralisation et de l’autorité dans le cœur des Français, attesté par les sondages d’opinion, pourrait ne pas être favorable à la thématique des identités ; enfin, les chiffres disponibles en août 2006 (vingt-et-une notices de la BnF et trente-sept articles du Monde) laissent présager une nette décrue.

[6] Jean-Marie Benoist in Levi-Strauss 1977, p. 13.

[7] Bayart 1996, p. 23.

[8] Castells 1998, vol. II, p. 11.

[9] Laplantine 1999, p. 7.

[10] Laplantine 1999, p. 24.

[11] Wieviorka 2001, p. 23.

[12] Dupin 2004, p. 9.

[13] Pour l’un, il s’agirait de la hantise d’un « repli sur l’identité », tandis que, pour l’autre, cette hantise porterait sur un « effacement des différences » et conduirait à de « l’anxiété » identitaire, ce qui revient donc, finalement, au même.

[14] Jean-Marie Benoist in Levi-Strauss 1977, p. 13.

[15] Laplantine 1999, p. 45.

[16] Par exemple, de 2002 à 2003, l’usage de l’expression « repli identitaire » progresse dans les articles du Monde alors que l’expression « identité » régresse dans les titres, puis c’est l’inverse qui se produit de 2003 à 2004.

[17] Laplantine 1999, p. 33.

[18] Il s’agit bien d’une première analyse, qui mériterait d’être approfondie et précisée, voire corrigée, dans la mesure où je me suis fondé sur les résumés d’articles que fournissent les bases de données de ces deux quotidiens sur internet et où je n’ai pu inclure dans mon classement que les articles dont le résumé était suffisamment explicite.

[19] Cf. l’article de Jean-Marc Bastiere, « Le français, cause des peuples », dans Le Figaro du 1er avril 2006. La base de donnée du Figaro sur internet fournit ce court extrait : « … à un optimisme vigoureux. Il nous présente la défense de notre langue non comme un repli identitaire, mais comme un combat pour la liberté. Un enjeu de civilisation, même, qui dépasse le… »

[20] Castells 1999, p 18.

[21] Bayart 1996, quatrième de couverture.

[22] Gellner 1989, p. 11.

[23] Anderson 1996.

[24] Pnud 2004, p. 6.

[25] Rodinson 1989.

[26] Renaut et Touraine 2005, p. 95.

[27] Taguieff 2003.

[28] Fassin 2000.

[29] Tin 2005.

[30] Mangeot 2003.

[31] Tin 2005.

[32] Renaut et Touraine 2005, p. 108.

[33] Idem, p. 109-110.

[34] Ibid.

[35] L’hybris ou hubris (du grec ancien ὕϐρις húbris), est une notion grecque que l’on peut traduire par démesure. C’est un sentiment violent inspiré par les passions et plus particulièrement par l’orgueil.

[36] Taguieff Pierre-André, « Communauté et “communautarisme” : un défi pour la pensée républicaine », in Cevipof 2005, p. 134-135.

[37] Delannoi Gil, « Nation et communauté », in Cevipof 2005, p. 53.

[38] Aristote 1962, p. 542.

[39] Idem, p. 263.

[40] Idem, 9, p. 275-276. Passage souligné par nos soins.

[41] Lipiansky 1992, p. 7.

[42] Cf. Ricoeur 1990, p. 140-149.

[43] Cf. Segrestin 1993, p. 116.

[44] Hume 1946, tome i, quatrième partie, section vi.

[45] Wittgenstein 1965, p. 51.

[46] Quillet 2006.

[47] Cf., notamment, Le Coadic 1998, p. 39-42.

[48] « Le mésusage du principe d’identité conduit à soutenir l’existence de monades que nous nommons identités. Et l’altérité et les relations disparaissent. » [Quillet 2006].

[49] Erikson 1972.

[50] Simon 2006.

[51] Simon 2006.

[52] Cf. Besnard 1987. En particulier les pages de conclusion consacrées au « fourre-tout de l’anomie » (p. 379-382) où l’auteur montre que les usages du « concept sociologique par excellence » sont « si variés qu’ils défient toute volonté de classification »…

[53] Martiniello 1995, p. 17. Voici la citation complète : « D’après Irving Howe, le terme ethnicité serait très utile parce que personne ne sait exactement ce qu’il signifie réellement (W. Sollors, 1986). Au-delà de sa tonalité ironique, cette affirmation paradoxale contient une part non négligeable de vérité. En effet, la littérature spécialisée présente un nombre presque illimité de définitions de l’ethnicité. Certaines d’entre elles convergent tandis que d’autres divergent au point de donner l’impression que le même mot est en fait utilisé pour rendre compte de réalités tout à fait différentes. À bien des égards, la recherche sur l’ethnicité semble par conséquent se trouver dans une situation de chaos théorique et empirique (A. Bacal, 1990). »

[54] Simon 2006.

[55] Cf. Patez 2001. Pour Fabrice Patez, le succès de l’expression « identité culturelle » s’expliquerait par la volonté de la gauche française d’individualiser les questions culturelles (d’où l’abandon du concept de « minorité nationale », employé auparavant) et par les efforts de langage des défenseurs des cultures minoritaires, cherchant à rendre leurs revendications « recevables » par les pouvoirs publics.

[56] Quillet 2006.

[57] Kaufman 2004, p. 17-22.

[58] Levi-Strauss 1977, p. 331.

[59] Goffman 1975, p. 73-74.

[60] Je reconnais qu’il est risqué pour la communauté scientifique de recourir – même avec précaution et rigueur – à un concept si présent dans le langage commun et si souvent dévoyé ou manipulé : elle pourrait paraître cautionner les errements essentialistes auxquels nous faisions allusion. Néanmoins, plutôt que de se retirer dans sa tour d’ivoire, je crois sincèrement que le rôle du chercheur – quitte à se brûler les doigts ! – est de mener un travail de fond sur ces questions sensibles et de procéder à une large vulgarisation scientifique.

[61] Kaufmann 2004, p. 51-52.

[62] Hume 1946, tome i, quatrième partie, section vi.

[63] Selon lui, en effet, « l’existence de “sentiments d’infériorité” et d’une haine de soi morbide est largement attestée dans tous les groupes minoritaires » [Erikson 1972, p. 324] et il l’étudie, en particulier chez les Noirs américains.

[64] Erikson Erik., op. cit., p. 19.

[65] Idem, p. 127.

[66] Idem, p. 191.

[67] Ibid.

[68] Ibid.

[69] Touraine 2005, 4e de couverture.

[70] Économiste indien né en 1938, professeur à l’université de Cambridge (Grande-Bretagne), prix Nobel d’économie en 1998 et conseiller du développement humain au Pnud, Programme des Nations Unies pour le développement.

[71] Pnud 2004, p. 4.



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