FAUT-IL JETER L’IDENTITE AUX ORTIES ?

Article paru dans Le Coadic Ronan (dir.), Identités et société de Plougastel à Okinawa, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, pages 41 à 66.

FAUT-IL JETER L’IDENTITE AUX ORTIES ?

par Ronan Le Coadic

    Faut-il renoncer à l’emploi du concept d’identité[1] ? C’est une éventualité assez fréquemment évoquée aujourd’hui dans divers cercles intellectuels français. On ne connaît pourtant guère d’exemples de renoncement collectif de la communauté des sciences sociales à l’usage d’un concept et il faut donc que celui-ci ait singulièrement démérité pour qu’on envisage de le jeter aux orties après l’avoir porté aux nues au cours des décennies qui précèdent.

Il arrive, certes, parfois que le spécialiste d’un concept finisse, après de longues années de recherche, par honnir l’objet de ses efforts. Cependant, il est plus courant que les concepts de sciences sociales tombent d’eux-mêmes dans l’oubli que sous l’effet d’un renoncement concerté. L’exception qui confirme la règle est le rejet du concept de race auquel il fut unanimement procédé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La communauté scientifique, après l’avoir abondamment utilisé au xixe et au début du xxe siècle, abandonna ce concept au lendemain de la guerre, pour deux raisons majeures corrélées : d’une part, l’abus criminel qui en avait été fait par les nazis dans les conditions d’horreur que l’on sait ; d’autre part, la démonstration effectuée par les plus grands biologistes que la notion de race n’avait aucune réalité chez l’homme, qui constitue une seule espèce. Peut-être peut-on déduire de ce cas exceptionnel de renoncement collectif que, pour que la communauté des sciences sociales décide d’un commun accord d’abandonner un concept, celui-ci doit faire l’objet d’un même double mouvement de rejet : politique et moral, d’une part, scientifique, d’autre part. Est-ce le cas en ce qui concerne l’identité ? Si oui, un tel double mouvement de rejet est-il justifié ? Nous examinerons successivement les éléments du débat politique et moral relatif à l’identité puis du débat scientifique, avant de tenter d’en tirer quelque enseignement.

Le débat politique et moral

Le recours à la notion d’identité fournit-il, comme ce fut le cas pour le concept de race, une justification à des comportements d’une nature si grave et préjudiciable pour l’humanité que ce serait un progrès d’y renoncer ?

L’écœurement

Le premier reproche qui est adressé au concept d’identité est mineur mais non dépourvu de signification, c’est l’emploi excessivement répandu qui en serait fait. Beaucoup d’observateurs parlent, en effet, d’overdose ou de « nausée » au sujet du mot « identité », qui serait devenu bien trop fréquemment utilisé de nos jours. S’agit-il, néanmoins, d’une impression infondée ou d’une réalité avérée ? Pour tenter d’esquisser une réponse à cette question, j’ai dénombré, de 1950 à 2005, les notices de la Bibliothèque nationale de France consacrées aux livres dont le titre contient le mot « identité ». Il en ressort que la quantité de livres consacrés à l’identité a progressé de façon exponentielle, passant d’un ouvrage par an en 1950 à soixante-quinze ouvrages par an en 2005, soit une croissance moyenne de 8,01 % par an sur l’ensemble de la période… L’extension très forte du recours au mot identité semble donc bien être une réalité. Pour le vérifier, j’ai, en outre, dénombré, de 1987 à 2005, les articles du Monde dont le titre contient le mot « identité »[2]. Ils connaissent une progression très comparable à celle que nous venons de constater pour les livres, passant de quarante-sept articles en 1987 à cent sept en 2005, ce qui confirme nos précédents résultats et l’impression selon laquelle l’usage du mot « identité » se répand à vive allure. Sans s’étendre sur le commentaire des courbes, on remarquera deux points. D’une part, c’est en 1976 que la croissance du nombre de livres comportant le mot « identité » en titre commence à s’accélérer : on passe de six ouvrages publiés en 1975 à seize en 1976. D’autre part, sur la période récente, les deux courbes des livres et des articles présentent quelques similitudes remarquables : après une vive croissance jusqu’au tournant du siècle[3], elles s’affaissent toutes deux pendant plusieurs années[4], puis reprennent nettement leur croissance en 2005.

Figure 1 : Livres publiés en France et articles du Monde dont le titre contient le mot « identité »

Nous ne disposons pas d’un recul suffisant pour savoir si ces courbes vont continuer à croître ou si le pic de 2005 ne correspond qu’à une sorte de chant du cygne, bientôt suivi d’une décroissance ; je serais néanmoins enclin à opter pour cette seconde hypothèse[5]. Quoi qu’il en soit, force est de constater que l’extension généralisée de l’usage du terme « identité » est une réalité, dont on comprend qu’elle puisse susciter la suspicion ou l’écœurement, surtout si elle est interprétée en termes de repli.

La hantise du repli

La propagation du mot « identité » va de pair avec l’expansion d’un phénomène identitaire, auquel la plupart des observateurs semblent accorder une importance majeure. Citons-en quelques-uns. Jean-Marie Benoist écrit qu’« une hantise traverse notre temps, saturé de communication, celle du repli de chacun sur son territoire, sur ce qui fait sa différence, c’est-à-dire son identité séparée, propre »[6]. Pour Jean-François Bayart, « le monde moderne est hanté par le spectre d’un effacement des différences. Il redoute l’uniformisation et, de ce fait, connaît une “anxiété générale portant sur les identités”… »[7]. Selon Manuel Castells, « deux forces contraires sont en lutte pour remodeler notre monde et nos vies : la mondialisation et l’identité »[8]. D’après François Laplantine, « notre époque, dont on dit tant de mal, constitue un défi extrêmement stimulant pour l’imaginaire. Elle nous incite à penser l’évanescent, l’aléatoire, le précaire, le turbulent[9]… », or « l’illusion de cohérence identitaire » donne « l’impression de saisir quelque chose de “vrai de vrai”, de la matière, de la chair, du solide, du compact »[10]. Michel Wieviorka pose l’hypothèse que « la modernité contemporaine ne doit être pensée ni comme le contraire, ni comme la suite, ni comme l’entrée en décomposition des identités particulières, mais comme une ère où celles-ci se développent »[11]. Enfin, Éric Dupin considère qu’« en ce début de iiie millénaire […] l’obsession de l’égalité semble avoir laissé la place à celle de l’identité »[12]. On remarque que les auteurs cités associent l’identité à « notre temps », au « monde moderne », à « notre monde et nos vies », à « notre époque », à « la modernité contemporaine » et à « ce début de iiie millénaire ». Ils montrent ainsi qu’ils considèrent que l’identité est aujourd’hui une question centrale, d’importance historique.

En outre, la plupart de ces auteurs laissent percer leur crainte par rapport à l’identité. Jean-Marie Benoist et Jean-François Bayart parlent même tous deux, en termes symétriques, d’une « hantise » qui traverserait notre époque[13]. L’inquiétude de ces observateurs porte sur le risque que chacun se recroqueville sur ce qui fait sa différence, se coupe des autres et pousse ainsi à une fragmentation du monde. Jean-Marie Benoist évoque à ce sujet un « rêve de réenracinement dans l’espace insulaire d’une séparation »[14], tandis que François Laplantine, sous le titre « La logique de la soustraction : rester entre soi », écrit que « la thématique identitaire est celle de la séparation et de la conservation »[15].

L’expression qui résume le mieux ces inquiétudes est celle de « repli identitaire », présente sous la plume de Jean-Marie Benoist dès 1977. Elle s’est propagée dans la société française au cours des dernières années mais ni aussi massivement ni aussi rapidement que le mot « identité » lui-même. Ainsi, si l’on reprend nos précédents indicateurs, on constate qu’aucun ouvrage répertorié par la Bibliothèque nationale de France ne contient cette formule dans son titre et que seuls trois articles du Monde la mentionnent explicitement en titre. En revanche, à l’intérieur des articles du Monde, sa présence se fait de plus en plus insistante. À partir des années 1990, elle se répand même à un rythme soutenu, souvent inversement proportionnel à celui du seul mot « identité » dans les titres[16].

Figure 2 : Articles du Monde faisant état d’un « repli identitaire »

L’expression « repli identitaire » est dépréciative : nul, en effet, ne proclame fièrement « se replier » sur son identité. Dans les travaux savants, l’expression désigne ces autres que l’altérité rebuterait mais jamais le savant lui-même, réputé d’esprit ouvert. « L’anthropologue n’est nullement concentré sur son identité », écrit en effet François Laplantine, « mais tourné vers le dehors, attiré par le grand air, le grand large »[17]. Il en va de même dans la presse : ceux qui se replient, ce sont les autres. Du moins est-ce ce qui ressort, en première analyse[18], des articles contenant l’expression « repli identitaire » parus dans le Figaro et dans Libération de la fin des années 1990 aux années 2000.

Figure 3 : À qui l’expression « repli identitaire » est-elle associée dans le Figaro et Libération ?

À qui l’expression « repli identitaire »
est-elle associée ?

Dans le Figaro

Dans Libération

Le Figaro
+ Libération

 

Citations

Pourcentage

Citations

Pourcentage

 

Les croyants

 

 

 

 

31,58 %

Les catholiques

1

1,79 %

4

6,90 %

Les juifs

3

5,36 %

4

6,90 %

Les musulmans

10

17,86 %

7

12,07 %

Les protestants

1

1,79 %

0

0,00 %

Les religions, sans précision

4

7,14 %

2

3,45 %

Les étrangers

 

 

 

 

16,67 %

Les Alpins (de la Suisse à l’Autriche)

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Belges

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Bosniaques

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Caribéens

1

1,79 %

0

0,00 %

Les habitants du Darfour

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Ivoiriens

0

0,00 %

2

3,45 %

Les Japonais

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Kenyans

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Maliens

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Néerlandais

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Palestiniens

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Russes

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Slovaques

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Turcs

0

0,00 %

4

6,90 %

Le monde entier

0

0,00 %

1

1,72 %

Les immigrés

 

 

 

 

4,39 %

Les Algériens de France

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Beurs

0

0,00 %

1

1,72 %

Les communautés issues de l’immigration

3

5,36 %

0

0,00 %

Les provinciaux

 

 

 

 

12,28 %

Les Alsaciens

0

0,00 %

2

3,45 %

Les Basques, Bretons, Corses, Occitans

1

1,79 %

0

0,00 %

Les Bretons

4

7,14 %

2

3,45 %

Les Corses

3

5,36 %

1

1,72 %

La Flandre ou les Länder

0

0,00 %

1

1,72 %

 

Les minorités

 

 

 

 

8,77 %

Les homosexuels

3

5,36 %

0

0,00 %

Les minorités ou communautés, sans précision

3

5,36 %

1

1,72 %

Les populations noires

0

0,00 %

3

5,17 %

Les partis politiques

 

 

 

 

15,79 %

Démocratie libérale

0

0,00 %

1

1,72 %

Le PCF

2

3,57 %

5

8,62 %

Le PS

1

1,79 %

1

1,72 %

Le RPR

0

0,00 %

1

1,72 %

Les partis

0

0,00 %

1

1,72 %

Les souverainistes

0

0,00 %

1

1,72 %

Les Verts

1

1,79 %

1

1,72 %

L’extrême droite (française ou européenne)

2

3,57 %

1

1,72 %

Les Français

 

 

 

 

5,26 %

Les jeunes Français

0

0,00 %

2

3,45 %

Les Français

3

5,36 %

1

1,72 %

Autres

 

 

 

 

5,26 %

Le football

1

1,79 %

1

1,72 %

Les écoles

2

3,57 %

0

0,00 %

Les militaires

0

0,00 %

1

1,72 %

 

56

100,00 %

58

100,00 %

100,00 %

Dans la France laïque et sécularisée des années 1990-2000, ce sont les croyants – et tout particulièrement les musulmans – qui sont perçus par la presse comme étant les plus enclins au « repli identitaire », suivis des étrangers de toute origine. Ensemble, les croyants, les étrangers, les immigrés, les provinciaux et les minoritaires de toute sorte (noirs et homosexuels, notamment) constituent 73,69 % des populations auxquelles l’expression « repli identitaire » est associée dans les articles de Libération et du Figaro. Suivent le parti communiste, l’extrême droite et quelques autres partis politiques. Quant aux Français non minoritaires, ils ne semblent atteints qu’à 5,26 % par le « repli identitaire » et encore jamais lorsqu’ils défendent la langue française ou l’exception culturelle française[19]. En définitive, pour avoir l’esprit large, mieux vaut n’être ni musulman, ni juif, ni étranger, ni breton, ni corse, ni homosexuel, ni communiste, ni noir, ni même jeune…

Cela prête évidemment à sourire. Mais admettons que ce soit vrai. Admettons, l’espace d’un instant, qu’il soit préférable d’être français, blanc, parisien, hétérosexuel, vieux et athée pour faire preuve d’ouverture d’esprit. D’où viendrait une si étrange alchimie ? N’aurions-nous pas affaire aux catégories dominantes, ou du moins centrales, de notre société ? Et ne serait-il pas plus facile à ceux dont les valeurs et la culture l’emportent dans une société de se prétendre – ou de se sentir – au-dessus de la mêlée ?

Quant aux minoritaires (ou à ceux qui se sentent tels), que peuvent-ils faire ? Comment peuvent-ils concilier leur différence relative avec la culture et les valeurs de la société qui les englobe ? Ainsi que l’a montré Manuel Castells, ils peuvent légitimer le modèle dominant et mettre leur différence sous le boisseau, ou se barricader sur leur identité et résister à la société et à ses valeurs, ou encore, tenter de se construire une identité nouvelle qui redéfinisse leur position sociale et conduise à transformer l’ensemble de la société. Ils ont donc trois options : l’identité légitimante, l’identité-résistance (qui correspond à ce que nous avons appelé le « repli identitaire ») ou l’identité-projet. Lorsque les minoritaires s’efforcent de bâtir une identité-projet, c’est-à-dire lorsque, selon les termes de Castells, ils « construisent une identité nouvelle qui redéfinit leur position dans la société et, par là même, se proposent de transformer l’ensemble de la structure sociale »[20], comment sont-ils perçus par les Français-blancs-parisiens-hétérosexuels-vieux-et-athées ? Ne risquent-ils pas d’être rejetés sans autre forme de procès dans l’obscurité du « repli identitaire » ? Mais, dans ce cas-là, où se situent, justement, le « repli identitaire », la résistance ou l’étroitesse d’esprit ?

On le voit, il ne paraît pas juste d’associer automatiquement et sans distinction identité et « repli identitaire ». D’abord, en raison de l’argument que nous venons d’évoquer à l’instant : parce que ceux qui posent la question de l’identité ne le font pas toujours en termes de « repli », mais aussi, parfois, en termes de projet de société. Ensuite, parce que ceux à qui la question de l’identité est posée ne peuvent se contenter de la balayer d’un revers de la main, pour au moins deux raisons.

En premier lieu, les personnes qui posent la question de leur identité sont généralement des dominés, d’anciens dominés – par exemple, en France, des personnes issues des ex-colonies françaises – ou des personnes qui se sentent stigmatisées en raison de leur différence ; il serait tout à fait injuste de négliger leur souffrance dans l’examen politique et moral de la question qu’ils posent, comme d’en décliner absolument toute forme de responsabilité.

En second lieu, au nom de quoi peut-on reprocher à autrui d’agir aujourd’hui conformément à ce que l’on a fait soi-même hier ? « Les conflits qui font l’actualité », nous explique en effet Jean-François Bayart, « tirent leur force meurtrière de la supposition qu’à une prétendue “identité culturelle” correspond une “identité politique”, en réalité tout aussi illusoire. Dans les faits, chacune de ces identités est une construction, souvent récente[21]. » Or, n’est-ce pas le propre du processus de construction nationale – auquel ont procédé tous les États-nations contemporains, dont la France – que de vouloir associer identité culturelle et identité politique ? Rappelons, à ce propos, la définition qu’Ernest Gellner a donnée du nationalisme : « Le nationalisme est essentiellement un principe politique, qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes[22]. » N’est-ce pas exactement ce que décrit Jean-François Bayart ? Quant au caractère « illusoire » ou « imaginaire » des fondements culturels de l’identité politique, n’est-ce pas précisément ce qui caractérise la nation, cette « communauté imaginée », selon – notamment – les travaux fameux de Benedict Anderson[23] ? Certes, on ne peut pas continuer indéfiniment à morceler la planète en micro-États dans le but de parvenir à une totale congruence entre « identité culturelle » et « identité politique » ; mais on ne peut pas, non plus, laisser les problèmes identitaires en l’état. D’autant plus que, selon un rapport récent du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), près d’un milliard de personnes – soit environ une personne sur sept dans le monde – appartiennent à des groupes victimes d’une forme ou d’une autre d’exclusion ethnique, religieuse ou, plus généralement, « culturelle »[24]. Il serait donc sans doute souhaitable, pour éviter la multiplication des conflits et la fragmentation du monde, d’inventer de nouvelles solutions, plus souples que par le passé.

En conclusion sur ce point, si le « repli » sur soi est aujourd’hui l’une des façons de vivre son identité, il ne paraît juste ni de caricaturer l’identité en la réduisant à ce repli, ni de faire la sourde oreille aux questions qu’elle pose à notre société. Mais comment faire, face au risque de communautarisme ?

Le péril communautariste

Le mot « communautarisme » a fait une entrée tardive dans notre société, avant de connaître un vif succès. Totalement absent des articles du Monde en 1987 et 1988, il y apparaît pour la première fois en 1989 dans un article de Maxime Rodinson intitulé « De la peste communautaire »[25]

Figure 4 : Articles du Monde faisant état de « communautarisme »

Après avoir stagné jusqu’en 1991, l’usage du mot « communautarisme » dans les articles du Monde connaît une progression spectaculaire. L’emploi de ce terme croît en effet au taux moyen de 40,97 % par an jusqu’en 2001 (cinq fois le taux de progression du mot « identité ») et double même subitement en 2002 – sans doute sous l’effet des attentats du 11 septembre 2001 – avant de redescendre quelque peu dans les années 2004-2005, tout en restant néanmoins à un niveau fort élevé. Cette progression foudroyante de l’usage du mot « communautarisme » dans les articles du Monde est également perceptible dans le langage courant, même si elle est difficile à mesurer. Le philosophe Alain Renaut la déplore.

Pour moi, l’un des éléments regrettables du débat actuel sur la laïcité est la pénétration du langage courant, dans des conditions d’imprécision effarantes, par le terme même de « communautarisme », qui était inconnu il y a à peine plus de cinq ans en France au-delà du cercle des spécialistes de sociologie des cultures et de philosophie politique. Désormais, chaque fois que quelqu’un fait référence à une identité culturelle distincte et revendiquant une forme de visibilité sociale, on lui dit que c’est du communautarisme[26].

Il est vrai, comme l’écrit Alain Renaut, que le mot « communautarisme » est souvent employé « dans des conditions d’imprécision effarantes ». Il reste d’ailleurs longtemps absent des dictionnaires et n’entre dans le Petit Robert qu’en 2005, avec la définition suivante :

Système qui développe la formation de communautés (ethniques, religieuses, culturelles, sociales…), pouvant diviser la nation au détriment de l’intégration. « “Marre des tribus !” Une déclaration contre le communautarisme et pour le métissage » (Le Nouvel Observateur, 2003). Contraire : Individualisme ; universalisme.

Cette définition un peu floue omet de préciser que le terme est d’un usage exclusivement péjoratif, ainsi que le souligne Pierre-André Taguieff.

Il s’agit donc d’un terme d’usage polémique, nettement péjoratif : nul ne s’affirme naïvement et fièrement « communautariste » (pas plus que « raciste »), et les « dérives communautaristes » dénoncées sont toujours celles d’un groupe autre que le groupe d’appartenance du dénonciateur. Le « communautariste », c’est l’autre[27].

Il m’a semblé constater, au fil de mes lectures, que le terme « communautarisme » désignait – pour ceux qui y recourent – tout ou partie des trois actions suivantes : la réification des identités collectives sur la base de critères ethniques, religieux ou autres ; la fermeture de certaines « communautés » sur elles-mêmes, aux dépens de la solidarité nationale ; et la soumission de tous les membres de ces communautés aux normes supposées propres à ces dernières, au mépris de la liberté individuelle et des droits de l’homme. Toutefois, la validité du concept de communautarisme est sévèrement mise en cause : divers auteurs lui reprochent, en effet, d’être un outil polémique qui, apparu dans un contexte d’affrontement idéologique, présenterait de sérieuses lacunes et servirait à piéger le débat.

En premier lieu, Éric Fassin souligne que le mot est apparu à une date particulière : « le tournant, c’est 1989 », dit-il, « à la fois le bicentenaire de la Révolution Française et la chute du mur de Berlin, mais aussi le débat sur le foulard islamique »[28]. Or, ajoute Louis-Georges Tin, le bicentenaire de la Révolution s’accompagne d’un « éloge de la patrie et du modèle républicain [qui] rassemble dans un même accord la droite et la gauche », la première affaire de « foulard islamique » transforme le modèle républicain français en « seul rempart » face à l’islamisme, et la chute du mur de Berlin fait que « la France peut désormais se présenter comme l’autre modèle, LE modèle alternatif »[29].

Philippe Mangeot, en second lieu, considère que l’ensemble de la littérature anti-communautariste pèche au moins sur trois points :

           le niveau de généralité où elle situe l’analyse, d’abord, qui lui fait mettre toutes les minorités sur le même plan ; ce qui lui permet par exemple de discréditer le « communautarisme gai et lesbien » en agitant le chiffon du « péril islamiste » ;