Faut-il renoncer à l’emploi du concept d’identité ?
C’est une éventualité assez fréquemment évoquée aujourd’hui dans divers cercles
intellectuels français. On ne connaît pourtant guère d’exemples de renoncement
collectif de la communauté des sciences sociales à l’usage d’un concept et il
faut donc que celui-ci ait singulièrement démérité pour qu’on envisage de le
jeter aux orties après l’avoir porté aux nues au cours des décennies qui
précèdent.
Il arrive, certes, parfois que le spécialiste d’un
concept finisse, après de longues années de recherche, par honnir l’objet de
ses efforts. Cependant, il est plus courant que les concepts de sciences
sociales tombent d’eux-mêmes dans l’oubli que sous l’effet d’un renoncement
concerté. L’exception qui confirme la règle est le rejet du concept de race
auquel il fut unanimement procédé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
La communauté scientifique, après l’avoir abondamment utilisé au xixe et au début du xxe siècle, abandonna
ce concept au lendemain de la guerre, pour deux raisons majeures
corrélées : d’une part, l’abus criminel qui en avait été fait par les
nazis dans les conditions d’horreur que l’on sait ; d’autre part, la
démonstration effectuée par les plus grands biologistes que la notion de race
n’avait aucune réalité chez l’homme, qui constitue une seule espèce. Peut-être
peut-on déduire de ce cas exceptionnel de renoncement collectif que, pour que
la communauté des sciences sociales décide d’un commun accord d’abandonner un
concept, celui-ci doit faire l’objet d’un même double mouvement de rejet :
politique et moral, d’une part, scientifique, d’autre part. Est-ce le cas en ce
qui concerne l’identité ? Si oui, un tel double mouvement de rejet est-il
justifié ? Nous examinerons successivement les éléments du débat politique
et moral relatif à l’identité puis du débat scientifique, avant de tenter d’en
tirer quelque enseignement.
Le débat
politique et moral
Le recours à la notion
d’identité fournit-il, comme ce fut le cas pour le concept de race, une
justification à des comportements d’une nature si grave et préjudiciable pour
l’humanité que ce serait un progrès d’y renoncer ?
L’écœurement
Le premier reproche qui est adressé au concept
d’identité est mineur mais non dépourvu de signification, c’est l’emploi
excessivement répandu qui en serait fait. Beaucoup d’observateurs parlent, en
effet, d’overdose ou de « nausée » au sujet du mot
« identité », qui serait devenu bien trop fréquemment utilisé de nos
jours. S’agit-il, néanmoins, d’une impression infondée ou d’une réalité
avérée ? Pour tenter d’esquisser une réponse à cette question, j’ai
dénombré, de 1950 à 2005, les notices de la Bibliothèque nationale de France
consacrées aux livres dont le titre contient le mot « identité ». Il
en ressort que la quantité de livres consacrés à l’identité a progressé de
façon exponentielle, passant d’un ouvrage par an en 1950 à soixante-quinze
ouvrages par an en 2005, soit une croissance moyenne de 8,01 % par an sur
l’ensemble de la période… L’extension très forte du recours au mot identité
semble donc bien être une réalité. Pour le vérifier, j’ai, en outre, dénombré,
de 1987 à 2005, les articles du Monde dont le titre contient le mot
« identité ».
Ils connaissent une progression très comparable à celle que nous venons de
constater pour les livres, passant de quarante-sept articles en 1987 à cent
sept en 2005, ce qui confirme nos précédents résultats et l’impression selon
laquelle l’usage du mot « identité » se répand à vive allure. Sans
s’étendre sur le commentaire des courbes, on remarquera deux points. D’une
part, c’est en 1976 que la croissance du nombre de livres comportant le mot
« identité » en titre commence à s’accélérer : on passe de six
ouvrages publiés en 1975 à seize en 1976. D’autre part, sur la période récente,
les deux courbes des livres et des articles présentent quelques similitudes
remarquables : après une vive croissance jusqu’au tournant du siècle,
elles s’affaissent toutes deux pendant plusieurs années,
puis reprennent nettement leur croissance en 2005.
Figure
1 : Livres publiés en France et
articles du Monde
dont le titre contient le mot « identité »

Nous ne disposons pas d’un recul suffisant pour savoir
si ces courbes vont continuer à croître ou si le pic de 2005 ne correspond qu’à
une sorte de chant du cygne, bientôt suivi d’une décroissance ; je serais
néanmoins enclin à opter pour cette seconde hypothèse.
Quoi qu’il en soit, force est de constater que l’extension généralisée de
l’usage du terme « identité » est une réalité, dont on comprend
qu’elle puisse susciter la suspicion ou l’écœurement, surtout si elle est
interprétée en termes de repli.
La hantise du repli
La propagation du mot
« identité » va de pair avec l’expansion d’un phénomène
identitaire, auquel la plupart des observateurs semblent accorder une
importance majeure. Citons-en quelques-uns. Jean-Marie Benoist écrit
qu’« une hantise traverse notre temps, saturé de communication, celle du
repli de chacun sur son territoire, sur ce qui fait sa différence, c’est-à-dire
son identité séparée, propre ».
Pour Jean-François Bayart, « le monde moderne est hanté par le spectre
d’un effacement des différences. Il redoute l’uniformisation et, de ce fait,
connaît une “anxiété générale portant sur les identités”… ».
Selon Manuel Castells, « deux forces contraires sont en lutte pour
remodeler notre monde et nos vies : la mondialisation et l’identité ».
D’après François Laplantine, « notre époque, dont on dit tant de mal,
constitue un défi extrêmement stimulant pour l’imaginaire. Elle nous incite à
penser l’évanescent, l’aléatoire, le précaire, le turbulent… »,
or « l’illusion de cohérence identitaire » donne « l’impression
de saisir quelque chose de “vrai de vrai”, de la matière, de la chair, du
solide, du compact ».
Michel Wieviorka pose l’hypothèse que « la modernité contemporaine ne doit
être pensée ni comme le contraire, ni comme la suite, ni comme l’entrée en
décomposition des identités particulières, mais comme une ère où celles-ci se
développent ».
Enfin, Éric Dupin considère qu’« en ce début de iiie millénaire […] l’obsession de l’égalité
semble avoir laissé la place à celle de l’identité ».
On remarque que les auteurs cités associent l’identité à « notre
temps », au « monde moderne », à « notre monde et nos
vies », à « notre époque », à « la modernité
contemporaine » et à « ce début de iiie
millénaire ». Ils montrent ainsi qu’ils considèrent que l’identité est
aujourd’hui une question centrale, d’importance historique.
En outre, la plupart de ces auteurs laissent percer
leur crainte par rapport à l’identité. Jean-Marie Benoist et Jean-François
Bayart parlent même tous deux, en termes symétriques, d’une
« hantise » qui traverserait notre époque.
L’inquiétude de ces observateurs porte sur le risque que chacun se
recroqueville sur ce qui fait sa différence, se coupe des autres et pousse
ainsi à une fragmentation du monde. Jean-Marie Benoist évoque à ce sujet un
« rêve de réenracinement dans l’espace insulaire d’une séparation »,
tandis que François Laplantine, sous le titre « La logique de la soustraction :
rester entre soi », écrit que « la thématique identitaire est celle
de la séparation et de la conservation ».
L’expression qui résume le mieux ces inquiétudes est
celle de « repli identitaire », présente sous la plume de Jean-Marie
Benoist dès 1977. Elle s’est propagée dans la société française au cours des
dernières années mais ni aussi massivement ni aussi rapidement que le mot
« identité » lui-même. Ainsi, si l’on reprend nos précédents
indicateurs, on constate qu’aucun ouvrage répertorié par la Bibliothèque
nationale de France ne contient cette formule dans son titre et que seuls trois
articles du Monde la mentionnent explicitement en titre. En revanche,
à l’intérieur des articles du Monde, sa présence se fait
de plus en plus insistante. À partir des années 1990, elle se répand même à un
rythme soutenu, souvent inversement proportionnel à celui du seul mot
« identité » dans les titres.
Figure 2 : Articles du Monde faisant état d’un « repli
identitaire »

L’expression « repli identitaire » est
dépréciative : nul, en effet, ne proclame fièrement « se
replier » sur son identité. Dans les travaux savants, l’expression désigne
ces autres que l’altérité rebuterait mais jamais le savant lui-même, réputé
d’esprit ouvert. « L’anthropologue n’est nullement concentré sur son
identité », écrit en effet François Laplantine, « mais tourné vers le
dehors, attiré par le grand air, le grand large ».
Il en va de même dans la presse : ceux qui se replient, ce sont les
autres. Du moins est-ce ce qui ressort, en première analyse,
des articles contenant l’expression « repli identitaire » parus dans le
Figaro et dans Libération de la fin des années 1990 aux années 2000.
Figure
3 : À qui l’expression
« repli identitaire » est-elle associée dans le Figaro et Libération ?
|
À qui l’expression « repli
identitaire »
est-elle associée ?
|
Dans le Figaro
|
Dans Libération
|
Le Figaro
+ Libération
|
|
|
Citations
|
Pourcentage
|
Citations
|
Pourcentage
|
|
|
Les croyants
|
|
|
|
|
31,58 %
|
|
Les catholiques
|
1
|
1,79 %
|
4
|
6,90 %
|
|
Les juifs
|
3
|
5,36 %
|
4
|
6,90 %
|
|
Les musulmans
|
10
|
17,86 %
|
7
|
12,07 %
|
|
Les protestants
|
1
|
1,79 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les religions, sans précision
|
4
|
7,14 %
|
2
|
3,45 %
|
|
Les étrangers
|
|
|
|
|
16,67 %
|
|
Les Alpins (de la Suisse à
l’Autriche)
|
1
|
1,79 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les Belges
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les Bosniaques
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les Caribéens
|
1
|
1,79 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les habitants du Darfour
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les Ivoiriens
|
0
|
0,00 %
|
2
|
3,45 %
|
|
Les Japonais
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les Kenyans
|
1
|
1,79 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les Maliens
|
1
|
1,79 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les Néerlandais
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les Palestiniens
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les Russes
|
1
|
1,79 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les Slovaques
|
1
|
1,79 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les Turcs
|
0
|
0,00 %
|
4
|
6,90 %
|
|
Le monde entier
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les immigrés
|
|
|
|
|
4,39 %
|
|
Les Algériens de France
|
1
|
1,79 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les Beurs
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les communautés issues de
l’immigration
|
3
|
5,36 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les provinciaux
|
|
|
|
|
12,28 %
|
|
Les Alsaciens
|
0
|
0,00 %
|
2
|
3,45 %
|
|
Les Basques, Bretons, Corses,
Occitans
|
1
|
1,79 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les Bretons
|
4
|
7,14 %
|
2
|
3,45 %
|
|
Les Corses
|
3
|
5,36 %
|
1
|
1,72 %
|
|
La Flandre ou les Länder
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
|
Les minorités
|
|
|
|
|
8,77 %
|
|
Les homosexuels
|
3
|
5,36 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les minorités ou communautés, sans
précision
|
3
|
5,36 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les populations noires
|
0
|
0,00 %
|
3
|
5,17 %
|
|
Les partis politiques
|
|
|
|
|
15,79 %
|
|
Démocratie libérale
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Le PCF
|
2
|
3,57 %
|
5
|
8,62 %
|
|
Le PS
|
1
|
1,79 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Le RPR
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les partis
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les souverainistes
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les Verts
|
1
|
1,79 %
|
1
|
1,72 %
|
|
L’extrême droite (française ou
européenne)
|
2
|
3,57 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les Français
|
|
|
|
|
5,26 %
|
|
Les jeunes Français
|
0
|
0,00 %
|
2
|
3,45 %
|
|
Les Français
|
3
|
5,36 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Autres
|
|
|
|
|
5,26 %
|
|
Le football
|
1
|
1,79 %
|
1
|
1,72 %
|
|
Les écoles
|
2
|
3,57 %
|
0
|
0,00 %
|
|
Les militaires
|
0
|
0,00 %
|
1
|
1,72 %
|
|
|
56
|
100,00 %
|
58
|
100,00 %
|
100,00 %
|
Dans la France laïque et sécularisée des années
1990-2000, ce sont les croyants – et tout particulièrement les musulmans – qui
sont perçus par la presse comme étant les plus enclins au « repli
identitaire », suivis des étrangers de toute origine. Ensemble, les
croyants, les étrangers, les immigrés, les provinciaux et les minoritaires de
toute sorte (noirs et homosexuels, notamment) constituent 73,69 % des
populations auxquelles l’expression « repli identitaire » est
associée dans les articles de Libération et du Figaro. Suivent le
parti communiste, l’extrême droite et quelques autres partis politiques. Quant
aux Français non minoritaires, ils ne semblent atteints qu’à 5,26 % par le
« repli identitaire » et encore jamais lorsqu’ils défendent la langue
française ou l’exception culturelle française.
En définitive, pour avoir l’esprit large, mieux vaut n’être ni musulman, ni
juif, ni étranger, ni breton, ni corse, ni homosexuel, ni communiste, ni noir,
ni même jeune…
Cela prête évidemment à sourire. Mais admettons que ce
soit vrai. Admettons, l’espace d’un instant, qu’il soit préférable d’être
français, blanc, parisien, hétérosexuel, vieux et athée pour faire preuve
d’ouverture d’esprit. D’où viendrait une si étrange alchimie ?
N’aurions-nous pas affaire aux catégories dominantes, ou du moins centrales, de
notre société ? Et ne serait-il pas plus facile à ceux dont les valeurs et
la culture l’emportent dans une société de se prétendre – ou de se sentir –
au-dessus de la mêlée ?
Quant aux minoritaires (ou à ceux qui se sentent
tels), que peuvent-ils faire ? Comment peuvent-ils concilier leur
différence relative avec la culture et les valeurs de la société qui les
englobe ? Ainsi que l’a montré Manuel Castells, ils peuvent légitimer le
modèle dominant et mettre leur différence sous le boisseau, ou se barricader
sur leur identité et résister à la société et à ses valeurs, ou encore, tenter
de se construire une identité nouvelle qui redéfinisse leur position sociale et
conduise à transformer l’ensemble de la société. Ils ont donc trois
options : l’identité légitimante, l’identité-résistance (qui correspond à
ce que nous avons appelé le « repli identitaire ») ou
l’identité-projet. Lorsque les minoritaires s’efforcent de bâtir une
identité-projet, c’est-à-dire lorsque, selon les termes de Castells, ils
« construisent une identité nouvelle qui redéfinit leur position dans la
société et, par là même, se proposent de transformer l’ensemble de la structure
sociale »,
comment sont-ils perçus par les
Français-blancs-parisiens-hétérosexuels-vieux-et-athées ? Ne risquent-ils
pas d’être rejetés sans autre forme de procès dans l’obscurité du « repli
identitaire » ? Mais, dans ce cas-là, où se situent, justement, le
« repli identitaire », la résistance ou l’étroitesse d’esprit ?
On le voit, il ne paraît pas juste d’associer
automatiquement et sans distinction identité et « repli
identitaire ». D’abord, en raison de l’argument que nous venons d’évoquer
à l’instant : parce que ceux qui posent la question de l’identité ne le
font pas toujours en termes de « repli », mais aussi, parfois, en
termes de projet de société. Ensuite, parce que ceux à qui la question de
l’identité est posée ne peuvent se contenter de la balayer d’un revers de la
main, pour au moins deux raisons.
En premier lieu, les personnes qui posent la question
de leur identité sont généralement des dominés, d’anciens dominés – par
exemple, en France, des personnes issues des ex-colonies françaises – ou des
personnes qui se sentent stigmatisées en raison de leur différence ; il
serait tout à fait injuste de négliger leur souffrance dans l’examen politique
et moral de la question qu’ils posent, comme d’en décliner absolument toute
forme de responsabilité.
En second lieu, au nom de quoi peut-on reprocher à
autrui d’agir aujourd’hui conformément à ce que l’on a fait soi-même
hier ? « Les conflits qui font l’actualité », nous explique en
effet Jean-François Bayart, « tirent leur force meurtrière de la
supposition qu’à une prétendue “identité culturelle” correspond une “identité
politique”, en réalité tout aussi illusoire. Dans les faits, chacune de ces
identités est une construction, souvent récente. »
Or, n’est-ce pas le propre du processus de construction nationale – auquel ont
procédé tous les États-nations contemporains, dont la France – que de vouloir
associer identité culturelle et identité politique ? Rappelons, à ce
propos, la définition qu’Ernest Gellner a donnée du nationalisme :
« Le nationalisme est essentiellement un principe politique, qui affirme
que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes. »
N’est-ce pas exactement ce que décrit Jean-François Bayart ? Quant au
caractère « illusoire » ou « imaginaire » des fondements
culturels de l’identité politique, n’est-ce pas précisément ce qui caractérise
la nation, cette « communauté imaginée », selon – notamment – les
travaux fameux de Benedict Anderson ?
Certes, on ne peut pas continuer indéfiniment à morceler la planète en micro-États
dans le but de parvenir à une totale congruence entre « identité
culturelle » et « identité politique » ; mais on ne peut
pas, non plus, laisser les problèmes identitaires en l’état. D’autant plus que,
selon un rapport récent du Programme des Nations Unies pour le Développement
(PNUD), près d’un milliard de personnes – soit environ une personne sur sept
dans le monde – appartiennent à des groupes victimes d’une forme ou d’une autre
d’exclusion ethnique, religieuse ou, plus généralement, « culturelle »[24]. Il serait
donc sans doute souhaitable, pour éviter la multiplication des conflits et la
fragmentation du monde, d’inventer de nouvelles solutions, plus souples que par
le passé.
En conclusion sur ce point, si le « repli »
sur soi est aujourd’hui l’une des façons de vivre son identité, il ne paraît
juste ni de caricaturer l’identité en la réduisant à ce repli, ni de faire la
sourde oreille aux questions qu’elle pose à notre société. Mais comment faire,
face au risque de communautarisme ?
Le péril communautariste
Le mot
« communautarisme » a fait une entrée tardive dans notre société,
avant de connaître un vif succès. Totalement absent des articles du Monde
en 1987 et 1988, il y apparaît pour la première fois en 1989 dans un
article de Maxime Rodinson intitulé « De la peste communautaire »…
Figure 4 : Articles du Monde faisant état de « communautarisme »

Après avoir stagné jusqu’en 1991, l’usage du mot
« communautarisme » dans les articles du Monde connaît une
progression spectaculaire. L’emploi de ce terme croît en effet au taux moyen de
40,97 % par an jusqu’en 2001 (cinq fois le taux de progression du mot
« identité ») et double même subitement en 2002 – sans doute sous
l’effet des attentats du 11 septembre 2001 – avant de redescendre quelque
peu dans les années 2004-2005, tout en restant néanmoins à un niveau fort
élevé. Cette progression foudroyante de l’usage du mot
« communautarisme » dans les articles du Monde est également
perceptible dans le langage courant, même si elle est difficile à mesurer. Le
philosophe Alain Renaut la déplore.
Pour moi, l’un des éléments
regrettables du débat actuel sur la laïcité est la pénétration du langage
courant, dans des conditions d’imprécision effarantes, par le terme même de
« communautarisme », qui était inconnu il y a à peine plus de cinq
ans en France au-delà du cercle des spécialistes de sociologie des cultures et
de philosophie politique. Désormais, chaque fois que quelqu’un fait référence à
une identité culturelle distincte et revendiquant une forme de visibilité
sociale, on lui dit que c’est du communautarisme.
Il est vrai, comme l’écrit Alain Renaut, que le mot
« communautarisme » est souvent employé « dans des conditions
d’imprécision effarantes ». Il reste d’ailleurs longtemps absent des
dictionnaires et n’entre dans le Petit Robert qu’en 2005, avec la
définition suivante :
Système qui développe la formation de
communautés (ethniques, religieuses, culturelles, sociales…), pouvant diviser
la nation au détriment de l’intégration. « “Marre des tribus !” Une
déclaration contre le communautarisme et pour le métissage » (Le Nouvel
Observateur, 2003). Contraire : Individualisme ; universalisme.
Cette définition un peu floue omet de préciser que le
terme est d’un usage exclusivement péjoratif, ainsi que le souligne
Pierre-André Taguieff.
Il s’agit donc d’un terme d’usage
polémique, nettement péjoratif : nul ne s’affirme naïvement et fièrement
« communautariste » (pas plus que « raciste »), et les
« dérives communautaristes » dénoncées sont toujours celles d’un
groupe autre que le groupe d’appartenance du dénonciateur. Le
« communautariste », c’est l’autre.
Il m’a semblé constater, au fil de mes lectures, que
le terme « communautarisme » désignait – pour ceux qui y recourent –
tout ou partie des trois actions suivantes : la réification des identités
collectives sur la base de critères ethniques, religieux ou autres ; la
fermeture de certaines « communautés » sur elles-mêmes, aux dépens de
la solidarité nationale ; et la soumission de tous les membres de ces
communautés aux normes supposées propres à ces dernières, au mépris de la
liberté individuelle et des droits de l’homme. Toutefois, la validité du
concept de communautarisme est sévèrement mise en cause : divers auteurs
lui reprochent, en effet, d’être un outil polémique qui, apparu dans un
contexte d’affrontement idéologique, présenterait de sérieuses lacunes et
servirait à piéger le débat.
En premier lieu, Éric Fassin souligne que le mot est
apparu à une date particulière : « le tournant, c’est 1989 »,
dit-il, « à la fois le bicentenaire de la Révolution Française et la chute
du mur de Berlin, mais aussi le débat sur le foulard islamique ».
Or, ajoute Louis-Georges Tin, le bicentenaire de la Révolution s’accompagne
d’un « éloge de la patrie et du modèle républicain [qui] rassemble dans un
même accord la droite et la gauche », la première affaire de
« foulard islamique » transforme le modèle républicain français en
« seul rempart » face à l’islamisme, et la chute du mur de Berlin
fait que « la France peut désormais se présenter comme l’autre modèle, LE
modèle alternatif ».
Philippe Mangeot, en second lieu, considère que
l’ensemble de la littérature anti-communautariste pèche au moins sur trois
points :
–
le niveau de
généralité où elle situe l’analyse, d’abord, qui lui fait mettre toutes les
minorités sur le même plan ; ce qui lui permet par exemple de discréditer
le « communautarisme gai et lesbien » en agitant le chiffon du
« péril islamiste » ;
–