| Espaces bretons entre territorialisation et déterritorialisation |
« Espaces bretons entre territorialisation et déterritorialisation » in Ali Aït Abdelmalek (dir.), Le Territoire entre l’Europe et l’État-nation, Presses universitaires de Rennes, 2006. Le titre du colloque auquel nous avons le plaisir de participer aujourd'hui est " le territoire : instrument de l'Europe et de l'État-nation ". Est-ce à dire que le territoire se réduirait à un simple outil au service de tel ou tel pouvoir ? J'avoue que ce n'est pas tout à fait ainsi que j'ai compris l'intitulé de notre colloque. Il me semble, en effet, que si cet espace d'organisation de la vie sociale qu'est le territoire est, certes, susceptible d'être influencé, modifié, découpé ou régenté par les institutions, il n'en demeure pas moins une construction humaine complexe et instable, marquée non seulement par la vie politique et institutionnelle et par les tribulations de l'histoire mais aussi par la volonté des populations. Dans le contexte de " modernité tardive " qui est le nôtre, caractérisé par la subjectivité et l'autonomie des acteurs individuels - se pose la question de savoir ce que ces territoires signifient aujourd'hui, notamment en termes d'identités sociales. C'est le point que nous examinerons à propos de l'espace breton ou plutôt à propos de deux espaces bretons : l'espace politique et l'espace linguistique. I. L'espace politiqueA. Déterritorialisation1. Le rôle de l'État
Le territoire est par définition un " lieu de mémoire " - pour reprendre le titre de l'ouvrage célèbre de Pierre Nora. De mémoire individuelle, bien sûr ; mais aussi, et surtout, de " mémoire collective ", selon l'expression de Maurice Halbwachs. 2. Les arguments des militantsLe détachement de la Loire-Atlantique de la Bretagne a toujours été contesté par ce qu'il est convenu d'appeler les " militants bretons " [5] , qui lui reprochent d'avoir été décidé par un gouvernement non démocratique et maintenu sans consultation des populations ; ils soulignent que la Loire-Atlantique est unie culturellement, historiquement et géographiquement à la Bretagne et insistent sur le dynamisme économique que permettrait la réunification. 3. L'avis de la populationLors d'entretiens auxquels j'ai procédé en 2002 en Loire-Atlantique, j'ai posé aux enquêtés la question suivante : " La Loire-Atlantique a fait partie de la Bretagne jusqu'à la guerre et aujourd'hui on entend parfois certaines personnes dire qu'elles souhaiteraient que la Loire-Atlantique redevienne bretonne. Vous-même, personnellement, qu'en pensez-vous ? " Je me suis alors aperçu que cette question provoquait souvent une gêne, parfois physiquement perceptible (sourires embarrassés, crispation, etc.). Cela m'a fait penser que ce sujet était délicat. On pourrait même presque dire qu'il est tabou dans la mesure où il met en cause une réalité instituée, un ordre établi depuis des décennies.
B. Reterritorialisation1. La production de localitéPour Maurice Halbwachs la " mémoire collective " ne se fabrique pas en fonction du passé des groupes sociaux mais, au contraire, à partir des enjeux contemporains. Les cadres sociaux de la mémoire - le langage, l'espace et le temps - sont " les instruments " dont le groupe se sert pour reconstruire " le passé en fonction de ses intérêts présents " [6]. Chaque individu recompose une image du passé qui s'accorde avec les nécessités de son présent, qui assure son harmonie existentielle et l'équilibre de sa personnalité. 2. Une question de démocratieAlors, que peut faire l'État, face à la production par les citoyens d'une " structure de sentiment " qui ne correspond pas à ses prescriptions ? Et, de leur côté, que peuvent faire les citoyens pour concrétiser leurs aspirations ? On sait, par un sondage IFOP de 2001, que les habitants de Loire-Atlantique souhaitent à 83 % qu'un référendum soit organisé sur la question ; cependant, l'initiative des consultations électorales appartient exclusivement au pouvoir d'État. Ne sommes-nous pas là au cœur de la réflexion démocratique actuelle ? Selon David Held, l'interrogation démocratique " décisive " aujourd'hui est de savoir " comment accorder les exigences de la vie publique démocratique (débats ouverts, accès aux centres de pouvoir, participation politique générale, etc.) avec ces institutions d'État (des dirigeants aux branches de l'administration) dont la tâche est de soutenir l'autorité de la loi, d'assurer la médiation des conflits et de négocier les oppositions d'intérêts ? Comment concilier les exigences de "l'État souverain" et du "peuple souverain" ? " [11] . Peut-être, si l'on trouvait de nouvelles réponses à cette question, parviendrait-on à résoudre la crise " ironique " des démocraties représentatives. Selon Susan Pharr et Robert Putnam, en effet : " Le principal enjeu aujourd'hui, à l'aube du XXIe siècle, n'est pas de savoir si la démocratie va survivre ou si elle est vraiment en crise, mais comment les dirigeants et les institutions démocratiques pourront rejoindre les aspirations et les besoins de leurs citoyens [12] . " II. L'espace linguistiqueA. La pratique de la langue bretonne1. TerritorialisationLa reproduction de la langue bretonne s'enracine dans un territoire précis. L'immense majorité des 257 000 locuteurs actifs du breton aujourd'hui vivent, en effet, à l'ouest de la Bretagne. En 1999, en même temps que le recensement de la population, l'INSEE a procédé, avec le concours de l'INED, à une vaste enquête intitulée " Étude de l'histoire familiale " auprès de 380 000 personnes, dont plus de 40 000 en Bretagne. Il en ressort que l'on rencontre 20 % de bretonnants (ou de " brittophones ") [13] dans le Finistère, 15 % en Côtes-d'Armor, 11 % dans le Morbihan, moins de 2 % en Ille-et-Vilaine, 0,7 % en Loire-Atlantique et… 0,4 % dans les Yvelines [14] . ![]() Source : Alain CROIX et Jean-Yves VEILLARD (ed.), Dictionnaire du patrimoine breton, Rennes, Éditions Apogée, 2001, p. 324. Enfin, 77 % des " brittophones " résident dans une commune de moins de 10 000 habitants. 2. DéterritorialisationLa production linguistique nouvelle s'effectue en grande partie " hors sol ". C'est-à-dire que la pratique volontariste du breton - trente mille personnes, environ, apprennent le breton aujourd'hui [15] et plusieurs milliers ont fait le choix de parler breton dans leur vie quotidienne - s'inscrit dans un contexte de la modernité renouvelée : elle relève d'un libre choix, détaché de toutes les contraintes traditionnelles. 3. ReterritorialisationLa population locale connaît souvent avec précision la limite entre pays bretonnant et pays gallo [18] et le dualisme culturel n'est pas toujours très bien vécu : autrefois, les populations des deux côtés de la frontière linguistique se fréquentaient le moins possible ; à l'école, les enfants francophones et bretonnants n'avaient aucune relation, si ce n'est, " parfois des coups de poing ou des coups de gueule " [19] . ![]() Source : Association BUHEZ, Parlons du breton !, Rennes, Éditions Ouest-France, 2001, p. 169. Désormais, avec l'effondrement de la pratique du breton, la langue n'est plus un obstacle à la communication et pourtant les préventions ne disparaissent pas complètement. Surtout, chacun s'accorde à dire que, de l'autre côté de la frontière linguistique, les mentalités " diffèrent complètement " [20] . Ainsi la différence persiste-t-elle ou est-elle entretenue, voire recréée, malgré l'homogénéisation des populations. De plus, il semblerait que des différences nouvelles soient produites de nos jours : on constate, par exemple, que le vote régionaliste paraît corrélé au terroir actuel de la langue bretonne. C'est ce que montre une carte établie par Corentin Canevet et Michel Nicolas [21] . Figure 3 : Élections europénnes du 12 juin 1994. Résultats de la liste régionaliste menée par Max Siméoni ![]() Source : C. Canevet, M. Nicolas, AURAUR Rennes 2, in Michel NICOLAS, Bretagne, un destin européen, Rennes, PUR, 2001. Ce comportement électoral distinct entre Basse et Haute-Bretagne correspond-il à des différences d'attitudes et de représentations sociales ? B. Les représentations sociales de la langue bretonne1. DéterritorialisationCurieusement, les représentations sociales de la langue bretonne - et surtout l'attachement à cette langue - ne sont pas liés au territoire où la langue se pratique aujourd'hui. 2. Territorialisation persistante.Certaines représentations semblent, curieusement, reproduire une réalité sociolinguistique ancienne. ![]() Source : Kenneth JACKSON, A Historical Phonology of Breton, Dublin, The Dublin Institute for Advanced Studies, 1967, p. 23. Ces deux limites ne correspondent à aucun échelon administratif, ne sont pas connues en tant que telles par les populations et ne font l'objet d'aucune revendication de la part des " militants " de la culture bretonne. Pourtant, il se pourrait qu'elles correspondent encore de nos jours à une réalité sociologique observable. L'auteur d'une thèse consacrée à l'inscription de la musique bretonne dans le territoire, qui sera soutenue le mois prochain à l'université de Rennes-2 [26] fait apparaître que la zone où la musique traditionnelle bretonne est la plus dynamique aujourd'hui est plus vaste que la Basse-Bretagne. Elle coïncide précisément avec la zone bretonne dite " pure " qui, selon Léon Fleuriot correspondrait au territoire le plus anciennement peuplé par des Bretons [27] . Figure 5 : schéma de synthèse du dynamisme de la musique traditionnelle bretonne ![]() Source : Olivier GORÉ, L'inscription territoriale de la musique traditionnelle en Bretagne, Thèse de doctorat de géographie, Université de Rennes-2, décembre 2004, volume II, p. 284. D'autre part, selon les travaux de l'Office de la langue bretonne, l'attrait actuel des Bretons pour la langue bretonne ne se limiterait pas à la Basse-Bretagne mais s'étendrait, à l'est, à une région qui correspond à la " zone mixte " [28] . Or, le sondage dont j'ai pris l'initiative en 2003 confirme ce fait et va même plus loin : en dehors du Léon, en effet, c'est dans la zone mixte que l'intérêt pour le devenir du breton semble le plus vif aujourd'hui. Figure 6 : Intérêt pour le destin de la langue bretonne ![]() Source : Ronan Le Coadic Ainsi, si ces travaux étaient confirmés, il se pourrait que des frontières culturelles remontant aux origines du peuplement de la Bretagne aient encore un lien avec des attitudes et comportements contemporains. C'est conforme aux travaux de Fredrik Barth, selon qui " des frontières peuvent persister malgré ce qu'on peut appeler par métaphore 'l'osmose' des personnes qui les traversent [29] . " ConclusionNous nous posions en introduction la question de savoir ce que les territoires signifient en termes d'identités sociales dans un contexte de " modernité tardive ", caractérisé par le renforcement de la subjectivité et de l'autonomie des acteurs individuels. Or, après examen de deux espaces bretons - l'espace politique et l'espace linguistique -, force est de constater, qu'il n'existe pas de réponse simple à la question posée mais des logiques contradictoires et complexes. NOTES :[1] Cassard, Jean-Christophe, « les Bretons et l’Empire carolingien » in Jean-Jacques Monnier et Jean-Christophe Cassard (dir.), Toute l’histoire de Bretagne, des origines à la fin du XXe siècle, Morlaix, Skol Vreizh, 1997, p. 109.[2] Cf. Planiol, Marcel, Histoire des institutions de la Bretagne, tome troisième : la Bretagne ducale, association pour la publication du manuscrit de M. Planiol, Mayenne, 1981, p. 5. [3] Ancien nom du département de Loire-Atlantique. [4] À huit communes près, qui furent rattachées contre leur gré au département de Vendée. Le souvenir du caractère breton de ces communes est toujours conservé par les militants culturels bretons. C’est ainsi, en effet, que l’agenda en langue bretonne de l’association Skol an Emsav (« École du mouvement breton ») les mentionne aujourd’hui encore dans la liste des communes de Bretagne... [5] Il est d’usage, en français, d’appeler « militants » les personnes qui luttent activement pour défendre une idée ou une cause, qu’ils soient membres d’une association, d’un syndicat ou d’un parti politique. [6] Halbwachs, Maurice, La Mémoire collective, Paris, PUF, 1984 (1e éd. 1925). [7] Appadurai, Arjun, Après le colonialisme, les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot, 2001, p. 95. [8] Appadurai 2001, op. cit., p. 260. [9] Appadurai 2001, op. cit., p. 263. [10] Denis, Michel, « L’identité bretonne, identité modèle pour le 21e siècle ? », Bretagne 2100, Identité et avenir, Rennes, PUR, 2001 p. 14 et 19-20. [11] Held, David, Models of Democracy, Cambridge, Polity Press, Paperback, December, 1996, p. 317. Je traduis de l’anglais. [12] Pharr, Susan J., and Putnam, Robert D. (eds), Disaffected Democracies, What’s Troubling the Trilateral Countries ? Princeton, Princeton University Press, 2000, p. XVIII. Je traduis de l’anglais. [13] Les locuteurs actifs du breton, c’est à dire « les personnes ayant répondu qu’il leur arrivait de parler cette langue avec des proches ». Le Boëtté Isabelle, « Langue bretonne et autres langues : pratique et transmission », Octant n° 92, janvier 2003, p. 18, n. 1. [14] Le Boëtté Isabelle, « Langue bretonne et autres langues : pratique et transmission », Octant n° 92, janvier 2003, p. 19. [15] En cumulant effectifs scolaires, cours du soir pour adultes et formation professionnelle. Sources : Rectorat d’académie de Rennes et Office de la langue bretonne. [16] Le Boëtté Isabelle, 2003, ibidem. [17] Le Boëtté Isabelle, 2003, op. cit., p. 20. [18] La région où on ne parle pas breton mais un dialecte roman. [19] TALDIR-JAFFRENOU, Eñvorennoù. Ur wech e oa… ur c’hrennard, un deskard, ur soudard, Lesneven, Mouladurioù Hor Yezh, 1985, p. 51. Je traduis du breton. [20] Quand il s’agit de savoir ce qui, concrètement, fait la différence, les propos sont cependant nettement moins affirmatifs. [21] Nicolas Michel, Bretagne, un destin européen, Rennes, PUR, 2001, planche photographique n° 1. [22] Il s’agit d’un sondage d’opinion relatif à la façon dont les Bretons se représentent leur avenir effectué pour le compte d’Ouest-France, du Crédit Mutuel de Bretagne et du Conseil régional de Bretagne, qui a fait l’objet d’un supplément à Dimanche Ouest-France daté du 29 juin 2003 et dont je compte publier une analyse approfondie dans un prochain ouvrage. [23] Pour savoir si une relation entre deux variables est statistiquement significative, il est d’usage en sociologie d’employer le test du khi deux ( khi est la lettre grecque χ ). On compare le tri croisé obtenu entre les deux variables au tri croisé fictif qu’on obtiendrait s’il n’y avait aucune relation entre les deux variables (mêmes proportions pour chaque modalité que pour le total). Plus la somme des écarts entre la réalité et cette fiction est grande, plus la relation entre les deux variables est forte. La somme des écarts à l’indépendance s’appelle le khi deux ( χ2 ). La table de Bravais-Pearson donne la probabilité pour que le khi deux égale ou dépasse une valeur donnée sous l’hypothèse d’indépendance, en fonction du degré de liberté, appelé nu ( la lettre grecque ν ). Ce degré de liberté est, tout simplement, le produit du nombre de colonnes moins une par le nombre de lignes moins une. Dans le cas présent, pour un degré de liberté de 5, le khi deux obtenu est de 3,437, ce qui est nettement inférieur au chiffre de 11,07 fourni par la table de Bravais-Pearson pour que la probabilité de rejeter par erreur l’hypothèse d’indépendance soit de moins de 0,5 %. Donc, on considère que la relation n’est pas significative. [24] Joseph LOTH, L’Émigration bretonne en Armorique du Ve au VIIe siècle de notre ère, Paris, Picard, 1883. Cette limite reste une référence ; toutefois, depuis les travaux de François Falc’hun et Bernard Tanguy, sa signification exacte est discutée. De toute façon, pour Léon Fleuriot, « il est pratiquement impossible de fixer la limite orientale » de la zone mixte. (Cf. FLEURIOT, Léon, « Langue et société dans la Bretagne ancienne » in BALCOU Jean et LE GALLO Yves, Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne, tome I, Héritage celtique et captation française : des origines à la fin des États, Paris-Genève, Champion-Slatkine, p. 11). [25] Et l’abondance des toponymes commençant par Plou-, ce qui serait révélateur d’une présence bretonne très ancienne. [26] Olivier GORE, L’inscription territoriale de la musique traditionnelle en Bretagne, thèse de doctorat de géographie sous la direction de Jean PIHAN, présentée et soutenue publiquement à l’université de Rennes 2 en décembre 2004. [27] « La coïncidence extraordinaire entre la limite Est des Ossismes et des Vénètes et celle de la zone bretonne ‘pure’ révèle sans aucun doute l’étendue de la zone confiée le plus anciennement aux Bretons, à une époque où le gaulois y restait bien vivant. » Léon FLEURIOT 1980, p. 161. [28] Da lenn, été 2004, p. 2. [29] Fredrik Barth, « Les groupes ethniques et leurs frontières », traduction française de l’introduction à Ethnic groups and boundaries. The social organization of culture difference, Bergen, Oslo, Universitetsforlaget, 1969, in Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fenart, Théories de l’ethnicité, Paris, Puf, 1995, pp. 222-223. |
|
Accueil
|