| Les Bretons face au destin de leur langue |
« Les Bretons face au destin de leur langue » in Francis Favereau et Hervé Le Bihan (dir.), Littératures de Bretagne, Mélanges en l’honneur de Yann-Bêr Piriou, Presses universitaires de Rennes, 2006. En mai 2003, l'institut TMO Régions a procédé, sur mon initiative, à un sondage d'opinion relatif à la façon dont les Bretons se représentent leur avenir. Effectué pour le compte d'Ouest-France, du Crédit Mutuel de Bretagne et du Conseil régional de Bretagne, il a fait l'objet d'un supplément à Dimanche Ouest-France daté du 29 juin 2003 et je compte en publier une analyse approfondie dans un prochain ouvrage. Cependant, dès à présent, je voudrais dévoiler dans ces Mélanges en l'honneur de Yann-Bêr Piriou les enseignements que le sondage révèle quant à l'opinion des Bretons sur l'avenir de la langue bretonne. I. L'esprit des lieuxA. La frontière linguistiqueOn pourrait s'attendre à ce que l'intérêt pour l'avenir de la langue bretonne soit beaucoup plus intense en Basse-Bretagne, où l'on parle breton, qu'en Haute-Bretagne, où on ne le parle traditionnellement pas. Or, conformément à ce que j'avais constaté dès le milieu des années 1990, au cours des entretiens menés pour ma thèse sur l'identité bretonne [1] , l'attachement des Bretons à la langue bretonne est presque aussi fort en Haute qu'en Basse-Bretagne. C'est ce que montre le tableau 1 ci-dessous. ![]() L'indifférence pour la langue bretonne est à peine plus élevée en Haute qu'en Basse-Bretagne ; l'écart est même si faible qu'il n'est pas significatif statistiquement [2] . Ceci va dans le sens des propos que me confiait Yann-Bêr Piriou en 1993 : " La Bretagne orientale est le complément naturel de la Bretagne occidentale. L'identité bretonne ne s'arrête pas à la seule Basse-Bretagne [3] . " La langue étant perçue comme un symbole fondamental de l'identité bretonne, la majorité des Bretons (60,89 %), qu'ils vivent en Bretagne bretonnante ou non, se préoccupent de son devenir. Toutefois, si, au lieu de se focaliser exclusivement sur la frontière linguistique contemporaine, on prenait également en considération l'aire où la langue bretonne a été employée dans le passé et ne l'est plus aujourd'hui, ne constaterait-on pas des différences d'attitude quant au destin du breton ? B. Une Bretagne triple" N'en déplaise à certains, la Bretagne est aussi indivisible que n'importe qui ", m'expliquait Yann-Bêr Piriou en 1993. " Mais en plus, elle est double et même triple. Sachons en tenir compte [4] . " On peut, en effet, considérer que la Bretagne est triple dans la mesure où une vaste zone au sein de la Haute-Bretagne fut jadis celtisante mais ne l'est plus aujourd'hui. C'est une région qu'il est convenu d'appeler la " zone mixte " et dont la limite orientale approximative a été tracée au XIXe siècle par Joseph Loth [5] . La distinction de trois grandes zones au sein de la Bretagne permet-elle de mieux appréhender le rapport des Bretons à la langue bretonne ? Il semble que non. ![]() On constate sur le tableau 2, ci-dessus, que l'indifférence au destin de la langue bretonne va croissant à mesure que l'on s'éloigne de la Basse-Bretagne et que l'on va vers l'est. Toutefois, les écarts sont trop faibles pour être statistiquement significatifs [6] . C. Le département de résidenceCurieusement, la relation entre l'attachement à la langue bretonne et le département de résidence des personnes interrogées est plus significative statistiquement [7] que les relations qui unissent la langue aux terroirs où elle est, ou fut, employée. ![]() L'intérêt pour le breton atteint un maximum en Finistère (65,34 %) et en Loire-Atlantique (64,90 %) et un minimum en Côtes-d'Armor (55,93 %). Ceci semble entrer en contradiction avec les résultats qui précèdent, selon lesquels l'intérêt pour le breton décroît à mesure que l'on va d'ouest en est. Pour tenter de résoudre cette apparente contradiction, nous allons, par une sorte d'effet de zoom, accroître la précision de notre observation. D. Villes, pays et régions" Bretagne est univers ", écrivait Saint-Pol-Roux. La diversité bretonne, il est vrai, n'est plus à démontrer. En Basse-Bretagne, les pays historiques (les diocèses d'ancien régime) sont restés des réalités humaines vivantes. Nous allons donc les prendre en considération dans l'analyse. En Haute-Bretagne, en revanche, ils ont perdu de leur acuité ; nous les laisserons donc de côté pour prendre en compte, d'une part, la distinction déjà évoquée entre Bretagne romane et Bretagne mixte et, d'autre part, les départements. Par ailleurs, nous isolerons les principales villes de Bretagne : Brest, Nantes et Rennes. Enfin, en Loire-Atlantique, nous distinguerons deux régions au sein de la zone romane : la région de Châteaubriant (au sud-est du département) et celle du Sud-Loire (qui va du Pays de Retz à Clisson). ![]() Que l'on examine les chiffres de la colonne 5, qui indiquent le pourcentage de personnes qui se soucient du devenir de la langue bretonne [12] , ou ceux de la colonne 6, qui révèlent la proportion de personnes qui se déclarent indifférentes au destin de cette langue, l'analyse donne des résultats très voisins. Les extrêmes sont même exactement identiques. Ainsi l'intérêt le plus vif (colonne 5) comme l'indifférence la moins grande (colonne 6) pour le destin de la langue bretonne se rencontrent-ils dans la région de Saint-Malo, la ville de Brest et la région de Guérande et Saint-Nazaire. En revanche, l'intérêt le moins affirmé (colonne 5) comme l'indifférence la plus grande (colonne 6) pour l'avenir de la langue bretonne se rencontrent dans la région de Saint-Brieuc et Dinan, la région du Sud-Loire et l'unité urbaine de Rennes. Figure 1 : Villes, pays, régions et intérêt pour le destin de la langue bretonne ![]() La carte qui se dessine sous nos yeux doit être interprétée avec prudence car l'échantillon sondé étant de 1 300 personnes, la taille de chaque sous-ensemble est nécessairement modeste (un peu plus de quatre-vingt-dix personnes, en moyenne). En outre, le découpage adopté n'est peut-être pas le meilleur ; il est possible qu'il voile certains phénomènes ou, au contraire, qu'il en crée d'autres, plus ou moins illusoires. Si l'on admet, cependant, que cette carte représente correctement les zones d'intérêt plus ou moins grand pour le destin de la langue bretonne, elle apparaît à la fois intéressante et insolite. II. Les profils sociologiquesIl est plus aisé de construire les profils sociologiques des personnes qui se préoccupent - ou, au contraire, ne se soucient pas - du destin de la langue bretonne que de les cartographier. Nous examinerons successivement cinq variables sociologiques classiques : le taux d'activité, le secteur d'activité, le genre, la catégorie socioprofessionnelle et l'âge. A. ActivitéOn constate une relation statistiquement significative [13] entre l'intérêt pour le devenir de la langue bretonne et l'activité des personnes interrogées.![]() Le tableau ci-dessus révèle que le souci du destin de la langue bretonne est à son maximum chez les scolaires, les étudiants et les actifs et à son minimum chez les inactifs et les retraités. Sans doute s'agit-il là d'un phénomène lié à l'âge, dont nous étudierons ultérieurement l'incidence. B. Secteur d'activité![]() L'intérêt pour le destin de la langue bretonne passe de 57,89 % des personnes interrogées chez les travailleurs indépendants à 63,81 % chez les salariés du privé et à 64,67 % chez les salariés du public. Cependant, cette relation n'est statistiquement guère significative [14] . Peut-être aurons-nous plus de chance avec les catégories socioprofessionnelles ? C. Catégorie socioprofessionnelleLe lien entre l'intérêt pour l'avenir du breton et la catégorie socioprofessionnelle des personnes interrogées est, en effet, statistiquement très significatif [15] . ![]() Les deux catégories qui, selon le tableau ci-dessus, se soucient le plus du destin de la langue bretonne sont les agriculteurs, d'une part, et les professions intermédiaires, d'autre part. Or, c'est parmi les premiers que l'on rencontre le plus de bretonnants de langue maternelle et parmi les seconds que l'on trouve généralement le plus de néolocuteurs et de militants de la langue bretonne. Il est intéressant de les voir se côtoyer dans ce tableau. Les agriculteurs, cependant, sont beaucoup plus confiants en l'avenir du breton (à 32,14 %) que les titulaires de professions intermédiaires (26,00 %), lesquels sont les plus inquiets de tout l'échantillon (42,67 %) pour le destin de la langue bretonne. D. GenreIl semble, à la lecture du tableau 7, ci-dessous, que les hommes s'intéressent légèrement plus que les femmes au destin de la langue bretonne. ![]() La relation est statistiquement significative [16] ; néanmoins, elle est de faible portée, tant l'écart est minime. Qu'en est-il pour l'âge ? E. ÂgeL'âge constitue la variable la plus intensément corrélée à l'intérêt pour le destin de la langue bretonne [17] . ![]() Le tableau 9, ci-dessus, est particulièrement éclairant. Il fait apparaître plusieurs relations nettes et dépourvues d'ambiguïté. En premier lieu, plus on est jeune et plus on s'inquiète de l'avenir du breton (colonne 3). En second lieu, plus on est âgé et plus on est confiant dans le destin de cette langue (colonne 2). En troisième lieu, plus on est jeune et plus on s'intéresse au destin de la langue bretonne (colonne 4). Enfin, en quatrième lieu, plus on est âgé et plus on est indifférent au sort du breton (colonne 5). Toutes ces relations sont récapitulées dans la figure 2, ci-dessous. Figure 2 : Intérêt pour le destin de la langue bretonne selon l'âge ![]() ConclusionDeux couples de forces semblent interagir sur l'intérêt que les Bretons portent au destin de la langue bretonne, qu'on examine celui-ci en fonction du territoire où ils vivent ou des variables sociologiques qui les caractérisent. - La première d'entre elles est l'incidence de la longue durée historique sur le temps présent. C'est la variable dont l'effet est le moins net. Néanmoins, on peut penser qu'elle contribue à expliquer à la fois la vigueur de l'intérêt pour le devenir du breton à l'extrémité orientale de la zone mixte où le breton fut jadis employé (la bande de territoire qui va de Saint-Malo à Guérande), et sa grande faiblesse dans des espaces où le breton n'a jamais constitué la langue vernaculaire (l'unité urbaine de Rennes et la région du Sud-Loire).Les deux autres forces qui interagissent s'inscrivent dans le cadre d'un développement de l'autonomie individuelle. - La troisième force relève de l'autonomisation des représentations. La crise de l'autorité (étatique, notamment), l'ouverture des frontières, le développement des échanges interculturels et le progrès des technologies font que, plus une personne est jeune, plus son horizon culturel est composite et ouvert sur le monde, alors que plus elle est âgée, plus il est moniste et limité à l'espace français. On peut supposer que c'est largement en raison de cette autonomie croissante des sujets par rapport au discours dominant que l'intérêt pour le destin de la langue bretonne est inversement proportionnel à l'âge.Le renforcement de l'autonomie du sujet qui, dans le monde entier, caractérise notre temps plaide pour un destin de la langue bretonne, mais un destin renouvelé, détaché des espaces et milieux d'origine de la langue. Ronan Le Coadic NOTES :
[1] Cf. LE COADIC Ronan 1998, L’Identité bretonne, Rennes, Presses universitaires de Rennes et Terre de Brume, pages 213 à 215. |
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