| Culture et identité : quel avenir ? |
Article publié, avec quelques modifications, dans Cette Bretagne a du souffle, Supplément Dimanche Ouest-France, mars 2003, page 44. La culture bretonne a fait preuve d'une belle vitalité au cours des années 1990 et 2000. Les festoù-noz ont attiré des foules, les ventes de disques de musique bretonne ont atteint des sommets, l'enseignement de la langue bretonne s'est développé avec dynamisme et diverses initiatives nouvelles ont été prises (notamment la création de TV Breizh). Cet élan ne doit toutefois pas être surestimé. Certes, la langue bretonne bénéficie d'un vif regain de faveur ; néanmoins, sa pratique continue toujours à s'effondrer et son taux de transmission de génération en génération est presque nul. De plus, si la musique et la danse ont connu une belle fortune, il n'en est pas de même de tous les pans de la culture bretonne ; l'histoire de la Bretagne, par exemple, reste largement méconnue de la masse des Bretons. Enfin, évidemment, la Bretagne ne se réduit pas à sa culture... Cependant, l'élan culturel breton est une réalité incontestable, qui mérite qu'on s'y arrête. S'agit-il d'un simple épiphénomène ? Certains analystes ou acteurs de la vie culturelle bretonne considèrent qu'il ne s'agit que d'un pur produit de marketing. Que le marketing ait pu jouer un rôle de déclencheur dans le succès de la musique bretonne est loin d'être invraisemblable ; toutefois, il serait sans doute réducteur de tout ramener à une démarche mercantile. D'autres observateurs parlent d'un " effet de mode ". Cela paraît être une explication un peu courte et pourtant, tout au long du XXe siècle, on constate bien - sans l'expliquer - que la culture bretonne a bénéficié d'une mode tous les vingt ans. Il y a cependant plus que ce mystérieux cycle vicésimal et que la stratégie marketing pour expliquer l'élan culturel breton : la culture bretonne bénéficie, en effet, d'une revalorisation émotionnelle, qui s'enracine dans une évolution de fond de la société contemporaine. Depuis le XIXe siècle, être " moderne " signifiait s'arracher à la tradition et à la communauté villageoise, réputées étouffantes. En Bretagne, pour être un Homme (avec un grand H), il fallait se débarrasser de toute trace de bretonnité, synonyme d'arriération et de superstition. Puis, les changements qui ont affecté en profondeur l'ensemble de la société à partir de 1968 ont conduit à renouveler la modernité, en l'orientant désormais vers l'autonomie du sujet. C'est dans ce contexte que la culture bretonne a été réhabilitée : elle relève à présent d'un pur choix individuel et non plus d'un héritage imposé par le contexte social. Or, aujourd'hui, les effets de mai 1968 sont remis en cause et cela pourrait aller à l'encontre de l'élan breton ; de plus, les phénomènes de mode et les effets marketing n'ont qu'un temps. Donc, il n'est pas déraisonnable d'envisager un reflux prochain de la vague bretonne. Que se passera-t-il après ? Nous nous trouvons dans un contexte de mondialisation dont on peut s'attendre, sauf bouleversement, à ce qu'il se prolonge dans les années à venir. Cette mondialisation est porteuse de périls et, en particulier, d'une aggravation alarmante des inégalités et des injustices à l'échelle mondiale. Mais elle est également féconde en opportunités : elle favorise l'apparition d'une conscience planétaire et d'un rapport plus ouvert à l'altérité et permet aux luttes contre l'injustice de s'organiser à l'échelle du globe. Dans ce contexte particulier, comment les Bretons vont-ils se comporter ? Au cours des années 1980 - lors du précédent " creux de la vague " -, ils ont procédé, massivement, à la revalorisation émotionnelle de leur identité et les plus motivés d'entre eux ont construit les outils qui ont permis à l'élan culturel des années 1990-2000 d'éclore. Dans les années qui viennent, que vont-ils faire ? Vont-ils passer, après l'émotion, à la conscience d'eux-mêmes et à une réflexion sur leur destin ? Quel dessein nourrisent-ils pour la Bretagne ? Comment veulent-ils exister dans ce monde ? Quelles pierres veulent-ils et peuvent-ils apporter à l'édifice planétaire ? |
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