| Construire ensemble une maison confortable |
L’Humanité, lundi 25 septembre 2000 - Quelle république ? L'avenir des institutions françaises en débat. La revendication identitaire peut-elle être porteuse de démocratie ?L’identité, très mobilisatrice, peut être manipulée et conduire à l’intégrisme. De plus, selon les partisans français de la "tradition républicaine" ou une partie des libéraux anglo-saxons, les "particularismes" conduisent à la constitution de communautés oppressives, contraires à l’universalisme. Pourtant, le fait de considérer les citoyens comme des êtres abstraits, sans tenir compte de leur sexe, de leur origine sociale, de leur langue ou de leur histoire, ne risque-t-il pas d’aboutir à une forme d’oppression ? En d’autres termes, l’apparente "neutralité" de l’État-nation ne dissimule-t-elle pas une culture hégémonique ? La revendication identitaire peut être porteuse de démocratie si elle conduit à une reconnaissance des êtres humains tels qu’ils sont vraiment, avec les droits collectifs qui en résultent. La démocratie politique a su évoluer vers une démocratie plus sociale. Elle doit maintenant prendre également en compte la dimension culturelle de la personne humaine. Et cela passe, à mon avis, par une remise en cause du lien entre État et nation. Le débat autour de la Corse relance le débat sur la décentralisation et le statut des régions. Qu’en est-il en Bretagne ? Très peu de Bretons se disent autonomistes parce qu’ils ne savent pas bien ce que signifie ce terme. Ils prennent l’autonomie,
voie politique modérée, pour une forme de sécession, voire d’autarcie ! En revanche, paradoxalement, ces mêmes Bretons
sont 19 %, selon un sondage récent, à se dire favorables à la voie plus radicale de l’indépendance (contre seulement 14 % des
Corses !) Cela peut paraître incompréhensible. En fait, les Bretons ont envie d’une maison confortable sans, pour autant, avoir
la moindre notion d’architecture… Le fond du problème, c’est que la société bretonne connaît depuis quelques décennies une
évolution profonde, alors que ses représentants restent relativement immobiles et ne proposent pas de vision de l’avenir à leurs
concitoyens. En Bretagne, Alain Madelin et une partie du patronat revendiquent eux aussi plus de pouvoirs pour la région. N’y a-t-il pas un risque de voir les inégalités s’accentuer entre régions sous la pression libérale ? En effet, le patronat breton est en avance dans sa réflexion sur ces questions. Il a étudié et compris l’ampleur du phénomène et
il "surfe sur la vague" identitaire. Sans doute les patrons, dans le cadre d’un projet libéral, estiment-ils que tout est bon pour
affaiblir l’État. Il serait donc d’autant plus utile de développer un autre projet, visant à renforcer la démocratie. Il faut étendre le
principe de subsidiarité et permettre à chaque échelon d’exercer les responsabilités pour lesquelles il est le mieux qualifié. Entretien réalisé par Emmanuelle Cariou. |