| Les Bretons au pays des merveilles |
Communication au colloque "La Bretagne à l'heure de la mondialisation" organisé par les quatre universités de Bretagne (Rennes 1, Rennes 2, UBO et UBS) les 7, 8 et 9 décembre 2000 à l'Institut d'Études Politiques de Rennes. (Actes à paraître). Un article paru dans le quotidien Le Monde au cours de l’été 2000, à propos du Festival interceltique de Lorient, assimilait la musique celtique, sous toutes ses formes, à une sorte de « revendication sonore dressée comme des remparts face à la mondialisation économique et culturelle [1]. » D’où vient cette analyse, loin d’être isolée, selon laquelle culture bretonne (ou « celtique ») et mondialisation seraient antinomiques ? Et d’abord, en quoi consiste cette fameuse « mondialisation » dont on nous rebat les oreilles ? Ce mot est, en effet, constamment employé par la presse et les médias ; à titre d’exemple, en l’an 2000, il est mentionné mille cent cinquante cinq fois dans Le Monde. I. Le mythe de l’inéditA. Le scoop et le cul-de-sac À lire la presse ou à écouter les médias, on éprouve l’impression que la mondialisation constituerait une nouveauté absolue : un phénomène inédit dans l’histoire de l’humanité aurait ainsi surgi brutalement. Sa naissance serait facile à dater : elle remonterait à la chute du mur de Berlin, en 1989. En revanche, sa définition serait plus délicate à établir. Sans entrer dans le détail, la mondialisation consisterait en une extension au monde entier de phénomènes jusqu’alors confinés à l’intérieur des frontières étatiques et concernant des domaines aussi divers et imbriqués les uns dans les autres que l’économie, la culture et la technologie. Tout ceci paraît fort éloigné de la Bretagne. L’image des Bretons est, en effet, celle d’une population qui n’est ni innovante ni dynamique [2] mais isolée, chauvine et repliée sur elle-même [3]. B. Un passé sous-estimé Malgré l’impression de nouveauté qui semble prévaloir aujourd’hui, l’humanité connaît, au cours des millénaires qui nous précèdent, de nombreuses phases de rapprochement entre les peuples, d’influences réciproques et d’échanges économiques, techniques et culturels, favorisés par des processus aussi divers que les civilisations antiques, les empires, les grandes invasions ou les religions. On peut voir dans ces grands moments de l’histoire de l’humanité une sorte de « pré-mondialisation ». Quant à la mondialisation proprement dite, elle ne date pas des années 1990. C. Un isolement surestimé Contrairement à l’idée reçue d’une péninsule cul-de-sac, les Bretons contribuent à la plupart des grands moments historiques de « pré-mondialisation ». Ils concourent, de la fin du deuxième millénaire au premier siècle avant Jésus-Christ, à la civilisation celtique, qui rayonne sur l’Europe. À l’époque de La Tène, ils migrent d’Europe centrale sur l’île de Bretagne et font de la Manche le centre de leur civilisation. Romanisés, ils prennent une part active à l’empire, envoyant des légions jusqu’en Égypte. Christianisés, ils envahissent l’Armorique et le nord de la Gaule au cours des six premiers siècles de notre ère et essaiment dans le monde entier afin d’y répandre la « bonne parole ». II. La légende de l’hydre à deux têtesLa mondialisation, qui conduit à relativiser la puissance des États, paraît parfois perçue comme une sorte d’hydre à deux têtes : l’impérialisme américain, à un bout, le communautarisme, à l’autre. A. L’impérialisme et le communautarisme Dans les pays en développement, la mondialisation est souvent associée à l’hégémonie occidentale [4] ; la France y a donc sa part. Cependant, vue de l’hexagone, c’est uniquement l’impérialisme américain que la mondialisation évoque. Les Français se placent en position de victimes et — dans un élan où il est difficile de faire la part de l’anticapitalisme et du nationalisme — accueillent favorablement les diverses tentatives de mettre un frein à la suprématie américaine. Une large majorité d’entre eux se reconnaît en José Bové, porte-parole de la Confédération paysanne et symbole de la lutte antimondialisation [5], que les médias aiment présenter comme un « irréductible gaulois » [6]. Mais c’est sur l’État que la majorité des Français compte pour se protéger de l’impérialisme américain [7]. B. Y a-t-il place pour un quartier breton dans le « village planétaire » ? Les industries agroalimentaires bretonnes, qui constituent l’un des moteurs de l’économie de la péninsule, sont fortement intégrées à l’économie internationale. Cela les rend très sensibles à la conjoncture et aux variations des cours mondiaux. En revanche, d’une part, la Bretagne ne fournit que 2,4 % des exportations françaises et, d’autre part, les implantations et participations étrangères dans l’industrie bretonne sont faibles : la Bretagne ne se situe, à cet égard, qu’au treizième rang des régions françaises. C. Quel rapport à l’altérité ? L’idée selon laquelle la « production de différence » que l’on constate en Bretagne aujourd’hui relèverait de la phobie de la confrontation avec l’altérité n’a aucun fondement. En premier lieu, le racisme n’est pas un comportement courant en Bretagne ; ainsi, par exemple, sur cent cinquante cinq actions racistes recensées en France de 1995 à 1999, aucune n’a été commise en Bretagne [10]. De plus, la Bretagne est relativement imperméable au Front national : lors des dernières élections législatives, ce parti n’a obtenu que 7,7 % des suffrages exprimés en Bretagne contre une moyenne française de 15 %. En outre, lors d’entretiens réalisés à propos de l’identité bretonne, les personnes que j’ai rencontrées m’ont dit que, selon elles, on peut être breton sans être né en Bretagne ni avoir des parents bretons, « si on aime la Bretagne, ses habitants, ses paysages, ou sa culture » : le « droit du cœur » l’emporterait ainsi sur les droits du sang et du sol. Enfin, ce n’est pas la recherche de « pureté » qui caractérise la musique bretonne, moteur de la renaissance culturelle actuelle, mais au contraire le goût pour le métissage. III. L’utopie cosmopoliteA. L’enracinement et le patriotisme terrestre Pour Edgar Morin, une « seconde mondialisation » s’est toujours opposée à la « première mondialisation » (qu’il qualifie de « techno-économico-mercantile » et qu’il fait remonter à la conquête des Amériques) et elle renaît aujourd’hui. « On voit se développer les multiples rameaux d’une citoyenneté terrienne », dit-il, « prélude à une prise de conscience d’une “Terre patrie”, devant s’enraciner dans les esprits sans toutefois supprimer les vertus des différentes et multiples patries nationales. [...] L’enracinement et l’élargissement d’un patriotisme terrestre formeront l’âme de la seconde mondialisation, qui voudra et pourra peut-être domestiquer la première et civiliser la Terre [11]. » B. Nature de l’enracinement L’attachement des Bretons à leur spécificité ne fait guère de doute aujourd’hui qu’il est fréquemment évoqué par la presse et les sondages. Il n’est, toutefois, pas nouveau et relève, si l’on en croit ce qu’écrivait André Siegfried avant la Première Guerre mondiale, d’une sorte d’esprit de résistance à l’assimilation : « Pas plus que la domination romaine, [les Bretons] n’ont, par la suite, subi la domination française, et c’est une impression positive d’indépendance qu’ils donnent à l’étranger qui les observe [15]. » Une telle indépendance d’esprit pourrait expliquer que la langue bretonne soit encore parlée aujourd’hui par environ 250 000 personnes et que, cinq cents ans après l’annexion de la Bretagne par la France, 42 % des Bretons se disent « bretons avant d’être français » [16]... C. Quelques atouts du cosmopolitisme en Bretagne Il n’est pas exclu que les idéologies qui, depuis des siècles, ont marqué les Bretons de leur empreinte soient propices au cosmopolitisme, au double sens où nous l’avons entendu ici de conscience écologique et de citoyenneté planétaire. Ainsi, les anciens Bretons vouaient à leurs fontaines un culte fervent, qui est parvenu jusqu’à nous par l’intermédiaire de la religion catholique [18]. Cette dernière met en exergue, d’une part, le respect de la vie et, d’autre part, l’altruisme, le dévouement et la « charité chrétienne ». Et la région la plus rétive à l’influence catholique, le centre de la Bretagne, a pris une orientation politique communiste très marquée qui, curieusement, met un accent particulier, outre l’humanisme et l’internationalisme, sur l’altruisme et le dévouement [19]... ConclusionLe mot « mondialisation » relève davantage de la représentation sociale que de la réalité ; il laisse place aux clichés, aux fantasmes et au rêve. Cela s’explique sans doute, en partie, par son ambiguïté et son emploi trop fréquent ; mais surtout, par le fait qu’il désigne un processus en cours, dont l’issue est incertaine. Cependant, l’impérialisme et le communautarisme ne sont pas seulement des fantasmes, ce sont aussi des réalités ; heureusement, elles ne semblent pas, pour l’instant, mettre la Bretagne en grave péril. Quant au cosmopolitisme, ce n’est pas seulement un rêve, mais également une voie, susceptible de tenter les Bretons, qui pourraient, peut-être, y trouver à la fois une reconnaissance collective et l’occasion de contribuer à un progrès de l’humanité.
[1] Véronique Mortaigne, « L’Interceltique de Lorient fête en fanfare son trentième anniversaire », Le Monde, 2 août 2000.
[2] Un sondage réalisé par la sofres montre que la Bretagne n’est classée pour le dynamisme qu’au neuvième rang des régions françaises. sofres, L’image des régions vues par les Français, 1991.
[3] Selon une enquête réalisée par Bretagne Économique et le Centre des Jeunes Dirigeants de Bretagne, Bretagne Économique, juillet-août 1993, pp. 18-23.
[4] Cf. les témoignages d’étudiants du tiers-monde in Nathalie Guilbert, « Mondialistes et individualistes, un tour du monde des étudiants », Le Monde, 25-26 juin 2000, p. 9.
[5] Sondages cités par Jean-Paul Besset in « La véridique histoire de José Bové », Le Monde, pages spéciales « Les croisés de Millau », vendredi 30 juin 2000, p ii.
[6] Cf. Le Télégramme du 30 juin 2000, entre autres...
[7] 63 % des Français pensent que les marchés financiers et les entreprises multinationales ont plus d’influence que les États sur l’économie mais 69 % considèrent que c’est aux États de réguler l’économie, selon un sondage de la sofres sur « la régulation du capitalisme à l’heure de la mondialisation » réalisé du 24 au 27 mai 2000 pour Enjeux-Les Échos.
[8] François Laplantine, Je, nous et les autres, Paris, Le Pommier-Fayard, 1999, p. 46.
[9] Selon Jock Young, cité par Zygmunt Bauman in « Les identités communautaires visent à conjurer les angoisses individuelles », Le Monde, mardi 23 mai 2000.
[10] Commission nationale consultative des droits de l’homme, rapport 1999 : La Lutte contre le racisme et la xénophobie, Paris, La documentation française, p. 347.
[11] Edgar Morin, « Le XXIe siècle a commencé à Seattle », Le Monde, mardi 7 décembre 1999.
[12] Edgar Morin et Anne Brigitte Kern, Terre-Patrie, Paris, Éditions du Seuil, 1993, p. 35.
[13] Le bahá’ïsme est une religion universaliste apparue au sud de l’Iran au milieu du XIXe siècle et qui prône l’unité de l’humanité dans le respect de la diversité.
[14] Gandhi, Tous les hommes sont frères, Paris, Gallimard, 1969, p. 204.
[15] André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest, Paris, Imprimerie nationale, 1995 (première édition 1913), p. 197.
[16] D’après un sondage du csa réalisé en septembre 2000 pour Le Télégramme et Presse Océan.
[17] Ronan Le Coadic, L’Identité bretonne, Rennes, Presses universitaires de Rennes et Terre de Brume, 1998, pp. 344-351.
[18] Cf. Sylvette Denèfle, Le Culte des fontaines en Bretagne.
[19] Cf. Ronan Le Coadic, Les Campagnes rouges de Bretagne, Morlaix, Skol Vreizh, 1991.
[20] Cf. Pierre-Jean Simon, La Bretonnité, Rennes, Presses universitaires de Rennes et Terre de Brume, 1999, pp. 84-93 ; Francis Favereau, Bretagne contemporaine, Morlaix, Skol Vreizh, 1993, pp. 45-50 et Ronan Le Coadic, op. cit., 1998, pp. 65-69.
[21] Cf. Daniel Giraudon, Traditions populaires de Bretagne : du coq à l’âne, Douarnenez, Le Chasse-Marée/ArMen, 2000.
[22] Aux dernières élections syndicales (1995), la Confédération paysanne obtient ses meilleurs résultats nationaux dans le Finistère et en Loire-Atlantique et de bons résultats dans les autres départements bretons. |