Portrait croisé (3/3)
Anjela Duval
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Portrait croisé
 
Portrait croisé d’Anjela Duval

Portrait croisé d’Anjela Duval


Nathalie Caradec

 

 

L’émergence d’un écrivain

À partir de l’échange épistolaire dont je disposais, qui couvre quarante années, j’ai pu constater des évolutions comme des constantes chez Anjela Duval. J’ai évoqué son dévouement sans limite à ses parents, l’âpreté de son quotidien, sa santé médiocre. Dans cette vie qui hésite, sa soif d’absolu paraît ne jamais pouvoir être comblée. Chez cette femme qui se cherche, qui manque d’échanges riches, la découverte de la littérature et l’entrée en écriture vont combler un grand vide. Le lien paraît alors indissociable entre langue bretonne et activité poétique.

 

L’élève de l’école des sœurs de Trégrom était souvent citée en exemple par l’institutrice ; cette dernière considérait qu’elle était travailleuse, pieuse et qu’elle lui « donnait entière satisfaction » [1]. L’intelligence d’Anjela n’a jamais fait de doute… Plus tard, le plaisir de l’écriture se déploie à travers les lettres même si, parfois, certains courriers la contraignent un peu : « Puis hier soir j’ai voulu me débarrasser de mes lettres ennuyeuses où il faut soigner son style et faire des embarras [2]. » Il semble qu’elle en rédige un certain nombre, en particulier pour les vœux de nouvel an ; parfois elle aide même les autres : « une personne est venue me demander de lui faire sa correspondance du 1er de l’an [3]. » Il serait certainement intéressant de savoir combien de lettres elle a pu écrire et envoyer, aux quatre coins de Bretagne… ou aux quatre coins du monde. Si sa poésie est un prolongement d’elle-même, sa prose l’est également. Elle éclaire autrement la complexité d’Anjela, trait d’union entre des mondes si différents.

 

À partir de quand la femme de Traoñ-an-Dour a-t-elle eu cet amour de la poésie ? Mme Corson m’a expliqué que deux tantes d’Angèle, religieuses, écrivaient également en breton et en français. Ceci m’a été confirmé par l’échange épistolaire, puisqu’elle fait parvenir à son amie trois poèmes de l’une d’entre elles. J’ai été particulièrement surprise de leur qualité et de l’émotion qu’ils dégagent. Ils sont datés de 1894 et 1896 et écrits dans un français parfait, en alexandrins. Deux titres sont particulièrement intéressants par rapport à l’œuvre-même d’Anjela Duval : « Souvenir de juin 1894 » qui évoque l’enfance à Roperz-Huon et « Le Vendredi Saint à Ropers-Huon ». Angèle a-t-elle eu contact dès l’enfance avec les poèmes de ses tantes ? Comment cette activité était-elle perçue par le reste de la famille ? Ces poèmes n’ont-ils trouvé place que dans un jardin secret ? Autant de questions qui ne sont pas négligeables. En effet, leurs réponses conditionnent en partie l’entrée en écriture d’Angèle, et expliquent peut-être la discrétion dont elle enveloppe sa plume, ainsi que le peu de temps qu’elle semble consacrer au travail des mots, cette « distraction bien innocente ». La lettre qui accompagne les poèmes de Marie-Jeanne Ollivier recopiés par Anjela Duval n’est pas datée mais a dû être écrite vers 1955.

 

Les premières lettres où la paysanne exprime son intérêt pour la langue et la littérature bretonnes soulignent à quel point cette rencontre la comble de satisfaction. En 1959, elle raconte à son amie : « J’ai gagné un foulard et un livre dans un concours de Breton. Je suis fière de mon breton. » Cette fierté contraste avec le ton habituel de ses lettres. Cette activité lui permet de valoriser ses connaissances, ce qui est tout nouveau pour elle. Elle tient son interlocutrice au courant de ses découvertes, mais d’abord de façon parcimonieuse : « j’ai reçu 1 livre de Messe en Breton et “ Les Épîtres Catholiques ” également en Breton. J’étais fière vous savez ! » Elle commence à utiliser la formule de vœux en breton à partir de 1958 et ensuite emploie des mots bretons, mais très peu car son amie ne sait sans doute pas lire le breton. Est-ce pour cette raison qu’elle tarde à lui dévoiler son évolution ? Est-ce par manque de confiance en elle-même ? Par pudeur ? En 1962, elle révèle sa passion nouvelle. Mais elle cultive le mystère en promettant « un merveilleux secret ! » Et d’ajouter aussitôt : « il s’agit d’une distraction bien innocente que je me suis permise ». Toutefois, elle ne lui livre la confidence que dans la lettre suivante… « Ma chère sœur Michel il faut donc que je m’exécute et voici le merveilleux secret que je vous livre en vous priant de le garder pour vous : je suis devenue écrivain breton [c’est elle qui souligne] Oh pas un grand écrivain bien sûr, mais je fais ce que je peux pour notre belle langue qui se meurt d’inanition, ou plutôt non… elle ne meurt pas, au contraire elle commence à revivre plus belle que jamais, grâce à des savants au grand cœur. » Elle lui joint un poème, « un échantillon » de son travail. Elle est comme soulagée de s’être confiée à son amie. En même temps, elle semble un peu mal à l’aise : « Pardonnez-moi d’avoir été deux ans à vous faire part de cette cachotterie ; en plus j’ai fait une trentaine de contes qui n’ont pas encore trouvé d’éditeur. » Propos particulièrement révélateur : Anjela exprime ce qu’elle pense d’elle-même, avec un mélange de bonheur et de modestie qui la rend touchante. Elle est toute à son enthousiasme : l’adjectif « merveilleux » figurait déjà à la lettre précédente. Elle souligne son nouveau statut, mais il n’y a là ni orgueil, ni vanité ; au contraire, elle décrit simplement la pierre qu’elle apporte à l’édifice de la littérature bretonne.

 

Au fil des lettres, on peut suivre l’évolution de sa création. Elle annonce ses premières publications : « Quatre de mes poèmes ont été publiés dans deux revues bretonnes Al Liamm et Ar Bed Keltiek [4]. » Elle précise en 1963 que des poèmes sont parus dans la revue Barr-Heol, puis que lors d’une veillée bretonne, au Vieux-Marché, l’une de ses chansons a été chantée : « E-tal an tan, avec musique de Danno ». En 1976, elle évoque la venue de Mlle Martin : « Elle avait besoin de mes cahiers pour préparer un nouveau recueil de Poèmes. »

 

Son regard sur ceux qui ont à cœur de rendre au breton toute sa place montre à quel point elle se sous-estime et admire les gens de savoir. Cette attitude de grand respect pour ceux qu’elle appelle les « savants » est constante dans ses lettres. Elle cite quelques personnes devenues importantes pour elle. Ivona Martin en fait partie : « Le Bon Dieu me gâte j’ai reçu cette semaine deux paquets de livres bretons d’une dame charitable de Brest quel bonheur [5] », « J’ai reçu une lettre de Mlle Yvonne mardi elle était heureuse que je lui aie écrit en breton [6]. » D’autres courriers montrent toute l’importance de son entourage dans ses publications : « Voilà maintenant qu’on me demande de collaborer à une Revue Parisienne qui publie des poèmes en diverses langues avec traductions en français. Je ne me sens pas de taille à figurer parmi de tels écrivains mais Mlle Martin et M. Ronan Huon auxquels j’avais soumis la proposition m’ont conseillé d’accepter [7]. » On perçoit bien comment la poétesse de Traoñ-an-Dour demeure humble et finalement peu sûre d’elle dans sa création. Progressivement, elle découvre le travail de l’écriture et accepte volontiers de l’aide : elle raconte ainsi la visite de l’abbé Le Clerc en décembre 1962 : « J’ai passé un moment dur car c’est lui le critique littéraire breton. Il a passé au crible tous mes poèmes. Ses conseils m’ont été très précieux car jusqu’ici j’avais travaillé absolument seule sans aucune leçon. Il doit d’ailleurs revenir cet hiver avec l’abbé Bourdelles professeur au lycée de Lannion. » Elle est cultivée et talentueuse, mais ne semble pas s’en rendre compte. Comme nous l’avons vu, l’ensemble de sa correspondance laisse imaginer qu’elle n’avait pas conçu une image très positive d’elle-même. Malgré la reconnaissance de son talent d’écrivain et les encouragements de personnes qu’elle respecte beaucoup, elle n’est pas convaincue d’appartenir au cercle des grands.

 

Cette notoriété soudaine l’étonne, la déconcerte voire la dérange. Son passage à la télévision fait affluer de très nombreux visiteurs à Traoñ-an-Dour. Le voyeurisme de certains ne plaisait pas à Anjela. André Souliman m’a d’ailleurs raconté que lorsque quelqu’un l’importunait, elle quittait la maison et restait travailler au champ jusqu’à ce que cette personne quitte la ferme. Mme Blanchard m’a aussi rapporté l’anecdote suivante, particulièrement savoureuse : un jour, cette dame reçoit la visite de gens de Louargat qui lui demandent où habite Anjela Duval. Mais elle leur trouve une drôle d’allure et ne les renseigne pas. Ils partent donc sans la réponse. (« Mais je me disais, si ceux-ci arrivent chez Angèle, comment Angèle va se démener avec tout ça ? ») Quelques jours plus tard, Mme Blanchard rend visite à Anjela et lui demande : « Et les clients qui sont venus tel jour te voir ? » La réponse ne tarde pas : « La prochaine fois que tu recevras des gens comme ça… tu leur diras… quand ils te demanderont où j’habite, tu les enverras à Koad-an-Noz et le temps de faire le tour de la forêt, il faudra bien qu’ils rentrent chez eux. » Mme Corson m’a tenu le même type de propos.

 

Les nombreux visiteurs de Traoñ-an-Dour accaparaient beaucoup une femme déjà épuisée, occupée par les travaux de sa petite ferme. Elle paraît dépassée par tous ces bouleversements et se plaint à ses proches de ce surcroît de travail. Les visiteurs l’importunent jusqu’à son lit d’hôpital et elle ne sait comment s’en défaire : « J’ai des visites innombrables. Ces maudits journalistes ont fait savoir au public d’Ouest-France que j’étais à l’hôpital comme si tout l’ouest avait besoin de savoir, Tonnerre ; je ne suis ni Giscard ni Brigitte Bardot et j’ai besoin de paix », ou encore : « J’ai des visites tous les jours (trop) cela fait monter la fièvre. C’est curieux de voir des personnes éminentes se déplacer de loin pour une si insignifiante personne [8]. » Sollicitée pour ses poèmes, elle consacre son temps de repos à écrire : « Je suis prise dans l’engrenage. Je regrette presque, car j’ai si peu de temps à consacrer au Breton, seulement ce que je vole à mon sommeil. Et avec cela mes relations se sont élargies et ma correspondance me mange un temps précieux [9]. » Elle insiste un an plus tard : « Je n’arrive plus à contenter tout le monde avec mon breton, et je n’ai pour écrire que le temps que je prends sur mon sommeil. »

 

À partir des années 1950, on peut donc remarquer dans ces lettres un déplacement des centres d’intérêt puisqu’Anjela parle du breton, des publications et de ses nombreuses visites. Sa correspondance m’a également permis de dater son changement de signature : à partir de 1966, Anjela supplante définitivement Angèle. Loin d’être un acte anodin, cette utilisation de la forme bretonne du prénom marque une étape dans un processus d’évolution profonde. En signant Anjela elle pose un acte fort, affirmant un choix identitaire. La rencontre avec l’écriture, indissociable de sa langue d’expression, participe d’une rencontre bien plus importante encore : celle d’une femme avec elle-même. Les années de silence douloureux vécues par Angèle ont fécondé un territoire intérieur qui ne demande qu’à germer. Progressivement, l’arrière-pays, celui de la réflexion, de l’émotion contenue, de la recherche d’absolu, rencontre le pays, celui de la terre, du labeur, de l’effort répété. Et cette rencontre merveilleuse se fait par le cheminement des mots dans le poème. La création donne sens à cette vie qui se cherchait. La reconnaissance du talent d’Anjela consacre ses choix. N’était-ce pas cela d’ailleurs qu’elle attendait depuis fort longtemps : « quand on a bien travaillé on attend une récompense et quand c’est le contraire qui nous arrive cela nous désenchante » [10]. La place qui devient la sienne est certainement éreintante car Traoñ-an-Dour se transforme presque en lieu de pélerinage, mais malgré tout, Anjela accède à une reconnaissance littéraire qui efface bien des moments difficiles… Les témoignages que j’ai recueillis mettent en évidence qu’elle vivait entre deux mondes : elle était paysanne et poétesse. Comment le vivait-elle ? André Souliman m’a expliqué qu’Anjela ne parlait pas de la poésie aux gens de son entourage, esquivait les questions sur cette activité. De fait, beaucoup d’habitants de Trégrom ou du Vieux-Marché n’ont découvert la somme de sa production qu’après sa disparition…

 

Anjela Duval est morte depuis vingt ans, mais ses textes restent vivants. La publication de leur intégralité est un pas important pour rendre son œuvre plus accessible. Ne serait-il pas intéressant aujourd’hui de se pencher aussi sur les nombreuses lettres qu’elle a pu écrire ? La confrontation de différents types de correspondance permettrait de repréciser certains aspects de sa réflexion, de mieux saisir les conséquences de ses prises de position. En lisant et relisant cet échange épistolaire entre Anjela et son amie religieuse, j’ai constaté que les sujets qu’elle aborde sont naturellement liés à la personnalité-même de son interlocutrice. Elle parle beaucoup de sa ferme parce qu’il s’agit de son univers de prédilection, mais également parce que Sœur Marie de Saint-Michel est elle-même issue du milieu paysan, qu’elle peut réellement comprendre ses préoccupations. Et si Anjela lui confie ses tourments, c’est aussi parce qu’elle se sent écoutée et réconfortée. Il est ainsi vraisemblable que chaque correspondance suivie ait un ton particulier, des sujets préférentiels. Les comparer élargirait la précision et la richesse de nos informations…

 

Le portrait que nous avons esquissé ici est donc forcément partiel. Il repose sur une seule correspondance dont le principal intérêt est de faire découvrir Anjela avant qu’elle ne devienne un écrivain reconnu. Les témoignages complètent les propos des lettres en offrant une vision extérieure d’Anjela quand sa propre prose nous livre son intériorité.

 

Il y a chez la femme, et surtout dans la longue période où elle n’écrit pas, une souffrance importante. Une vie de labeur et de pauvreté, une santé précaire, un certain isolement affectif peuvent expliquer ses accès de tristesse et de découragement. Mais la soif d’absolu et la dimension sacrificielle que révèlent ses lettres nous permettent de mieux comprendre les tourments de son âme et sa quête de sens. Tardive, l’entrée en écriture n’en apparaît que plus forte. La vie lui permet soudain un accomplissement intérieur et lui offre la reconnaissance. Certes, la notoriété apporte son lot de difficultés et bouleverse la vie de la paysanne de Traoñ-an-Dour. Mais l’existence de celle qui choisit de devenir Anjela prend une autre dimension parce qu’elle accorde enfin de l’importance à sa propre parole.

 

« Tout homme est créé pour dire la vérité de sa terre », affirme l’écrivain martiniquais Edouard Glissant. L’œuvre d’Anjela Duval est sous-tendue par cette recherche. Si la littérature bretonne de cette époque, y compris la littérature en français, accorde une place importante au territoire et aux préoccupations d’ordre identitaire, la relation étroite qu’entretient cette femme avec sa terre donne à sa création poétique une coloration toute particulière. Dans cet ensemble, nécessairement pluriel et ouvert, Anjela Duval trouve son rang et contribue, par une œuvre aux multiples facettes, à la célébration de la vie.

 

 



[1] 25. Propos de Mme Blanchard, qui a fréquenté la même école quelques années après Angèle.

 

[2] 26. Lettre non datée.

[3] 27. Même lettre.

[4] 28. Lettre du 4 août 1962.

[5] 29. Lettre non datée.

[6] 30. Lettre du 4 août 1962.

[7] 31. Lettre du 20 décembre 1962.

[8] 32. Lettres de septembre 1976.

[9] 33. Lettre du 20 décembre 1962.

[10] 34. Lettre du 23 mai 1943.

 
 
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