Portrait croisé (2/3)
Anjela Duval
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Portrait croisé
 
Portrait croisé d’Anjela Duval

Portrait croisé d’Anjela Duval


Nathalie Caradec

 

 

Le courage et la souffrance

Chaque entretien confirme qu’elle faisait preuve de beaucoup d’ardeur au travail. Sa correspondance révèle aussi une grande force de caractère face aux nombreuses difficultés du quotidien. On sent pourtant poindre parfois du découragement, accentué par un épuisement physique qui interroge aujourd’hui. J’avoue avoir été particulièrement surprise par la longue liste de ses maux, liste complétée et nuancée au fil des lettres. Il me semble important de le souligner car on a peut-être sous-estimé à quel point sa santé était déficiente et combien Anjela Duval pouvait souffrir. Nous allons successivement aborder ces trois points : le courage, la mauvaise santé et son cortège de fatigue, la solitude.

 

Dès l’enfance il semble bien qu’elle ait été particulièrement courageuse et cette qualité m’a également été citée à propos de son père. Une ancienne voisine d’Angèle, Mme Guiomard, dont la mère était restée seule avec ses quatre enfants du fait de la mobilisation du père pendant la guerre, insiste sur l’aide apportée à l’époque par le père d’Angèle : « J’ai beaucoup d’estime pour lui. […] Ma mère avait été beaucoup aidée par Duval kozh. » Elle a toujours trouvé qu’Angèle était assidue à l’effort : « elle travaillait aussi bien dans la maison que dans les champs ». Et Mme Guiomard ajoute : « elle savait tout faire comme un homme ».

 

Par rapport au travail de la terre, mes interlocuteurs ont confirmé sa vaillance ; refusant la mécanisation, elle s’usait à la tâche pour de maigres ressources. Mme Corson précise : « elle se donnait beaucoup de mal sur ses terres, pour peu de revenus ». Elle déploie beaucoup d’énergie dans sa petite ferme, mais sa vie se déroule dans une grande pauvreté. Sa correspondance témoigne de cette précarité. Elle rapporte ainsi un fait révélateur de sa situation, de l’état d’esprit dans lequel elle vit. Elle décrit les travaux d’amélioration effectués à la communauté de Trégrom : « Mais tous ces changements vont coûter les yeux de la tête. Pour ma part j’ai été heureuse d’y contribuer, non pas en argent car malheureusement le diable se loge dans ma bourse, mais j’ai donné mon plus beau peuplier, planté de mes propres mains dans ma plus tendre jeunesse [1]. » Le don n’est pas côté argent mais côté cœur. Sa vie de pauvreté est resserrée autour d’actes et de choses essentiels qui tissent la trame de ses jours et justifient ses choix fondamentaux.

 

Face aux difficultés de tous ordres, Anjela Duval rechigne à demander de l’aide. Ainsi, lorsqu’elle s’occupe de sa mère malade : « Priez le bon dieu de nous conserver l’une à l’autre encore longtemps et la santé pour moi afin de pouvoir subvenir à notre subsistance à toutes les deux car je ne veux pas être réduite à demander aide au gouvernement pour elle tant que je pourrai travailler [2]. » Elle met un point d’honneur à ne dépendre de personne…

À la lecture de cette correspondance où Anjela se confie, j’ai donc été frappée par les problèmes de santé de cette femme. L’abondance d’exemples permet de mesurer l’ampleur de ses souffrances, tantôt physiques, tantôt morales. Les premiers gros soucis dont elle fait part à son amie religieuse sont les problèmes de santé de ses parents. Mais très vite sa propre fatigue commence à la gêner.

 

La lettre du 7 avril 1941 vient annoncer la mort du père d’Anjela Duval « enlevé en 3 jours par une congestion pulmonaire ». La jeune femme raconte plus tard combien elle s’occupait de lui dans ses dernières années : « Mon père en vieillissant et en perdant ses forces était devenu pour ainsi dire notre enfant, on le soignait comme on soigne un enfant et il s’en trouvait si bien qu’il en pleurait en nous remerciant [3]. » Sa mort bouleverse les deux femmes de Traoñ-an-Dour. Rapidement l’état de Mme Duval s’aggrave également ; Angèle doit s’en occuper attentivement. Ainsi, dans la même lettre, elle explique que sa mère

a été victime d’une insolation « en revenant de la grand messe le 27 juillet. Elle a été sans connaissance jusqu’au lendemain matin. Elle a reçu l’Extrême-Onction dans cet état puis, quand elle a repris ses sens elle a pu se confesser et communier vers 9 heures du matin. Oh cette nuit là ! J’ai crié ma peine à St Yves qu’Il m’a encore accordé le miracle car le médecin l’avait condamnée, mais des jours et des nuits je l’ai disputée à la mort j’ai été deux mois exacts sans me déshabiller je m’allongeais sur un lit de fortune tout près de son lit me levant dix fois la nuit pour la soigner. » Et elle ajoute : « C’est le travail de trois personnes que je dois faire maintenant, je ressemble plus à une machine qu’à une personne civilisée. » On imagine avec quelle abnégation Angèle a dû faire face. La lutte, dans un sens large, est au centre de son œuvre. Elle est également au cœur de sa vie. Le quotidien ne semble jamais aller de soi, il s’inscrit au contraire comme un combat permanent pour rester debout, le plus dignement possible. La rançon de cette ténacité : un énorme épuisement s’abat sur la jeune femme quelques années plus tard. Dès les années 1942-1943, elle se plaint d’une fatigue écrasante dans presque toutes ses lettres. En septembre 1950, elle ne peut plus se lever : « Deux docteurs sont venus, ils prétendent que je n’ai aucune maladie bien déterminée […] tout cela avait pour cause la fatigue, le surmenage intense et prolongé, une anémie profonde. On m’a prescrit 3 mois de repos complet, avec défense de recommencer les travaux fatigants. » Mais les sages recommandations des médecins peuvent-elles être respectées ? Dans la même lettre, elle confie : « Ma pensée est absente, je ne trouve plus le fil de mes idées c’est une sorte de torpeur d’où j’ai du mal à sortir. » Son état d’épuisement est tel qu’elle semble au bord de la dépression nerveuse. Trois ans plus tard elle décrit les mêmes symptômes : « Je suis vraiment bien bas et je crains pour ma raison tant mes malaises sont étranges, je sais bien que c’est la fatigue et le chagrin [sa mère vient de mourir] qui m’ont mise dans cet état. » Les années suivantes n’apportent aucun apaisement. En 1955, elle évoque une « grave crise cardiaque avec un peu de congestion cérébrale », elle affirme : « Je crains la paralysie définitive il me faut presque constamment un appui pour rester debout et marcher et mes bras ne sont pas beaucoup plus solides. » En 1958, son état s’est tellement dégradé que seule la morphine la soulage… En 1970, une nouvelle alerte cardiaque fait craindre le pire : « Ma chère Sœur Michel je vous écris de mon lit d’hôpital où je suis clouée depuis huit jours. Le mardi soir j’ai eu une crise cardiaque. Comment j’ai résisté ? L’heure n’était pas venue ! Depuis il y a des hauts et des bas je ne sais pas ce que je dois attendre. » Les exemples sont nombreux et ne se réduisent pas à cette énumération pourtant déjà longue. En une phrase Anjela Duval se résume : « Pour ce qui est de moi, ma vie est un miracle de tous les jours, je ne tiens debout que par habitude. » Le corps se dérobe mais l’esprit résiste. La santé vacille mais les soirées sont, jusqu’à ses derniers jours, consacrées au courrier et à la poésie. L’écriture suspend la douleur du corps, la douleur de la solitude.

 

Lecture et écriture amputent beaucoup le temps de sommeil. André Souliman m’a confirmé les veilles tardives et répétées d’Anjela Duval. Lorsqu’il lui arrivait d’achever des travaux agricoles à une heure avancée de la nuit et qu’il passait chez elle avant de partir, il la trouvait au lit, plongée dans la lecture. Elle lisait régulièrement jusqu’à une heure du matin. Anjela avait bien conscience de voler ainsi du temps à un repos nécessaire, mais ne modifiait pas pour autant ses habitudes. Sa correspondance montre qu’elle a toujours profité de ce moment du soir pour se consacrer à l’écriture. Elle précise dans de nombreuses lettres qu’il est onze heures ou minuit. Parfois elle paraît en achever prématurément la rédaction tant le sommeil la gagne. Dès 1943 elle note : « Tous les jours je me disais : ce soir il faut que j’écrive à Sœur Michel (car il y a des années que je n’écris pas le jour) et tous les soirs j’étais trop tard et surtout trop fatiguée ; car je l’avoue j’ai peur de ne pouvoir tenir tant je me sens fatiguée, depuis février je suis assez mal en point. » En 1950, elle exprime à nouveau cet état de lassitude : « Il faut que je vous quitte ma chère Sœur Michel, je suis transie et puis je ne me sens pas d’ailes ce soir je suis trop fatiguée alors on a du plomb dans l’âme. » De nombreuses lettres portent ce type de remarques, ce qui révèle son état d’exténuation. Plus tard, les mêmes heures tardives seront dévolues à la production poétique et l’énergie créatrice l’amènera également à veiller : « Malgré la température sibérienne je me couchais tous les jours vers minuit. Je n’arrive plus à contenter tout le monde avec mon breton, et je n’ai pour écrire que le temps que je prends sur mon sommeil [4]. »

 

Qu’en est-il de sa solitude ? Aucun de mes interlocuteurs ne m’a laissé entendre qu’elle ait pu souffrir de vivre seule. Pourquoi ne s’est-elle pas mariée ? Ses parents ont-ils influencé sa décision ? Elle a toujours fait preuve d’un très grand dévouement à leur égard et apparemment ils ne souhaitaient pas son départ. On peut légitimement s’interroger sur leur rôle dans ce renoncement à fonder un foyer. Il m’a été rapporté qu’elle a eu deux « soupirants », l’un de Trégrom, l’autre du Vieux-Marché. Mais dans les deux cas le mariage n’a pas eu lieu. Certes, il est difficile aujourd’hui de saisir la complexité de choix aussi intimes, de redessiner les contours d’un contexte familial, de dénouer l’écheveau des sentiments… Mais quelle aurait été la vie d’Angèle mariée ? Le plaisir des mots aurait-il pu s’exprimer avec la même vigueur ? Aurait-elle consacré tant d’énergie à coucher sur le papier une moisson de poèmes ? Nulle réponse, mais des suppositions éclairées par tel ou tel aspect de sa personnalité… Elle ne parle d’ailleurs jamais de ce sujet dans la correspondance dont j’ai eu connaissance. Mais elle ouvre son cœur, confie ses peines et l’on sent toute sa tristesse de n’avoir pas davantage d’échanges profonds. De très nombreuses lettres traduisent un sentiment de désappointement voire de désenchantement, particulièrement après le décès de sa mère : « Dommage que vous n’êtes pas plus près de moi, je pourrais au moins délester mon cœur dans le vôtre comme le chagrin tue quand on ne peut exhaler sa peine dans un cœur ami, et moi j’ai des dispositions particulières avec mon âme vibrante [5]. » Comment ne pas percevoir dans ces propos une aspiration au partage ? Parfois elle se sent mise à l’écart, rejetée : « si vous saviez ce que c’est que d’être seule dans la vie ! et malade et pauvre et qu’on est délaissée et méprisée par ceux-là en qui on avait confiance, justement parce qu’on est la parente pauvre. J’ai eu une crise de dépression pour ne pas dire de désespoir, j’ai été à deux doigts d’une fièvre cérébrale [6]. » Ainsi, la paysanne de Traoñ-an-Dour, qui n’a pas encore trouvé la voie de l’expression poétique, ne vit pas dans le bonheur. Les difficultés s’amoncellent, chaque jour apporte son lot de peines et les réjouissances se font bien rares.

 

La santé déficiente, la fatigue accumulée, la maison laissée vide par la mort des parents paraissent former les piliers d’un temple de souffrance. Malgré son étroite relation avec la terre et les choses de l’univers, il manque à Angèle certaines clés pour vivre pleinement. Seule une foi intense lui permet de supporter sa condition. C’est ce que nous disent ses lettres dès 1943 : « Pour ma part je ne saurais jamais assez remercier le bon Dieu de la grande grâce d’avoir reçu une éducation chrétienne elle est la joie de ma vie ; je sais que mes souffrances ne sont pas vaines. » Ou encore : « La vie n’est pas rose tous les jours, et à certains moments Dieu lui-même se tait on se croit totalement abandonné et c’est la suprême souffrance ; la croix toute nue, l’heure du combat l’heure où nous sentons notre misère notre néant, mais dans l’économie divine cette heure a probablement son prix proportionnel à l’épreuve [7]. » Ces propos traduisent un sens aigu du sacrifice. Pour cette grande chrétienne, la souffrance sur terre est une caractéristique de l’humaine condition et Dieu décide du sort de ses créatures. Dans cette perspective, la souffrance a valeur de rédemption et sert pour l’Éternité. Anjela se sent également redevable pour l’ensemble de sa famille, ce qui souligne son sens du sacrifice : « Enfin dieu est le maître et comme je suis la dernière de cette branche il faut que je paye la note, après moi Dieu ne présentera plus la note à personne puisqu’il n’y aura plus personne. » Ces mots sont très lourds de conséquence : le bonheur sur terre peut-il seulement exister pour Angèle ? Sa vie ne doit-elle être qu’une succession de difficultés ? Que pleurait-elle dès 1936 quand son amie religieuse vint lui rendre visite ? Une lettre de cette dernière est sans ambiguïté : « En tout cas, je souhaite qu’au lieu de vous trouver en larmes sur un lit de douleur comme à ma dernière visite, j’aurai au contraire le plaisir de vous voir pleine de vie et débordante d’activité. » Ce sens du sacrifice lui a été inculqué dès le plus jeune âge par son éducation chrétienne : « Ma Mère Raymondine n’avait pas perdu son temps quand elle m’apprenait autrefois à faire des sacrifices. Je ne sais pas si le bon Dieu les a comptés pour l’éternité, mais cela m’a rudement entraînée à la lutte pour la vie et à la vie pour la lutte (au noble sens de ces mots bien entendu) [8]. » Bien des poèmes reprennent sous une forme ou une autre cette thématique de la lutte et ces propos en éclairent l’une des origines.

 



[1] 17. Lettre du 28 décembre 1953.

[2] 18. Lettre du 27 novembre 1946.

[3] 19. Lettre du 4 janvier 1942.

[4] 20. Lettre du 15 mars 1963.

[5] 21. Lettre de 1959.

[6] 22. Lettre non datée, mais dont le contexte permet de savoir qu’elle a été rédigée après la mort de sa mère, donc après août 1951.

 

[7] 23. Lettre du 31 décembre 1958.

 

[8] 24. Lettre du 30 décembre 1957.

 
 
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