Portrait croisé (1/3)
Anjela Duval
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Portrait croisé
 
Portrait croisé d’Anjela Duval

Portrait croisé d’Anjela Duval


Nathalie Caradec

 

 

L’œuvre abondante d’Anjela Duval se prête volontiers à une analyse de type thématique où se dessinent des lignes de force : la terre et toutes ses composantes, la langue bretonne, la spiritualité… Comment caractériser ce regard en éveil sur les hommes et le monde, cette poésie du quotidien qui rappelle à l’œil ce que trop souvent il ne voit plus ? « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance » affirmait Saint-John Perse en recevant le prix Nobel.

 

Cette définition brève et dense me semble particulièrement convenir pour Anjela Duval. En effet, sa poésie nous renvoie à un univers connu qu’elle renouvelle par sa vision très personnelle du monde. Elle est une parole immédiate, une profondeur mise à nu. La poésie ne masque pas, elle dévoile, elle ne ment pas, elle révèle. Les mots d’Anjela Duval sont portés par la force intérieure d’une femme authentique. C’est pour cela qu’ils touchent. Le sentier qui quitte Traoñ-an-Dour ne débouche pas sur une voie sans issue ; il mène à d’autres cultures, d’autres livres, d’autres rencontres. Anjela Duval travaille ses terres, s’occupe de ses bêtes, mais après le labeur acharné vient le moment de la lecture, du courrier, de l’écriture.

À cette heure tardive, l’écho du monde pénètre le silence de la petite ferme. Dans une solitude propice à la création commence un travail d’orfèvre qui s’achève sur le cahier d’écolier. Le rendez-vous avec les mots est un cheminement vers la porte étroite de la lumière…

 

Beaucoup de choses ont déjà été dites et écrites sur la poétesse et son œuvre. Pour ma part, j’ai souhaité mieux comprendre qui était cette femme, quels étaient ses combats, comment elle pouvait vivre et créer, passant du champ au poème, de l’anonymat à la renommée. Afin d’approcher cette personnalité riche et complexe, j’ai cherché à composer un portrait d’elle à partir de deux types de données.

 

Tout d’abord, j’ai réalisé une dizaine d’entretiens, notamment sur les communes de Plouaret, du Vieux-Marché et de Trégrom. J’ai demandé à des personnes qui avaient bien connu Anjela Duval de me parler d’elle, de me préciser comment elles la percevaient de son vivant et quelle image elles gardaient d’elle aujourd’hui. Les personnes qui ont eu la gentillesse de me répondre appartenaient à son entourage familial, vivaient dans le voisinage ou l’avaient côtoyée sur les bancs de l’école [1]. Ensuite, j’ai étudié une correspondance entre Anjela Duval et Sœur Marie de Saint-Michel, religieuse de la communauté du Saint-Esprit. L’échange épistolaire, en français, s’est déroulé de façon relativement suivie pendant une quarantaine d’années, de 1936 à 1977, et est particulièrement révélateur de l’évolution d’Angèle-Anjela. Le ton tient de la confidence : Anjela ouvre son cœur et parle de ses difficultés, ce qui n’empêche ni les anecdotes ni l’humour. Par le prisme des lettres [2], certains éléments de sa vie prennent un éclairage particulier.

À partir de ces deux sources d’informations, tantôt convergentes, tantôt divergentes, j’ai tenté de recomposer un portrait de la poétesse de Traoñ-an-Dour. Il s’organisera selon trois axes : le sens de la terre, puis le courage et la souffrance de cette femme, enfin l’émergence de l’écrivain.

 

Le sens de la terre

Le rapport à la terre est certainement l’une des clés permettant de saisir la portée de la poésie d’Anjela Duval. C’est d’ailleurs par cette caractéristique qu’elle m’a d’abord été décrite : « C’était une vraie paysanne », « elle avait ça dans le sang ». Il n’ y a pas une lettre où elle ne parle de ses champs ou de ses bêtes. Tout d’abord, nous verrons en quels termes elle évoque ces deux sujets. Puis nous essaierons de comprendre ce qui se joue dans ce puissant rapport à la terre.

 

Ce goût pour le travail de la terre, il semble qu’Anjela l’ait eu assez tôt. L’une des enfants du voisinage, Mme Guiomard, venait régulièrement chez elle : « On ne jouait pas, on jardinait », raconte-t-elle. Je n’ai pas eu d’autre témoignage sur cette période de sa vie, mais on peut supposer qu’Angèle a toujours participé, du vivant de ses parents, au travail de la terre. Restée seule à Traoñ-an-Dour, elle effectuait de pénibles travaux des champs en dépit d’une santé déficiente : « J’ai coupé à la faucille dans les 500 gerbes toute seule […] Avec ma jument Cybèle j’ai traîné 39 charretées dont j’ai construit 36 en 4 jours dont 26 à la maison et 13 chez ma voisine [3]. » Elle parle souvent à son amie de la moisson et de son cortège de fatigue. Parfois, c’est la météo qui contrarie ses plans : « Le temps est abominable cette année, on a mille misères à semer les blés […] Les gens disent que ce sont les expériences de Bikini avec leurs bombes atomiques qui ont détraqué les saisons, ils finiront par couper la terre en deux morceaux [4] ! » Quelques années plus tard, elle reprend le même type de propos : « Jamais je n’ai vu encore si mauvais temps. La pluie tombe continuellement. Je n’ai pas pu encore semer mon blé. La terre est prête mais dès qu’elle commence à sécher, la pluie recommence. Ce n’est plus Traou-an-Dour, cette année c’est Traou-ar-Fank ; tant d’humidité me brise [5]. » Et les exemples sont nombreux…

 

On sent nettement que sa vie prend tout son sens dans cet espace où elle aime travailler. On saisit également toute l’étendue de ses difficultés. Ses journées de labeur l’épuisent et ne lui procurent que de maigres ressources. L’hiver très rigoureux de 1963 lui a apporté beaucoup de soucis : « Oui l’hiver a été très dur, non seulement j’ai eu très froid, mais les dégâts sont importants, sur les fourrages et sur le blé, les plants de choux les pommes de terre. Mais il ne sert pas de gémir […] Pendant 2 mois les bêtes n’ont pu sortir. On a moulu tout le grain pour leur faire des buvées. On a brûlé toute la provision de bois pour cuire à manger aux bêtes puisqu’on ne pouvait donner rien de cru […] Et le plus dur reste à courir : la soudure. »

 

Malgré son courage, le fardeau semble parfois écrasant : « Je suis lasse de lutter j’ai beau trimer sans arrêt je crois que je m’embourbe de plus en plus ; la vie est dure aux paysans quand ils avancent en âge et je n’ai aucun secours à attendre de nulle part ; au contraire on me sollicite encore [6]. » Dans son propos, elle ne dissocie pas sa propre condition de celle des autres paysans. Témoignages et lettres convergent : elle défendait la cause paysanne avec ferveur, cause qu’elle liait étroitement au devenir de la terre. Selon mes interlocuteurs, elle ne supportait pas les critiques sur ce sujet. Elle estime faire partie des « pauvres demeurés fidèles à la terre et aux traditions » [7]. Elle s’inquiète de l’évolution du métier, des terres laissées à l’abandon lorsque leurs propriétaires doivent se retirer : « C’est ainsi partout dans cette région, à la mort ou au départ des anciens, les fermes restent en friches. Aucun jeune ne prend la suite, sauf dans les très bonnes terres bien placées [8]. » La moindre parcelle de terre la préoccupe ; ainsi, lorsqu’elle fait un séjour à l’hôpital de Lannion, elle décrit : « De ma fenêtre je vois une cité neuve bâtie au milieu d’un secteur très boisé qu’on a eu le respect de garder le plus intact possible [9]. » Rien n’échappe à son regard… L’amour qu’Anjela porte à la terre est particulièrement fort et ne tient pas seulement à son activité de paysanne. Sa réflexion prend source à Traoñ-an-Dour, dans ce qu’elle observe alentour. Elle pose un regard avisé sur les bouleversements qui secouent le monde agricole de l’époque. Elle s’inquiète de l’environnement quand peu de gens s’en soucient, que l’heure est plutôt aux destructions massives d’arbres et de talus dans le cadre du remembrement. Ses positions tranchées, son refus de la mécanisation ne lui valent pas que des amis. Une anecdote d’André Souliman souligne aussi qu’elle n’échappe pas au paradoxe. Il m’a raconté qu’elle refusait de couper les arbres sur ses propres terres et qu’il lui rapportait donc du bois de chez lui afin qu’elle se chauffe…

 

Lors des entretiens que j’ai menés, le lien fort qu’entretenait Anjela Duval avec ses animaux m’a été chaque fois confirmé : ses vaches, son cheval et surtout ses chiens comptaient énormément. Ces derniers occupaient une place privilégiée à ses côtés. L’une de mes interlocutrices m’a précisé qu’Anjela disait « mes enfants » en évoquant ses chiens. Hospitalisée, elle demandait à André Souliman de leur préparer du chocolat chaud. Dans sa correspondance, elle en parle très peu, excepté la perte de Fido qui ressort de cet ensemble comme un moment singulier : « Mon pauvre Fido est mort aussi vers la mi-mai il s’est empoisonné. Je suis vraiment seule depuis que cet humble compagnon m’a quittée. Seule avec mon bon ange, mais je n’ai plus peur [10]. »

 

Elle parle également de ses juments Cybèle et Cocotte, mais uniquement pour confier ses soucis : « J’ai encore des tribulations avec mes bêtes : j’ai dû liquider ma bonne jument “ Cocotte ” qui ne pouvait plus marcher. On m’a envoyé une carne à l’essai. Je ne peux pas la garder et c’est difficile de trouver des chevaux, qui se raréfient à cause des tracteurs ; on a toujours des tracas dans une ferme, si modeste soit-elle [11]. » Elle fait part aussi des frais de vétérinaire qui pèsent sur ses maigres ressources, des bêtes qui meurent sans lui rapporter un sou.

 

Parfois, de ce lot de déconvenues émerge une anecdote plus réjouissante, comme celle des petits lapins élevés par ses bons soins : « Une mère lapine est morte quand ses 15 petits avaient 10 jours. J’essaye de les élever au biberon (1 biberon jouet tout petit) il y a 12 vivants encore ce soir, cela fait 3 semaines que je les soigne. Si vous les voyiez là blottis au coin du feu en ce moment. Ils couchent dans une manne bien tapissée et mangent et courent où ils veulent. Dommage que je n’aie pas une caméra [12]. » La paysanne se montre souvent sous un jour rude. Elle n’en est pas moins capable de beaucoup d’attentions envers ses animaux.

 

Le fait que dans quasiment toutes ses lettres Anjela Duval parle des travaux des champs, des récoltes, de la rude vie des paysans montre à quel point elle tisse un lien viscéral avec la terre. Sa vie est là ; elle se déploie dans cet espace restreint qu’elle semble ne jamais quitter et hors duquel elle n’imagine pas vivre. Sa ferme représente le centre de ses préoccupations, de sa réflexion et de sa création. Il m’a fréquemment été rapporté qu’elle ne bougeait pas de son lopin de terre, qu’elle y vivait en « ermite ». Cependant, à une époque, elle s’est régulièrement rendue au bourg de Trégrom pour faire des provisions. C’est en tout cas ce que m’a raconté Mme Blanchard. Elle a connu Angèle dans son épicerie où elle venait jusqu’à l’époque de la guerre : « Tant que les tickets de ravitaillement marchaient, ça allait, elle venait faire son commerce chez moi […] mais quand le pétrole a manqué, […] là j’avais été obligée de lui dire qu’il fallait qu’elle prenne son pétrole au Vieux-Marché. » Il y avait en effet un contingent attribué pour les gens de la commune uniquement. Apparemment, elle a limité au minimum ses déplacements et ne s’est pas souvent éloignée de Traoñ-an-Dour. Dans une de ses lettres, elle relate néanmoins : « Maman et moi avons été en pélerinage cette année à St Yves à Tréguier, presque un grand voyage pour nous, je vous ai gardé une image en souvenir de ce jour [13]. » On sent bien là un événement exceptionnel qu’elle a vécu avec ferveur.

 

Dans cette correspondance avec son amie religieuse, il apparaît clairement que la terre léguée par ses parents est sa raison de vivre. La mort de son père marque une rupture dans son existence ; le deuil est douloureux pour elle comme pour sa mère : « Pour moi chère bonne sœur je ne suis plus la même, le bonheur s’est enfui de notre foyer quand mon cher père est retourné à Dieu, j’ai été deux mois dans un état de stupeur et de découragement et puis petit à petit la terre m’a reprise toute entière puisqu’il fallait en vivre [14]. » Dans presque toutes les lettres, elle raconte sa terre ; les descriptions ou les anecdotes varient mais ses préoccupations sont toujours présentes. Son choix de vie et l’attachement profond qu’elle conçoit pour ce lieu sont intimement liés : « Pour ma part si je devais quitter Traoñ-an-Dour je ne survivrais pas il me semble. Pourtant dieu sait si j’y ai souffert plus que de raison et s’il s’y trouve un pouce de terre que je n’aie mille fois arrosé de mes sueurs et souvent de mes larmes et mes parents avant moi ont fait de même et c’est pourquoi il m’est si cher car tout ici me parle encore d’eux [15]. »

 

L’attachement à cette ferme est tel qu’elle refuse d’aller vivre ailleurs lorsque l’occasion se présente et que ses problèmes de santé le recommandent : « M. le Recteur m’a envoyé mes pâques à la maison je ne pouvais même pas supporter le transport ; on m’engageait à lâcher ma ferme et à aller habiter chez ma marraine […]. » Malgré sa souffrance, elle n’accepte pas cette proposition : « j’ai reculé au dernier moment. Mais je vous assure que j’ai été abreuvée de chagrin. Oh que le calvaire est dur à gravir » [16]. De la même façon, il lui est difficile, à la fin de sa vie, d’accepter de louer sa terre à André Souliman. Elle souhaite, jusqu’au bout de ses forces, tenir sa ferme.

 

Lorsqu’elle écrit à son amie de son lit d’hôpital en septembre 1976, c’est encore à sa terre qu’elle pense : « Ma chambre est pleine de fleurs et de bonbons. Mais je préférerais les ronces de Traoñ-an-Dour, et la senteur de la terre qui a reçu je crois le miracle de la pluie. »

On perçoit dans ses propos comment l’émotion suscite immédiatement des images visuelles et olfactives. La sensation devient une porte d’entrée, une voie de connaissance pour accéder à autre chose. Le miracle est à prendre ici dans sa double acception de mystère et de merveille. En quelques mots simples, elle révèle la dimension mystique qu’elle confère à la terre.



[1] 1. J’apporte quelques précisions concernant les personnes citées dans l’article. Mme Corson était une nièce d’Anjela, Monsieur Souliman a travaillé les terres de Traoñ-an-Dour, s’est occupé des chiens lorsqu’Anjela était hospitalisée. Il avait sa confiance puisqu’il a été son représentant légal pour voter. Mme Guiomard était une voisine d’enfance d’Anjela et Mme Blanchard tenait un commerce à Trégrom. Je tiens par ailleurs à remercier Ronan Le Coadic et les personnes qui ont accepté de répondre à mes questions : Mme Denise Blanchard, Messieurs Jean-Paul et Gustave Bourdonnec, Mme Marie-Thérèse Corson, M. Philippe Corson, Mme Anne-Marie Guiomard, Mme Janig Leblanc, Mme Libouban, M. André Souliman.

 

[2] 2. Il est parfois difficile de retranscrire la ponctuation d’Anjela, car sous sa plume virgules et points se ressemblent et elle s’accorde certaines libertés dans l’utilisation des majuscules. J’ai choisi de ne pas modifier sa façon d’écrire dans

l’ensemble. Anjela ne se relisait vraisemblablement pas toujours, ce qui peut expliquer quelques entorses à la règle.

[3] 3. Lettre du 6 août 1961.

[4] 4. Lettre du 27 novembre 1946.

[5] 5. Lettre de 1960.

[6] 6. Lettre non datée.

[7] 7. Lettre non datée.

[8] 8. Lettre non datée.

[9] 9. Lettre du 12 septembre 1976.

[10] 10. Lettre non datée.

[11] 11. Lettre non datée.

[12] 12. Lettre non datée.

[13] 13. Lettre de 1942.

[14] 14. Lettre du 4 janvier 1942.

[15] 15. Lettre non datée.

[16] 16. Lettre non datée.

 
 
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