Portrait croisé d’Anjela Duval
Nathalie Caradec
L’œuvre abondante d’Anjela Duval
se prête volontiers à une analyse de type thématique où se dessinent des lignes
de force : la terre et toutes ses composantes, la langue bretonne, la
spiritualité… Comment caractériser ce regard en éveil sur les hommes et le
monde, cette poésie du quotidien qui rappelle à l’œil ce que trop souvent il ne
voit plus ? « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance » affirmait
Saint-John Perse en recevant le prix Nobel.
Cette définition brève et dense me
semble particulièrement convenir pour Anjela Duval. En effet, sa poésie nous
renvoie à un univers connu qu’elle renouvelle par sa vision très personnelle du
monde. Elle est une parole immédiate, une profondeur mise à nu. La poésie ne
masque pas, elle dévoile, elle ne ment pas, elle révèle. Les mots d’Anjela
Duval sont portés par la force intérieure d’une femme authentique. C’est pour
cela qu’ils touchent. Le sentier qui quitte Traoñ-an-Dour ne débouche pas sur
une voie sans issue ; il mène à d’autres cultures, d’autres livres, d’autres
rencontres. Anjela Duval travaille ses terres, s’occupe de ses bêtes, mais
après le labeur acharné vient le moment de la lecture, du courrier, de
l’écriture.
À cette heure tardive, l’écho du
monde pénètre le silence de la petite ferme. Dans une solitude propice à la
création commence un travail d’orfèvre qui s’achève sur le cahier d’écolier. Le
rendez-vous avec les mots est un cheminement vers la porte étroite de la
lumière…
Beaucoup de choses ont déjà été
dites et écrites sur la poétesse et son œuvre. Pour ma part, j’ai souhaité
mieux comprendre qui était cette femme, quels étaient ses combats, comment elle
pouvait vivre et créer, passant du champ au poème, de l’anonymat à la renommée.
Afin d’approcher cette personnalité riche et complexe, j’ai cherché à composer
un portrait d’elle à partir de deux types de données.
Tout d’abord, j’ai réalisé une
dizaine d’entretiens, notamment sur les communes de Plouaret, du Vieux-Marché
et de Trégrom. J’ai demandé à des personnes qui avaient bien connu Anjela Duval
de me parler d’elle, de me préciser comment elles la percevaient de son vivant
et quelle image elles gardaient d’elle aujourd’hui. Les personnes qui ont eu la
gentillesse de me répondre appartenaient à son entourage familial, vivaient
dans le voisinage ou l’avaient côtoyée sur les bancs de l’école .
Ensuite, j’ai étudié une correspondance entre Anjela Duval et Sœur Marie de
Saint-Michel, religieuse de la communauté du Saint-Esprit. L’échange épistolaire,
en français, s’est déroulé de façon relativement suivie pendant une quarantaine
d’années, de 1936 à 1977, et est particulièrement révélateur de l’évolution
d’Angèle-Anjela. Le ton tient de la confidence : Anjela ouvre son cœur et parle
de ses difficultés, ce qui n’empêche ni les anecdotes ni l’humour. Par le
prisme des lettres , certains
éléments de sa vie prennent un éclairage particulier.
À partir de ces deux sources
d’informations, tantôt convergentes, tantôt divergentes, j’ai tenté de recomposer
un portrait de la poétesse de Traoñ-an-Dour. Il s’organisera selon trois axes :
le sens de la terre, puis le courage et la souffrance de cette femme, enfin
l’émergence de l’écrivain.
Le sens de la terre
Le rapport à la terre est
certainement l’une des clés permettant de saisir la portée de la poésie
d’Anjela Duval. C’est d’ailleurs par cette caractéristique qu’elle m’a d’abord
été décrite : « C’était une vraie paysanne », « elle avait ça dans le sang ».
Il n’ y a pas une lettre où elle ne parle de ses champs ou de ses bêtes. Tout
d’abord, nous verrons en quels termes elle évoque ces deux sujets. Puis nous
essaierons de comprendre ce qui se joue dans ce puissant rapport à la terre.
Ce goût pour le travail de la
terre, il semble qu’Anjela l’ait eu assez tôt. L’une des enfants du voisinage,
Mme Guiomard, venait régulièrement chez elle : « On ne jouait pas, on jardinait
», raconte-t-elle. Je n’ai pas eu d’autre témoignage sur cette période de sa
vie, mais on peut supposer qu’Angèle a toujours participé, du vivant de ses
parents, au travail de la terre. Restée seule à Traoñ-an-Dour, elle effectuait
de pénibles travaux des champs en dépit d’une santé déficiente : « J’ai coupé à
la faucille dans les 500 gerbes toute seule […] Avec ma jument Cybèle j’ai
traîné 39 charretées dont j’ai construit 36 en 4 jours dont 26 à la maison et
13 chez ma voisine . » Elle
parle souvent à son amie de la moisson et de son cortège de fatigue. Parfois,
c’est la météo qui contrarie ses plans : « Le temps est abominable cette année,
on a mille misères à semer les blés […] Les gens disent que ce sont les
expériences de Bikini avec leurs bombes atomiques qui ont détraqué les saisons,
ils finiront par couper la terre en deux morceaux
! » Quelques années plus tard, elle reprend le même type de propos : « Jamais
je n’ai vu encore si mauvais temps. La pluie tombe continuellement. Je n’ai pas
pu encore semer mon blé. La terre est prête mais dès qu’elle commence à sécher,
la pluie recommence. Ce n’est plus Traou-an-Dour, cette année c’est Traou-ar-Fank
; tant d’humidité me brise .
» Et les exemples sont nombreux…
On sent nettement que sa vie prend
tout son sens dans cet espace où elle aime travailler. On saisit également
toute l’étendue de ses difficultés. Ses journées de labeur l’épuisent et ne lui
procurent que de maigres ressources. L’hiver très rigoureux de 1963 lui a
apporté beaucoup de soucis : « Oui l’hiver a été très dur, non seulement j’ai
eu très froid, mais les dégâts sont importants, sur les fourrages et sur le
blé, les plants de choux les pommes de terre. Mais il ne sert pas de gémir […]
Pendant 2 mois les bêtes n’ont pu sortir. On a moulu tout le grain pour leur
faire des buvées. On a brûlé toute la provision de bois pour cuire à manger aux
bêtes puisqu’on ne pouvait donner rien de cru […] Et le plus dur reste à courir
: la soudure. »
Malgré son courage, le fardeau
semble parfois écrasant : « Je suis lasse de lutter j’ai beau trimer sans arrêt
je crois que je m’embourbe de plus en plus ; la vie est dure aux paysans quand
ils avancent en âge et je n’ai aucun secours à attendre de nulle part ; au
contraire on me sollicite encore .
» Dans son propos, elle ne dissocie pas sa propre condition de celle des autres
paysans. Témoignages et lettres convergent : elle défendait la cause paysanne
avec ferveur, cause qu’elle liait étroitement au devenir de la terre. Selon mes
interlocuteurs, elle ne supportait pas les critiques sur ce sujet. Elle estime
faire partie des « pauvres demeurés fidèles à la terre et aux traditions » .
Elle s’inquiète de l’évolution du métier, des terres laissées à l’abandon
lorsque leurs propriétaires doivent se retirer : « C’est ainsi partout dans
cette région, à la mort ou au départ des anciens, les fermes restent en
friches. Aucun jeune ne prend la suite, sauf dans les très bonnes terres bien
placées .
» La moindre parcelle de terre la préoccupe ; ainsi, lorsqu’elle fait un séjour
à l’hôpital de Lannion, elle décrit : « De ma fenêtre je vois une cité neuve
bâtie au milieu d’un secteur très boisé qu’on a eu le respect de garder le plus
intact possible . » Rien
n’échappe à son regard… L’amour qu’Anjela porte à la terre est particulièrement
fort et ne tient pas seulement à son activité de paysanne. Sa réflexion prend
source à Traoñ-an-Dour, dans ce qu’elle observe alentour. Elle pose un regard
avisé sur les bouleversements qui secouent le monde agricole de l’époque. Elle
s’inquiète de l’environnement quand peu de gens s’en soucient, que l’heure est
plutôt aux destructions massives d’arbres et de talus dans le cadre du
remembrement. Ses positions tranchées, son refus de la mécanisation ne lui
valent pas que des amis. Une anecdote d’André Souliman souligne aussi qu’elle
n’échappe pas au paradoxe. Il m’a raconté qu’elle refusait de couper les arbres
sur ses propres terres et qu’il lui rapportait donc du bois de chez lui afin
qu’elle se chauffe…
Lors des entretiens que j’ai
menés, le lien fort qu’entretenait Anjela Duval avec ses animaux m’a été chaque
fois confirmé : ses vaches, son cheval et surtout ses chiens comptaient
énormément. Ces derniers occupaient une place privilégiée à ses côtés. L’une de
mes interlocutrices m’a précisé qu’Anjela disait « mes enfants » en évoquant
ses chiens. Hospitalisée, elle demandait à André Souliman de leur préparer du
chocolat chaud. Dans sa correspondance, elle en parle très peu, excepté la
perte de Fido qui ressort de cet ensemble comme un moment singulier : « Mon
pauvre Fido est mort aussi vers la mi-mai il s’est empoisonné. Je suis vraiment
seule depuis que cet humble compagnon m’a quittée. Seule avec mon bon ange,
mais je n’ai plus peur .
»
Elle parle également de ses
juments Cybèle et Cocotte, mais uniquement pour confier ses soucis : « J’ai
encore des tribulations avec mes bêtes : j’ai dû liquider ma bonne jument “
Cocotte ” qui ne pouvait plus marcher. On m’a envoyé une carne à l’essai. Je ne
peux pas la garder et c’est difficile de trouver des chevaux, qui se raréfient
à cause des tracteurs ; on a toujours des tracas dans une ferme, si modeste
soit-elle . » Elle
fait part aussi des frais de vétérinaire qui pèsent sur ses maigres ressources,
des bêtes qui meurent sans lui rapporter un sou.
Parfois, de ce lot de déconvenues
émerge une anecdote plus réjouissante, comme celle des petits lapins élevés par
ses bons soins : « Une mère lapine est morte quand ses 15 petits avaient 10
jours. J’essaye de les élever au biberon (1 biberon jouet tout petit) il y a 12
vivants encore ce soir, cela fait 3 semaines que je les soigne. Si vous les
voyiez là blottis au coin du feu en ce moment. Ils couchent dans une manne bien
tapissée et mangent et courent où ils veulent. Dommage que je n’aie pas une
caméra .
» La paysanne se montre souvent sous un jour rude. Elle n’en est pas moins
capable de beaucoup d’attentions envers ses animaux.
Le fait que dans quasiment toutes
ses lettres Anjela Duval parle des travaux des champs, des récoltes, de la rude
vie des paysans montre à quel point elle tisse un lien viscéral avec la terre.
Sa vie est là ; elle se déploie dans cet espace restreint qu’elle semble ne
jamais quitter et hors duquel elle n’imagine pas vivre. Sa ferme représente le
centre de ses préoccupations, de sa réflexion et de sa création. Il m’a
fréquemment été rapporté qu’elle ne bougeait pas de son lopin de terre, qu’elle
y vivait en « ermite ». Cependant, à une époque, elle s’est régulièrement
rendue au bourg de Trégrom pour faire des provisions. C’est en tout cas ce que
m’a raconté Mme Blanchard. Elle a connu Angèle dans son épicerie où elle venait
jusqu’à l’époque de la guerre : « Tant que les tickets de ravitaillement
marchaient, ça allait, elle venait faire son commerce chez moi […] mais quand
le pétrole a manqué, […] là j’avais été obligée de lui dire qu’il fallait
qu’elle prenne son pétrole au Vieux-Marché. » Il y avait en effet un contingent
attribué pour les gens de la commune uniquement. Apparemment, elle a limité au
minimum ses déplacements et ne s’est pas souvent éloignée de Traoñ-an-Dour.
Dans une de ses lettres, elle relate néanmoins : « Maman et moi avons été en
pélerinage cette année à St Yves à Tréguier, presque un grand voyage pour nous,
je vous ai gardé une image en souvenir de ce jour .
» On sent bien là un événement exceptionnel qu’elle a vécu avec ferveur.
Dans cette correspondance avec son
amie religieuse, il apparaît clairement que la terre léguée par ses parents est
sa raison de vivre. La mort de son père marque une rupture dans son existence ;
le deuil est douloureux pour elle comme pour sa mère : « Pour moi chère bonne
sœur je ne suis plus la même, le bonheur s’est enfui de notre foyer quand mon
cher père est retourné à Dieu, j’ai été deux mois dans un état de stupeur et de
découragement et puis petit à petit la terre m’a reprise toute entière
puisqu’il fallait en vivre .
» Dans presque toutes les lettres, elle raconte sa terre ; les descriptions ou
les anecdotes varient mais ses préoccupations sont toujours présentes. Son
choix de vie et l’attachement profond qu’elle conçoit pour ce lieu sont
intimement liés : « Pour ma part si je devais quitter Traoñ-an-Dour je ne survivrais
pas il me semble. Pourtant dieu sait si j’y ai souffert plus que de raison et
s’il s’y trouve un pouce de terre que je n’aie mille fois arrosé de mes sueurs
et souvent de mes larmes et mes parents avant moi ont fait de même et c’est
pourquoi il m’est si cher car tout ici me parle encore d’eux .
»
L’attachement à cette ferme est
tel qu’elle refuse d’aller vivre ailleurs lorsque l’occasion se présente et que
ses problèmes de santé le recommandent : « M. le Recteur m’a envoyé mes pâques
à la maison je ne pouvais même pas supporter le transport ; on m’engageait à
lâcher ma ferme et à aller habiter chez ma marraine […]. » Malgré sa
souffrance, elle n’accepte pas cette proposition : « j’ai reculé au dernier
moment. Mais je vous assure que j’ai été abreuvée de chagrin. Oh que le
calvaire est dur à gravir » .
De la même façon, il lui est difficile, à la fin de sa vie, d’accepter de louer
sa terre à André Souliman. Elle souhaite, jusqu’au bout de ses forces, tenir sa
ferme.
Lorsqu’elle écrit à son amie de
son lit d’hôpital en septembre 1976, c’est encore à sa terre qu’elle pense : «
Ma chambre est pleine de fleurs et de bonbons. Mais je préférerais les ronces
de Traoñ-an-Dour, et la senteur de la terre qui a reçu je crois le miracle de
la pluie. »
On perçoit dans ses propos comment l’émotion suscite
immédiatement des images visuelles et olfactives. La sensation devient une
porte d’entrée, une voie de connaissance pour accéder à autre chose. Le miracle
est à prendre ici dans sa double acception de mystère et de merveille. En
quelques mots simples, elle révèle la dimension mystique qu’elle confère à la
terre.