Anjela Duval aujourd’hui
Ronan
Le Coadic
II. Combats
Feal on bet atav d’am ger-stur :
Stourm a ran war bep tachenn[i].
Les combats de la
vie
L’agriculture est un
combat qui recommence sans cesse, comme le montre Anjela Duval dans sa poésie.
Son premier combat a toujours été la lutte contre les éléments. Seule dans sa
ferme, elle travaillait aussi durement que l’aurait fait un homme avec,
pourtant, moins de force physique et, de plus, une mauvaise santé. Elle n’avait
pas de tracteur pour cultiver, seulement une jument[ii].
Beaucoup de ses lecteurs, citadins, n’avaient pas — et n’ont toujours pas — la
moindre idée de la pénibilité du métier d’agriculteur. Le paysan est parfois un
esclave. Et beaucoup des visiteurs d’Anjela Duval ne se rendaient pas compte
qu’en prenant un peu de son temps précieux ils lui rendaient la vie encore plus
dure. Mais quand, en plus, ils venaient à se moquer de « ses frères
paysans », alors, elle n’en pouvait plus…
Er-maez !
Ya er-maez, c’hwi !
Ne fell ket din.
Ne c’houzañviñ morse
’Vefe dismegañset em zi
Va
Breudeur a boan :
Servijerien
an Douar
Douar
santel va Bro
Hor Bro.
Hor Mamm-Vro !
Va
Breudeur Peizanted[iii].
Le
travail de la terre n’a néanmoins pas été son seul combat quotidien : dès
l’enfance, elle a dû lutter pour vivre. Elle a été atteinte d’une grave maladie
des os dès l’âge de six ans, qui l’a empêchée d’aller à l’école jusqu’à l’âge
de huit ans. Et tout le restant de sa vie, sa santé a été chancelante ; on
retrouve d’ailleurs constamment le thème de la maladie et de la souffrance dans
son œuvre. Plus encore, peut-être, au cours des dernières années, au fur et à
mesure que sa maladie empirait et que ses peines s’aggravaient. Cependant, elle
a également dû combattre contre elle-même.
Le combat contre
soi-même
Le
fait de rester seule à la tête de sa ferme de Traoñ-an-Dour fut un choix de la
part d’Anjela Duval. Elle avait eu au cours de sa jeunesse de nombreux
prétendants, parmi lesquels l’un sut gagner son cœur. C’était un jeune officier
de marine, devenu, paraît-il, capitaine au long cours, par la suite. Ils
étaient sur le point de se marier quand soudain leur couple éclata. Que
s’était-il passé ? On ne le sait pas exactement. Apparemment, le jeune
marin lui aurait proposé de quitter sa carrière pour prendre un commerce avec
elle mais elle aurait refusé de quitter sa ferme. Ils se séparèrent, donc.
E korn va c’halon zo ur gleizenn
’Baoe va yaouankiz he dougan
Rak siwazh, an hini a garen
Ne gare
ket pezh a garan
Eñ na gare nemet ar c’hêrioù
Ar morioù don, ar broioù pell
Ha ne garen ’met ar maezioù
Maezioù ken kaer va Breizh-Izel[iv]
La
blessure de cet échec sentimental est demeurée dans le cœur d’Anjela Duval
jusqu’à la fin de sa vie. Seule, après la mort de ses parents — bien qu’elle
aime profondément la nature et qu’elle se sente en harmonie avec tous les êtres
qui l’entouraient —, elle éprouva parfois un vif sentiment de mélancolie.
Va-un’
war an douar, va-un’ en ur Bed kriz
Dare on
da semplañ, trec’het gant an enkrez[v]
Sa
mélancolie et son chagrin furent particulièrement aigus au cours des années
cinquante ; par la suite, l’écriture l’aida à les vaincre. Toutefois, même
après qu’elle se fut adonnée à l’écriture, Anjela Duval perdait parfois des
combats contre ces maux, mais elle le dissimulait…
Arabat
sammañ seurt sammoù
War divskoaz ar re yaouank.
’Pad ma c’hell ar c’hozhiad
O dougen e-unan.
Ret mousc’hoarzhin d’o mousc’hoarzh.
Zoken pa vroud ar boan grisañ.
Ret eo magañ dezho o spi
En un
Dazont a vo o hini
Hag a baeo kantvedoù mezh[vi]…
Anjela
Duval passa sa vie dans la pauvreté. Non que son exploitation agricole lui eut
interdit de vivre autrement. Mais il semble qu’elle en ait fait le choix. Cela
paraît difficile à comprendre. Elle disait ne rien vouloir changer à sa ferme
car elle aurait eu le sentiment d’en chasser l’âme de ses parents défunts. Elle
le pensait certainement, mais il y a lieu de croire que sa pauvreté fut
également un choix spirituel. Elle avait traduit en breton un poème de Ramon
Soley Ceto, intitulé « Le pauvre foyer », où l’auteur catalan loue à
plusieurs reprises « l’esprit de pauvreté[vii] »
et où un homme invite une femme à l’épouser « si elle apprécie la valeur
immense de la pauvreté ». N’y aurait-il pas là quelque écho de l’amour
perdu d’Anjela Duval ? N’aurait-elle pas choisi de traduire ce poème parce
qu’elle-même était animée de cet « esprit de pauvreté » ? C’est
de façon délibérée qu’elle a vécu en ermite et elle est allée jusqu’au bout de
ses choix. En cela, sa vie est exemplaire. Qui est, en effet, assez courageux
pour aller jusqu’au bout de ses rêves ? Et qui, dans notre société de
consommation, serait capable de choisir délibérément la pauvreté et d’y
demeurer tout au long de sa vie ? D’une certaine façon, Anjela Duval fut
en avance sur son temps : choisir de vivre seule et chercher à être maîtresse
de son destin n’était pas — et n’est toujours pas — chose aisée pour une femme.
En particulier à la campagne. Il est clair que ce n’était pas une personne
tiède. Cela est manifeste, également, sur le plan politique.
La pasionaria
Le
reniement, avons-nous dit, fâchait Anjela Duval. Plus généralement, la lâcheté
l’écœurait. On le ressent à plusieurs reprises dans son œuvre. En particulier
lorsqu’elle reproche aux Bretons leur lâcheté envers leur pays et leur langue.
Va c’henvroiz ’zo kousket
Hag hor
Bro o veuziñ[viii]…
Elle
— constamment fidèle à ses idées — a toujours eu le courage de dire et d’écrire
ce qu’elle croyait, quoiqu’en pense la majorité de la population. Elle n’a pas
mesuré sa peine et n’a pas redouté la médisance. Elle n’a pas, non plus,
contenu tous ses mouvements d’humeur :
Pebezh Tonkadur hon hini !
Tu ebet ken da vevañ er Vro.
Ret astenn an dorn d’ar C’hallaoued
Ha
pennglinañ dirazo[ix] …
Elle
n’a jamais refusé d’aider les militants politiques bretons, même ceux qui
combattaient de façon illégale et étaient mal accueillis par la majeure partie
des Bretons. C’est le cas ici, où elle montre son soutien aux inculpés du Front
de Libération de la Bretagne.
Dirak Lez-varn ar Vistri
— Oaned dirak bleizi —
Pemp warn-ugent tamallad
Difennerien Enor ha Buhez Breizh
A vo dismegañset dirak ar Bobl
Ar
Bobl-se mouget hec’h Emskiant
Gant
Skol, Radio, Tele ha media ar Gall[x]
Ce courage et cette
générosité nous amènent à la dernière leçon d’Anjela Duval.