Anjela aujourd'hui (3/4)
Anjela Duval
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Anjela aujourd'hui
Portrait croisé
 
Anjela Duval aujourd’hui

Anjela Duval aujourd’hui

Ronan Le Coadic*

II. Combats

Feal on bet atav d’am ger-stur :
Stourm a ran war bep tachenn
[i].

Les combats de la vie

L’agriculture est un combat qui recommence sans cesse, comme le montre Anjela Duval dans sa poésie. Son premier combat a toujours été la lutte contre les éléments. Seule dans sa ferme, elle travaillait aussi durement que l’aurait fait un homme avec, pourtant, moins de force physique et, de plus, une mauvaise santé. Elle n’avait pas de tracteur pour cultiver, seulement une jument[ii]. Beaucoup de ses lecteurs, citadins, n’avaient pas — et n’ont toujours pas — la moindre idée de la pénibilité du métier d’agriculteur. Le paysan est parfois un esclave. Et beaucoup des visiteurs d’Anjela Duval ne se rendaient pas compte qu’en prenant un peu de son temps précieux ils lui rendaient la vie encore plus dure. Mais quand, en plus, ils venaient à se moquer de « ses frères paysans », alors, elle n’en pouvait plus…

 

Er-maez !

Ya er-maez, c’hwi !

Ne fell ket din.

Ne c’houzañviñ morse

’Vefe dismegañset em zi

Va Breudeur a boan :

Servijerien an Douar

Douar santel va Bro

Hor Bro. Hor Mamm-Vro !

Va Breudeur Peizanted[iii].

 

Le travail de la terre n’a néanmoins pas été son seul combat quotidien : dès l’enfance, elle a dû lutter pour vivre. Elle a été atteinte d’une grave maladie des os dès l’âge de six ans, qui l’a empêchée d’aller à l’école jusqu’à l’âge de huit ans. Et tout le restant de sa vie, sa santé a été chancelante ; on retrouve d’ailleurs constamment le thème de la maladie et de la souffrance dans son œuvre. Plus encore, peut-être, au cours des dernières années, au fur et à mesure que sa maladie empirait et que ses peines s’aggravaient. Cependant, elle a également dû combattre contre elle-même.

Le combat contre soi-même

Le fait de rester seule à la tête de sa ferme de Traoñ-an-Dour fut un choix de la part d’Anjela Duval. Elle avait eu au cours de sa jeunesse de nombreux prétendants, parmi lesquels l’un sut gagner son cœur. C’était un jeune officier de marine, devenu, paraît-il, capitaine au long cours, par la suite. Ils étaient sur le point de se marier quand soudain leur couple éclata. Que s’était-il passé ? On ne le sait pas exactement. Apparemment, le jeune marin lui aurait proposé de quitter sa carrière pour prendre un commerce avec elle mais elle aurait refusé de quitter sa ferme. Ils se séparèrent, donc.

 

E korn va c’halon zo ur gleizenn

’Baoe va yaouankiz he dougan

Rak siwazh, an hini a garen

Ne gare ket pezh a garan

Eñ na gare nemet ar c’hêrioù

Ar morioù don, ar broioù pell

Ha ne garen ’met ar maezioù

Maezioù ken kaer va Breizh-Izel[iv]

 

La blessure de cet échec sentimental est demeurée dans le cœur d’Anjela Duval jusqu’à la fin de sa vie. Seule, après la mort de ses parents — bien qu’elle aime profondément la nature et qu’elle se sente en harmonie avec tous les êtres qui l’entouraient —, elle éprouva parfois un vif sentiment de mélancolie.

 

Va-un’ war an douar, va-un’ en ur Bed kriz

Dare on da semplañ, trec’het gant an enkrez[v]

 

Sa mélancolie et son chagrin furent particulièrement aigus au cours des années cinquante ; par la suite, l’écriture l’aida à les vaincre. Toutefois, même après qu’elle se fut adonnée à l’écriture, Anjela Duval perdait parfois des combats contre ces maux, mais elle le dissimulait…

 

Arabat sammañ seurt sammoù

War divskoaz ar re yaouank.

’Pad ma c’hell ar c’hozhiad

O dougen e-unan.

Ret mousc’hoarzhin d’o mousc’hoarzh.

Zoken pa vroud ar boan grisañ.

Ret eo magañ dezho o spi

En un Dazont a vo o hini

Hag a baeo kantvedoù mezh[vi]

 

Anjela Duval passa sa vie dans la pauvreté. Non que son exploitation agricole lui eut interdit de vivre autrement. Mais il semble qu’elle en ait fait le choix. Cela paraît difficile à comprendre. Elle disait ne rien vouloir changer à sa ferme car elle aurait eu le sentiment d’en chasser l’âme de ses parents défunts. Elle le pensait certainement, mais il y a lieu de croire que sa pauvreté fut également un choix spirituel. Elle avait traduit en breton un poème de Ramon Soley Ceto, intitulé « Le pauvre foyer », où l’auteur catalan loue à plusieurs reprises « l’esprit de pauvreté[vii] » et où un homme invite une femme à l’épouser « si elle apprécie la valeur immense de la pauvreté ». N’y aurait-il pas là quelque écho de l’amour perdu d’Anjela Duval ? N’aurait-elle pas choisi de traduire ce poème parce qu’elle-même était animée de cet « esprit de pauvreté » ? C’est de façon délibérée qu’elle a vécu en ermite et elle est allée jusqu’au bout de ses choix. En cela, sa vie est exemplaire. Qui est, en effet, assez courageux pour aller jusqu’au bout de ses rêves ? Et qui, dans notre société de consommation, serait capable de choisir délibérément la pauvreté et d’y demeurer tout au long de sa vie ? D’une certaine façon, Anjela Duval fut en avance sur son temps : choisir de vivre seule et chercher à être maîtresse de son destin n’était pas — et n’est toujours pas — chose aisée pour une femme. En particulier à la campagne. Il est clair que ce n’était pas une personne tiède. Cela est manifeste, également, sur le plan politique.

La pasionaria

Le reniement, avons-nous dit, fâchait Anjela Duval. Plus généralement, la lâcheté l’écœurait. On le ressent à plusieurs reprises dans son œuvre. En particulier lorsqu’elle reproche aux Bretons leur lâcheté envers leur pays et leur langue.

 

Va c’henvroiz ’zo kousket

Hag hor Bro o veuziñ[viii]

 

Elle — constamment fidèle à ses idées — a toujours eu le courage de dire et d’écrire ce qu’elle croyait, quoiqu’en pense la majorité de la population. Elle n’a pas mesuré sa peine et n’a pas redouté la médisance. Elle n’a pas, non plus, contenu tous ses mouvements d’humeur :

 

Pebezh Tonkadur hon hini !

Tu ebet ken da vevañ er Vro.

Ret astenn an dorn d’ar C’hallaoued

Ha pennglinañ dirazo[ix]

 

Elle n’a jamais refusé d’aider les militants politiques bretons, même ceux qui combattaient de façon illégale et étaient mal accueillis par la majeure partie des Bretons. C’est le cas ici, où elle montre son soutien aux inculpés du Front de Libération de la Bretagne.

 

Dirak Lez-varn ar Vistri

— Oaned dirak bleizi —

Pemp warn-ugent tamallad

Difennerien Enor ha Buhez Breizh

A vo dismegañset dirak ar Bobl

Ar Bobl-se mouget hec’h Emskiant

Gant Skol, Radio, Tele ha media ar Gall[x]

 

Ce courage et cette générosité nous amènent à la dernière leçon d’Anjela Duval.



* Maître de conférences à l’Institut universitaire de formation des maîtres de Bretagne.



[i] « Piv ? », Duval 1998, p. 93.

[ii] Elle disait que les tracteurs sont moins rentables que les chevaux parce que « même quand on en a un couple, ils ne donnent pas de petits ! »

[iii] « Er-maez ! », Duval 1998, p. 58.

[iv] « Karantez-vro », Duval 1982a, p. 67.

[v] « In Memoriam », Duval 1973a, p. 161.

[vi] « Arabat », Duval 1998, p. 52.

[vii] « An Oaled paour », traduit en 1965 d’un texte de Ramon Soley Ceto, Al Liamm n° 106, septembre-octobre 1964.

[viii] « Dirak va skeudenn », Duval 1998, p. 55.

[ix] « An tren-noz », Duval 1982a, p. 105.

[x] « A Galon hag a Spered — Derc’hent ar prosez », Duval 1998, p. 109.



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