Anjela Duval aujourd’hui
Ronan
Le Coadic
I. Quête de vérité
Sell petra ’ri[i]
Anjela Duval a passé sa vie à méditer. Nul de ceux qui l’ont lue
attentivement ou de ceux qui ont eu la chance de la fréquenter ne peut en
douter. Née en 1905, elle n’a commencé à écrire qu’au début des années
soixante. Toutefois, pendant ses cinquante-cinq premières années, en plus de
cultiver la terre et de soigner ses parents, elle a patiemment forgé sa
sagesse. Sa conception de la vie reposait sur trois idéaux : l’amour de la
nature, la spiritualité et l’amour de son peuple.
C’hwi
’oar mat Aotrou
Pere eo ar Palioù a glaskan
Tizhout peogwir eo c’hwi
hoc’h eus o diskouezet din
Ar Feiz.
Ar Vro. Douar ar Vro[ii].
Ces trois idéaux
formaient ensemble un système logique et puissant. Néanmoins, afin de tenter de
comprendre Anjela Duval, il nous faut les étudier séparément.
L’amour de la
nature
Le
génie génétique a progressé très rapidement depuis la mort d’Anjela Duval. Et
il est allé très loin : l’homme peut désormais modifier la nature vivante.
Il peut donner des enfants aux parents stériles, créer des plantes et des animaux
transgéniques et même cloner des animaux — voire bientôt des êtres humains —,
c’est-à-dire les reproduire en laboratoire à partir d’une seule de leurs
cellules… Ces avancées biotechnologiques constituent un progrès pour la
recherche médicale : elles devraient permettre d’aider à produire des
vaccins contre des maladies terribles (telles que l’hépatite B, le sida ou la
tuberculose) ainsi que de découvrir le gène de certaines maladies et — bientôt
peut-être — de modifier ces gènes afin d’éradiquer les maladies dont ils sont
porteurs. Les biotechnologies sont utiles également sur le plan
économique : elles permettent, notamment, de produire un bétail et des
plantes de plus en plus performants. Cependant, toutes ces techniques posent
également de graves problèmes éthiques : jusqu’où l’homme peut-il modifier
la nature ? Quelles limites la société souhaite-t-elle fixer aux
interventions effectuées sur des êtres vivants ?
Il
était impossible, il y a vingt ans, d’envisager ce que le génie génétique
pourrait faire aujourd’hui. Anjela Duval ne pouvait donc pas en parler.
Toutefois, les réflexions de la poétesse à propos de la nature peuvent
contribuer à nous aider à constituer notre opinion sur ces problèmes
contemporains. Pour elle, la nature est « un don de Dieu » ; un
don dont nous pouvons profiter, à condition de le respecter et de l’aider à
fructifier. L’homme n’étant qu’une partie de la nature, il doit, selon elle,
demeurer humble et modeste. Sa conception du monde va complètement à l’encontre
de celle des chercheurs et des forces économiques qui les soutiennent. Comme
Descartes, ces derniers pensent plutôt que les hommes doivent « se rendre
comme maîtres et possesseurs de la nature »[iii].
Nous avons donc là deux modes de pensée totalement opposés, comme les pôles
d’un même axe. Où se situe la vérité ? Dans l’humilité d’Anjela Duval et
son respect de la nature ? Ou dans la confiance orgueilleuse de Descartes
en l’humanité ? Il est difficile de répondre. Néanmoins, il est temps de
lancer un vaste débat sur ces questions : les progrès génétiques
constituent l’un des problèmes les plus complexes et les plus importants du xxie siècle naissant. Et
Anjela Duval nous propose un point de vue tranché dont il convient de tenir
compte pour prendre les décisions qui vont s’imposer, quelles qu’elles soient.
Anjela
Duval considérait que la nature et la terre ne prodiguent leurs bienfaits qu’en
fonction de ce que l’homme leur donne. C’est pourquoi on peut dire qu’elle
était une « écologiste » avant la lettre. Elle anticipait, dans ses
poèmes de combat comme dans ses plaidoyers contre les ravages causés à la
nature, une partie des catastrophes écologiques qui menacent à présent
l’humanité. Dans « Sahara ? », elle évoquait la déforestation et
le changement climatique qui nous inquiètent aujourd’hui.
Evel un
daolenn fin ar Bed
Ar blaenenn arblaen en dremmwel
Forzh kelanoù ramzel
O izili a-strew, o sev o tiverañ
Ar gwez
meur dibennet
(O drouklazh an Inosanted[iv] !)
Elle
ne voyait aucune fatalité dans ces dévastations mais mettait en cause la
responsabilité de l’homme…
Ken sot, ken kriz ha ken emgar
Gant e holl skiantoù
Hep
koustiañs ’bet mui
Hag e
ourgouilh divent[v].
Il
en est de même en ce qui concerne la question de l’eau. Anjela Duval estimait
que les nouveaux modes de production des agriculteurs bretons étaient très
périlleux :
« Je
ne consentirai jamais à ce que ces terres soient soumises au traitement que
l’on pratique actuellement. De nos jours, on épuise la terre à force d’engrais.
J’en mets également. Mais le moins possible. Mon fumier ne suffit pas. Si
j’avais été plus jeune, je me serais laissée tenter par l’agriculture
biologique. […] Je considère comme des empoisonneurs la plupart des producteurs
de choux-fleurs, de pommes de terre primeurs. Ils mettent trop d’engrais[vi]. »
Ces
propos ne sont peut-être guère différents de ce que l’on entend à présent en
Bretagne et ailleurs, maintenant que l’eau est polluée et qu’il paraît clair à
tout le monde que l’on est allé trop loin sur la voie du productivisme.
Toutefois, Anjela Duval s’exprimait en ces termes dès les années
soixante-dix ! En outre, ce ne sont pas les agriculteurs qu’elle accusait
en premier lieu, mais les banques et les firmes multinationales qui les
poussaient à accroître leur rendement ; elle mettait en cause « le
grand capital, le corrupteur, l’exploiteur »[vii].
Trente ans après, du haut
de leurs tracteurs ou du fond de leurs immenses serres, les agriculteurs ne
sont plus en contact direct avec la terre comme l’étaient jadis leurs ancêtres,
ou comme l’était Anjela Duval dans sa ferme. Nous disions, ci-dessus, qu’un
agneau a été obtenu d’une brebis sans accouplement à un mouton ; mais il y
a bien longtemps que l’on peut — de façon industrielle — produire des légumes
sans employer la moindre pincée de terre… Peu à peu, l’homme, se détachant de
la vie « naturelle », devient une sorte de dieu capable de créer et
de modifier la vie dans ses laboratoires. Anjela Duval, à l’inverse, avait le
sentiment de n’être qu’un élément de la nature infinie, cosmique ; elle vivait
une relation physique avec la terre : « la terre est comme mon
deuxième corps », disait-elle souvent. Cela faisait partie de sa
spiritualité. Par exemple, dans « Bennozh dit », elle dit à
Dieu :
Te ’ro an douar, ar glav hag ar wrez
Me ’demz, a had, a c’hwenn, a eost[viii].
La spiritualité
Notre
société — c’est un lieu commun — est aujourd’hui en quête de sens. Hier, des
modèles clairs étaient offerts, ou imposés, par les idéologies religieuses ou
politiques, par la famille et l’école. À présent, et depuis déjà longtemps dans
les pays occidentaux, les religions déclinent ; les idéaux politiques
s’effondrent, surtout depuis la chute du Mur de Berlin ; la famille a été
secouée par les événements de 1968 : le modèle patriarcal d’autrefois a
explosé et il n’existe pas de nouveau modèle unique ; enfin, l’école est
en pleine crise… Par conséquent, il devient de plus en plus difficile de
comprendre le monde et surtout de savoir comment « bien » se
comporter dans la vie : il n’existe plus de référence commune. Chacun
procède à son propre bricolage de son côté, sans être sûr d’agir
convenablement. Anjela Duval avait parfaitement perçu ces changements, en
particulier sur le plan religieux. Mais elle-même ne les avait pas vécus. Sa
spiritualité intense, immense et simple, lui était venue de la foi catholique
populaire bretonne : elle était marquée par le culte des morts et des
anciens saints nationaux[ix].
La foi donnait son sens à sa vie et à tout ce qu’elle voyait autour d’elle. Par
exemple, quand les arbres étaient enflammés par les couleurs de l’automne,
c’était à ses yeux parce que Dieu avait fait…
Mil ha mil damm
Eus e vantell roueel
Evit gwiskañ ar gwez
Gant aour
ha limestra[x]
Elle
voyait Dieu partout et lui parlait comme aux vieux saints nationaux ou aux
morts. En fait, beaucoup de ses poèmes étaient de véritables prières.
La
foi conduit parfois à l’extrémisme. Mais ceci est peu fréquent en Bretagne. Au
contraire, même : l’évangile a toujours été interprété par les Bretons
comme un message de paix. Et leurs traditions politiques sont plutôt
pacifiques. On peut même se demander, bien que la pratique catholique se soit
effondrée en Bretagne, si les réminiscences de catholicisme qui leur restent ne
contribuent pas à expliquer que les Bretons votent deux fois moins que la
moyenne française pour l’extrême droite. En tout cas, la foi d’Anjela Duval
était très forte mais pacifique et ouverte aux autres spiritualités, qu’il
s’agisse de l’islam[xi],
du bouddhisme[xii] ou
d’autres. Là encore, elle anticipait sur un comportement très moderne, sans tomber
dans les pièges que l’on trouve à présent ici ou là : il est clair, en
effet, que beaucoup de gens effectuent aujourd’hui une quête spirituelle.
Souvent, ils cherchent à étancher leur soif spirituelle en combinant, de façon
syncrétique, des éléments spirituels de provenances diverses. Malheureusement,
il arrive que des sectes profitent de ces recherches pour manipuler les esprits
les plus fragiles. Sur ce plan, Anjela Duval, à force de lectures, connaissait
assez bien le druidisme de ses ancêtres, de même que le bouddhisme et de
nombreuses autres croyances. Et toutes l’émouvaient. Néanmoins, elle ne serait
jamais tombée dans le piège des sectes parce que, précisément, les fondements
de sa foi simple, transmis par ses parents, étaient solides.
La
spiritualité d’Anjela Duval n’était cependant pas exclusivement constituée
d’une foi catholique populaire mâtinée de la connaissance livresque de diverses
croyances du monde. Elle était également une authentique mystique, émerveillée
par la vie et en communion avec tous les êtres vivants, aussi petits et aussi
laids soient-ils.
A !
Na damant am bez me da bep kammed
Damant
da flastrañ, da frikañ
A-hed
ar wenodenn pe ’dreuz ar park
Boudoùigoù
uvel dindan sol va zroad :
Ar
c’hwil glas souchet er spoue,
Ar
verienenn vunut o treinañ
Gant
mil boan ha mil ijin
Ar
verr-blouzenn d’he c’hrugell.
Bleuñvigoù
koantik damguzhet el leton,
O strivañ da zigeriñ o c’halon d’an Heol[xiii].
Ceci,
me semble-t-il, n’a pas été compris de tous ses lecteurs. Il n’y avait chez
elle aucune sensiblerie ; Anjela Duval se sentait proche de tous les êtres
vivants parce qu’elle se sentait au même niveau qu’eux, ni plus ni moins, et
qu’elle éprouvait de la fraternité envers eux. Sa spiritualité était proche sur
ce point de celle des bouddhistes. Pour autant, elle était loin de donner tout
son amour aux animaux ou aux plantes, elle n’était pas une déçue de
l’humanité ! Son amour allait d’abord à l’humanité, dans son ensemble. Au
sein de celle-ci, elle éprouvait une solidarité particulière envers ses
« frères de peine », les paysans, et envers son peuple, les Bretons.
Le patriotisme
Nous vivons — encore un lieu commun ! — dans un
monde qui s’unifie, même si les différences entre les peuples demeurent
considérables. Cette unification — uniformisation, diront certains — provient
simultanément des progrès des technologies de l’information et des relations
économiques qui s’accélèrent sans cesse. Toutefois, parallèlement à ce
mouvement général d’uniformisation, on voit partout dans le monde des hommes et
des femmes se replier sur eux-mêmes avec angoisse. Le danger existe, et est
souvent évoqué, d’une « balkanisation » du monde. Anjela Duval
n’aurait pas aimé que les Bretons se replient sur eux-mêmes. Apparemment, elle
n’avait pratiquement jamais quitté sa ferme, ni la Bretagne. Elle le dit dans
un de ses poèmes :
Sev all ebet n’am eus sunet
Na taolet troad war douar all
Met da
hini, va Breizh din-me[xiv]
Pourtant,
elle n’était absolument pas fermée sur elle-même. Au contraire, quand elle
écrit : « Celui qui reste dans sa maison n’aime pas le vent »,
elle veut dire qu’il n’est pas bon de demeurer replié sur soi-même. D’ailleurs,
ses nombreux visiteurs étaient frappés par son savoir et sa connaissance du
monde. Autodidacte, elle était d’une grande curiosité intellectuelle :
elle dévorait avec voracité tous les ouvrages, revues et journaux qui lui
passaient sous la main. De plus, elle écoutait régulièrement la radio. Il était
surprenant de constater comme elle était bien informée des événements et des
problèmes de la planète entière. Nombre de ses poèmes montrent qu’elle était
préoccupée par les malheurs du monde. Par exemple « Darbodoù »[xv],
ou « Lagad an heol », où le soleil se plaint en ces termes :
— Gwelet ’m eus tud o vervel gant ar riv.
Gwelet ’m eus tud o vervel gant an
naon.
Gwelet tud o vervel gant an
dic’hoanag.
Gwelet tud o lazhañ tud, breudeur o
’n em dagañ.
Gwelet ’m eus pobloù mac’het.
Gwelet ur penntiern meur o kouezhañ
dindan boled ur foll.
Gwelet
forzh tud o leñvañ[xvi].
Si
Anjela Duval n’était pas encline à se replier sur elle-même, elle n’était pas
non plus d’accord — et même pas du tout ! — avec le reniement et la
négation de soi. Parmi ses nombreux visiteurs, elle recevait souvent des
Bretons honteux de leur langue qui, selon une formule répandue à l’époque, lui
disaient, pour justifier qu’ils s’expriment en français : « Je ne
parle pas le breton mais je le comprends. » Elle leur répondait alors,
narquoise : « Oui, c’est comme mes chiens ; ils ne parlent pas
le breton non plus, mais ils le comprennent ! » Elle était outrée de
voir les Bretons abandonner leur langue…
Perak ’komzfec’h ur yezh estren
D’o Bro, d’ho Pugale ?
Torfed terriñ ar chadenn aour
’Mañ hon Enor enni[xvii].
L’une des grandes leçons
d’humanité d’Anjela Duval a été, précisément, de se battre contre le reniement.
Pas seulement par la pensée mais également par des actes. Elle n’a, en effet,
jamais cessé de se battre tout au long de sa vie.