Anjela aujourd'hui (2/4)
Anjela Duval
Index des poèmes
Anjela aujourd'hui
Portrait croisé
 
Anjela Duval aujourd’hui

Anjela Duval aujourd’hui

Ronan Le Coadic

 

I. Quête de vérité

Sell petra ’ri[i]

Anjela Duval a passé sa vie à méditer. Nul de ceux qui l’ont lue attentivement ou de ceux qui ont eu la chance de la fréquenter ne peut en douter. Née en 1905, elle n’a commencé à écrire qu’au début des années soixante. Toutefois, pendant ses cinquante-cinq premières années, en plus de cultiver la terre et de soigner ses parents, elle a patiemment forgé sa sagesse. Sa conception de la vie reposait sur trois idéaux : l’amour de la nature, la spiritualité et l’amour de son peuple.

 

C’hwi ’oar mat Aotrou

Pere eo ar Palioù a glaskan

Tizhout peogwir eo c’hwi

hoc’h eus o diskouezet din

Ar Feiz. Ar Vro. Douar ar Vro[ii].

 

Ces trois idéaux formaient ensemble un système logique et puissant. Néanmoins, afin de tenter de comprendre Anjela Duval, il nous faut les étudier séparément.

L’amour de la nature

Le génie génétique a progressé très rapidement depuis la mort d’Anjela Duval. Et il est allé très loin : l’homme peut désormais modifier la nature vivante. Il peut donner des enfants aux parents stériles, créer des plantes et des animaux transgéniques et même cloner des animaux — voire bientôt des êtres humains —, c’est-à-dire les reproduire en laboratoire à partir d’une seule de leurs cellules… Ces avancées biotechnologiques constituent un progrès pour la recherche médicale : elles devraient permettre d’aider à produire des vaccins contre des maladies terribles (telles que l’hépatite B, le sida ou la tuberculose) ainsi que de découvrir le gène de certaines maladies et — bientôt peut-être — de modifier ces gènes afin d’éradiquer les maladies dont ils sont porteurs. Les biotechnologies sont utiles également sur le plan économique : elles permettent, notamment, de produire un bétail et des plantes de plus en plus performants. Cependant, toutes ces techniques posent également de graves problèmes éthiques : jusqu’où l’homme peut-il modifier la nature ? Quelles limites la société souhaite-t-elle fixer aux interventions effectuées sur des êtres vivants ?

Il était impossible, il y a vingt ans, d’envisager ce que le génie génétique pourrait faire aujourd’hui. Anjela Duval ne pouvait donc pas en parler. Toutefois, les réflexions de la poétesse à propos de la nature peuvent contribuer à nous aider à constituer notre opinion sur ces problèmes contemporains. Pour elle, la nature est « un don de Dieu » ; un don dont nous pouvons profiter, à condition de le respecter et de l’aider à fructifier. L’homme n’étant qu’une partie de la nature, il doit, selon elle, demeurer humble et modeste. Sa conception du monde va complètement à l’encontre de celle des chercheurs et des forces économiques qui les soutiennent. Comme Descartes, ces derniers pensent plutôt que les hommes doivent « se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature »[iii]. Nous avons donc là deux modes de pensée totalement opposés, comme les pôles d’un même axe. Où se situe la vérité ? Dans l’humilité d’Anjela Duval et son respect de la nature ? Ou dans la confiance orgueilleuse de Descartes en l’humanité ? Il est difficile de répondre. Néanmoins, il est temps de lancer un vaste débat sur ces questions : les progrès génétiques constituent l’un des problèmes les plus complexes et les plus importants du xxie siècle naissant. Et Anjela Duval nous propose un point de vue tranché dont il convient de tenir compte pour prendre les décisions qui vont s’imposer, quelles qu’elles soient.

 

Anjela Duval considérait que la nature et la terre ne prodiguent leurs bienfaits qu’en fonction de ce que l’homme leur donne. C’est pourquoi on peut dire qu’elle était une « écologiste » avant la lettre. Elle anticipait, dans ses poèmes de combat comme dans ses plaidoyers contre les ravages causés à la nature, une partie des catastrophes écologiques qui menacent à présent l’humanité. Dans « Sahara ? », elle évoquait la déforestation et le changement climatique qui nous inquiètent aujourd’hui.

 

Evel un daolenn fin ar Bed

Ar blaenenn arblaen en dremmwel

Forzh kelanoù ramzel

O izili a-strew, o sev o tiverañ

Ar gwez meur dibennet

(O drouklazh an Inosanted[iv] !)

 

Elle ne voyait aucune fatalité dans ces dévastations mais mettait en cause la responsabilité de l’homme…

 

Ken sot, ken kriz ha ken emgar

Gant e holl skiantoù

Hep koustiañs ’bet mui

Hag e ourgouilh divent[v].

 

Il en est de même en ce qui concerne la question de l’eau. Anjela Duval estimait que les nouveaux modes de production des agriculteurs bretons étaient très périlleux :

 

« Je ne consentirai jamais à ce que ces terres soient soumises au traitement que l’on pratique actuellement. De nos jours, on épuise la terre à force d’engrais. J’en mets également. Mais le moins possible. Mon fumier ne suffit pas. Si j’avais été plus jeune, je me serais laissée tenter par l’agriculture biologique. […] Je considère comme des empoisonneurs la plupart des producteurs de choux-fleurs, de pommes de terre primeurs. Ils mettent trop d’engrais[vi]. »

 

Ces propos ne sont peut-être guère différents de ce que l’on entend à présent en Bretagne et ailleurs, maintenant que l’eau est polluée et qu’il paraît clair à tout le monde que l’on est allé trop loin sur la voie du productivisme. Toutefois, Anjela Duval s’exprimait en ces termes dès les années soixante-dix ! En outre, ce ne sont pas les agriculteurs qu’elle accusait en premier lieu, mais les banques et les firmes multinationales qui les poussaient à accroître leur rendement ; elle mettait en cause « le grand capital, le corrupteur, l’exploiteur »[vii].

Trente ans après, du haut de leurs tracteurs ou du fond de leurs immenses serres, les agriculteurs ne sont plus en contact direct avec la terre comme l’étaient jadis leurs ancêtres, ou comme l’était Anjela Duval dans sa ferme. Nous disions, ci-dessus, qu’un agneau a été obtenu d’une brebis sans accouplement à un mouton ; mais il y a bien longtemps que l’on peut — de façon industrielle — produire des légumes sans employer la moindre pincée de terre… Peu à peu, l’homme, se détachant de la vie « naturelle », devient une sorte de dieu capable de créer et de modifier la vie dans ses laboratoires. Anjela Duval, à l’inverse, avait le sentiment de n’être qu’un élément de la nature infinie, cosmique ; elle vivait une relation physique avec la terre : « la terre est comme mon deuxième corps », disait-elle souvent. Cela faisait partie de sa spiritualité. Par exemple, dans « Bennozh dit », elle dit à Dieu :

 

Te ’ro an douar, ar glav hag ar wrez

Me ’demz, a had, a c’hwenn, a eost[viii].

La spiritualité

Notre société — c’est un lieu commun — est aujourd’hui en quête de sens. Hier, des modèles clairs étaient offerts, ou imposés, par les idéologies religieuses ou politiques, par la famille et l’école. À présent, et depuis déjà longtemps dans les pays occidentaux, les religions déclinent ; les idéaux politiques s’effondrent, surtout depuis la chute du Mur de Berlin ; la famille a été secouée par les événements de 1968 : le modèle patriarcal d’autrefois a explosé et il n’existe pas de nouveau modèle unique ; enfin, l’école est en pleine crise… Par conséquent, il devient de plus en plus difficile de comprendre le monde et surtout de savoir comment « bien » se comporter dans la vie : il n’existe plus de référence commune. Chacun procède à son propre bricolage de son côté, sans être sûr d’agir convenablement. Anjela Duval avait parfaitement perçu ces changements, en particulier sur le plan religieux. Mais elle-même ne les avait pas vécus. Sa spiritualité intense, immense et simple, lui était venue de la foi catholique populaire bretonne : elle était marquée par le culte des morts et des anciens saints nationaux[ix]. La foi donnait son sens à sa vie et à tout ce qu’elle voyait autour d’elle. Par exemple, quand les arbres étaient enflammés par les couleurs de l’automne, c’était à ses yeux parce que Dieu avait fait…

 

Mil ha mil damm

Eus e vantell roueel

Evit gwiskañ ar gwez

Gant aour ha limestra[x]

 

Elle voyait Dieu partout et lui parlait comme aux vieux saints nationaux ou aux morts. En fait, beaucoup de ses poèmes étaient de véritables prières.

 

La foi conduit parfois à l’extrémisme. Mais ceci est peu fréquent en Bretagne. Au contraire, même : l’évangile a toujours été interprété par les Bretons comme un message de paix. Et leurs traditions politiques sont plutôt pacifiques. On peut même se demander, bien que la pratique catholique se soit effondrée en Bretagne, si les réminiscences de catholicisme qui leur restent ne contribuent pas à expliquer que les Bretons votent deux fois moins que la moyenne française pour l’extrême droite. En tout cas, la foi d’Anjela Duval était très forte mais pacifique et ouverte aux autres spiritualités, qu’il s’agisse de l’islam[xi], du bouddhisme[xii] ou d’autres. Là encore, elle anticipait sur un comportement très moderne, sans tomber dans les pièges que l’on trouve à présent ici ou là : il est clair, en effet, que beaucoup de gens effectuent aujourd’hui une quête spirituelle. Souvent, ils cherchent à étancher leur soif spirituelle en combinant, de façon syncrétique, des éléments spirituels de provenances diverses. Malheureusement, il arrive que des sectes profitent de ces recherches pour manipuler les esprits les plus fragiles. Sur ce plan, Anjela Duval, à force de lectures, connaissait assez bien le druidisme de ses ancêtres, de même que le bouddhisme et de nombreuses autres croyances. Et toutes l’émouvaient. Néanmoins, elle ne serait jamais tombée dans le piège des sectes parce que, précisément, les fondements de sa foi simple, transmis par ses parents, étaient solides.

 

La spiritualité d’Anjela Duval n’était cependant pas exclusivement constituée d’une foi catholique populaire mâtinée de la connaissance livresque de diverses croyances du monde. Elle était également une authentique mystique, émerveillée par la vie et en communion avec tous les êtres vivants, aussi petits et aussi laids soient-ils.

 

A ! Na damant am bez me da bep kammed

Damant da flastrañ, da frikañ

A-hed ar wenodenn pe ’dreuz ar park

Boudoùigoù uvel dindan sol va zroad :

Ar c’hwil glas souchet er spoue,

Ar verienenn vunut o treinañ

Gant mil boan ha mil ijin

Ar verr-blouzenn d’he c’hrugell.

Bleuñvigoù koantik damguzhet el leton,

O strivañ da zigeriñ o c’halon d’an Heol[xiii].

 

Ceci, me semble-t-il, n’a pas été compris de tous ses lecteurs. Il n’y avait chez elle aucune sensiblerie ; Anjela Duval se sentait proche de tous les êtres vivants parce qu’elle se sentait au même niveau qu’eux, ni plus ni moins, et qu’elle éprouvait de la fraternité envers eux. Sa spiritualité était proche sur ce point de celle des bouddhistes. Pour autant, elle était loin de donner tout son amour aux animaux ou aux plantes, elle n’était pas une déçue de l’humanité ! Son amour allait d’abord à l’humanité, dans son ensemble. Au sein de celle-ci, elle éprouvait une solidarité particulière envers ses « frères de peine », les paysans, et envers son peuple, les Bretons.

Le patriotisme

Nous vivons — encore un lieu commun ! — dans un monde qui s’unifie, même si les différences entre les peuples demeurent considérables. Cette unification — uniformisation, diront certains — provient simultanément des progrès des technologies de l’information et des relations économiques qui s’accélèrent sans cesse. Toutefois, parallèlement à ce mouvement général d’uniformisation, on voit partout dans le monde des hommes et des femmes se replier sur eux-mêmes avec angoisse. Le danger existe, et est souvent évoqué, d’une « balkanisation » du monde. Anjela Duval n’aurait pas aimé que les Bretons se replient sur eux-mêmes. Apparemment, elle n’avait pratiquement jamais quitté sa ferme, ni la Bretagne. Elle le dit dans un de ses poèmes :

 

Sev all ebet n’am eus sunet

Na taolet troad war douar all

Met da hini, va Breizh din-me[xiv]

 

Pourtant, elle n’était absolument pas fermée sur elle-même. Au contraire, quand elle écrit : « Celui qui reste dans sa maison n’aime pas le vent », elle veut dire qu’il n’est pas bon de demeurer replié sur soi-même. D’ailleurs, ses nombreux visiteurs étaient frappés par son savoir et sa connaissance du monde. Autodidacte, elle était d’une grande curiosité intellectuelle : elle dévorait avec voracité tous les ouvrages, revues et journaux qui lui passaient sous la main. De plus, elle écoutait régulièrement la radio. Il était surprenant de constater comme elle était bien informée des événements et des problèmes de la planète entière. Nombre de ses poèmes montrent qu’elle était préoccupée par les malheurs du monde. Par exemple « Darbodoù »[xv], ou « Lagad an heol », où le soleil se plaint en ces termes :

 

         Gwelet ’m eus tud o vervel gant ar riv.

            Gwelet ’m eus tud o vervel gant an naon.

            Gwelet tud o vervel gant an dic’hoanag.

            Gwelet tud o lazhañ tud, breudeur o ’n em dagañ.

            Gwelet ’m eus pobloù mac’het.

            Gwelet ur penntiern meur o kouezhañ dindan boled ur foll.

            Gwelet forzh tud o leñvañ[xvi].

 

Si Anjela Duval n’était pas encline à se replier sur elle-même, elle n’était pas non plus d’accord — et même pas du tout ! — avec le reniement et la négation de soi. Parmi ses nombreux visiteurs, elle recevait souvent des Bretons honteux de leur langue qui, selon une formule répandue à l’époque, lui disaient, pour justifier qu’ils s’expriment en français : « Je ne parle pas le breton mais je le comprends. » Elle leur répondait alors, narquoise : « Oui, c’est comme mes chiens ; ils ne parlent pas le breton non plus, mais ils le comprennent ! » Elle était outrée de voir les Bretons abandonner leur langue…

 

Perak ’komzfec’h ur yezh estren

D’o Bro, d’ho Pugale ?

Torfed terriñ ar chadenn aour

’Mañ hon Enor enni[xvii].

 

L’une des grandes leçons d’humanité d’Anjela Duval a été, précisément, de se battre contre le reniement. Pas seulement par la pensée mais également par des actes. Elle n’a, en effet, jamais cessé de se battre tout au long de sa vie.



[i] « Vois ce que tu feras », proverbe breton.

[ii] « Aotrou, va lezit c’hoazh… », Duval 1998, p. 132.

[iii] René Descartes, Discours de la méthode, sixième partie.

[iv] « Sahara ? », Duval 1998, p. 69.

[v] Idem.

[vi] Laouenan 1982, pp. 93-94.

[vii] Lettre de l’auteur au procureur de la Cour de Sûreté de l’État, février 1979, in Pluskelleg, Annie, Anjela Duval, he buhez hag hec’h oberoù, Douarnenez, Hor Yezh, premier trimestre 1985, p. 152.

[viii] « Bennozh dit », Duval 1982a, p. 100, traduit in Timm 1990, p. 204.

[ix] Les Bretons ont des centaines de « saints » dont aucun, sauf saint Yves, n’a été canonisé par Rome.

[x] « Delioù ruz. Delioù melen », Duval 1998, p. 24.

[xi] Cf. « Barzhoneg eus Bro-Bers », ou « Doue hag an Den », Duval 1998, pp. 34 et 36.

[xii] Cf. « Furnez an Tibet », Duval 1998, p. 37.

[xiii] « Perak ? », Duval 1973a, p. 175, traduit in Timm 1990, p. 196.

[xiv] « Da vugel on », Duval 1973a, p. 168, traduit in Timm 1990, p. 146.

[xv] « Darbodoù », Duval 1998, p. 14.

[xvi] « Lagad an Heol », Duval 1973a, p. 28, traduit in Timm 1990, p. 106.

[xvii] « Galv d’ar mammoù… », Duval 1998, p. 126.



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