Anjela Duval aujourd’hui
Ronan
Le Coadic
Si la littérature
bretonne d’expression française bénéficie de la renommée d’auteurs prestigieux
tels que Chateaubriand, Lamennais ou Ernest Renan, la littérature en langue
bretonne, elle, est fort méconnue. Presque totalement inconnue hors des
frontières péninsulaires parce qu’elle a été peu traduite, elle est mal connue
en Bretagne même, en raison d’un contexte sociolinguistique particulier. La
langue bretonne, en effet, a été très tôt délaissée par les classes dirigeantes
bretonnes, fascinées par la cour de France ; le dernier souverain breton à
s’exprimer en langue bretonne fut Alain iv
Fergant, au début du xiie
siècle. Par la suite, plusieurs siècles après l’annexion de la Bretagne par la
France, le breton a été combattu par l’État. Cette lutte linguistique,
instaurée lors de la Terreur révolutionnaire, a été relancée par la iiie République, qui a
interdit la prédication en breton dans les églises et a incité les instituteurs
publics à punir les enfants qui parlaient breton à l’école. Tout ceci a
contribué à faire du breton une langue populaire d’expression essentiellement
orale, dont la pratique s’est effondrée après la Seconde Guerre mondiale.
Toutefois, à partir du xixe
siècle et surtout des années trente, une poignée de lettrés s’est efforcée de
rénover la langue bretonne et de la doter d’une littérature de qualité.
Cependant, leur effort élitiste, s’il a porté d’incontestables fruits, a laissé
derrière lui la masse de la population bretonnante (1 100 000 personnes
en 1950, 250 000 en 1990), incapable de lire en breton. On se trouve donc
à présent dans une situation paradoxale : des auteurs de talent, issus de
l’intelligentsia régionale mais rarement bretonnants de langue maternelle,
écrivent en breton une littérature qui se veut universelle mais qui est à la
fois inaccessible aux non-bretonnants parce qu’elle n’est généralement pas
traduite et incompréhensible par les locuteurs natifs, puisqu’ils sont
illettrés dans leur langue maternelle…
À
cet égard, un auteur se distingue toutefois du lot. Il s’agit de la poétesse
Anjela Duval. D’une part, une fraction de son œuvre a été traduite et publiée
en français[i],
en anglais[ii]
et en diverses autres langues[iii].
D’autre part, paysanne bretonnante de langue maternelle mais en même temps
érudite, elle s’est exprimée en une langue admirable, qui constitue un pont
entre le breton littéraire et le breton populaire et dialectal. Ce n’est
d’ailleurs pas seulement son œuvre qui la différencie des autres auteurs
bretons, c’est toute sa vie et nous tenterons, dans le présent article, de
mettre l’accent sur les enseignements de portée universelle que l’une et
l’autre recèlent.
Anjela Duval s’est
consacrée à chercher la vérité au-delà des apparences et sans se soucier, en
aucune manière, de ce que ses contemporains pouvaient penser d’elle ou de sa
quête. Elle a combattu sa vie durant pour mettre ses actes en accord avec ses
pensées. Enfin, elle a trouvé le bonheur en donnant sa vie aux autres…